Cette année, après quatre ans à parler de « réalisme », de « positivisme » et de « constructivisme » en première année de master, l'intitulé de mes conférences a été revu (à ma demande), d'une façon qui me semble un gain pour les étudiants. En effet, l'ancienne entrée par les étiquettes ci-dessus, passablement abstraites, nous menait sur des terrains assez délicats (en particulier avec le volet « constructivisme »). La nouvelle formulation et les recompositions qu'elle implique sont gage de simplification de la présentation (moins philosophante) et d'élargissement des perspectives.
Sur le fond, il s'agit toujours de procéder à un balayage des différentes façons de faire science en géographie. Mais l'historicisation s'impose plus aisément. En outre, le cours se rapproche davantage de mon texte La géographie comme sience, qui pourra servir d'approfondissement direct, en compagnie des autres textes du volume Couvrir le monde (hélas épuisé depuis longtemps, et dont la version électronique gratuite a disparu...).
À cette occasion, j'ai également l'opportunité de remettre en état de marche ce blog laissé à l'abandon et de relancer sa fonction pédagogique.
« Les conceptions de la science et leur traduction en géographie » est donc une conférence de quatre heures dont le propos est d'indiquer comment les géographes ont mobilisé différentes conceptions épistémologiques depuis que la discipline s'est institutionnalisée sous une forme universitaire (à la fin du XIXe siècle dans nombre de pays occidentaux). Ne pas parler directement de « conceptions de la science en géographie » est une façon de mettre l'accent sur le caractère hétéronome (c'est-à-dire dépendant de scènes savantes et intellectuelles plus vastes) des dites conceptions, tandis que l'idée de « traduction » met en valeur l'idée de leur acclimatation ou de leur hybridation parmi les pratiques savantes des géographes. En effet, les grands systèmes de normes scientifiques sont toujours l'objet d'ajustements spécifiques, écarts ou libres interprétations, qu'il est intéressant d'examiner à plusieurs titres : pour ce qu'ils révèlent des spécificités disciplinaires ; pour illustrer ce bricolage qu'est souvent la science en acte ; enfin pour mettre en relief par contraste la fonction légitimante et a priori des normes de scienticité circulant globalement dans une société ou dans un univers savant particulier.
Suivant un fil grosso modo chronologique, le développement est structuré en quatre points :
1/ La géographie à l'heure du « disciplinaire », centré sur la France et la cristallisation des valeurs scientifiques de la géographie dite parfois « classique ».
2/ La remise en cause néo-positiviste suit le mouvement de remise en cause épistémologique, d'abord aux États-Unis durant les années cinquante, puis en Europe (pour l'essentiel dans la décennie 1970, sauf au Royaume-Uni)
3/ Concilier science et critique politique ? étudie la façon dont l'humeur contestataire de la fin des années 1960 a débouché soit sur une forte tension entre épistémologie néo-positiviste et posture dite critique (situation américaine) ou au contraire sur une convergence entre les critiques épistémologique et politique (situation française, ou encore allemande). Il s'agit en outre d'insister sur la reconstruction a posteriori qui consiste à opposer les différentes formes de géographie contestataire (marxiste et autres) et une mouvance « théorique et quantitative », supposé légitimiste et compromise avec le pouvoir (configuration qui ne s'appliquerait qu'à certains grands patrons américains proches du parti démocrate durant les années 1960/1970).
4/ Un pluralisme ambivalent intègre les diverses injonctions (phénoménologique, culturaliste, postmoderne, constructionniste, etc.) qui sont venues diversifier davantage encore — mais avec de forts contrastes nationaux — les horizons épistémologiques des géographes.
À défaut de développer plus avant un cours rédigé, je voudrais indiquer brièvement la bibliographie qui permet de faire des approfondissements sur différents aspects du cours.
Les livres qui adoptent largement la même perspective d'épistémologie historique et d'histoire de la géographie, mais exclusivement pour le cas français, sont donc :
ROBIC, M.-C., GOSME, C., MENDIBIL, D., ORAIN, O., TISSIER, J.-L., Couvrir le monde. Un grand XXe siècle de géographie française, ADPF (diff. La documentation française), 2006.
... auquel je me permets d'ajouter mon livre, d'un abord plus ardu, mais qui suit la plupart des développements du cours (sauf
le dernier) (à consulter en bibliothèque le cas échéant) :
ORAIN, O., De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 2009.
On pourra compléter avec d'autres travaux :
1°) Sur la géographie « classique », je me suis beaucoup inspiré d'un article de Catherine Rhein (1982), consultable en ligne, qui analyse magistralement la façon dont le groupe des «
vidaliens » a imposé sa définition de la discipline et son leadership entre les années 1870 et le début du XXe siècle. L'analyse du programme d'écologie humaine a, elle, été menée de main de
maître par Marie-Claire Robic dans sa partie du livre Du Milieu à l'environnement et quelques articles. Sur le programme idiographique ou chorographique, la littérature est moins
abondante, mais on trouve des analyses éclairantes chez Jean-Marc Besse (1996). Pour un panorama plus européen, je recommande l'article d'Horacio Capel (1981). Enfin, on trouvera une grande
richesse de détails et d'analyse dans le livre de Vincent Berdoulay, La formation de l'école française de
géographie, même si son dernier chapitre (sur un
présumé «
néo-kantisme » de la géographie classique) est très discutable (dans l'idée et dans
le traitement).
BERDOULAY, V., 1981, La formation de l'école française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque Nationale, C.T.H.S. ; rééd. C.T.H.S., coll. « Format », 1996.
BESSE, J.-M., 1996, « Les conditions de l’individualité géographique dans
le Tableau de la géographie de la France », dans Robic, M.-C. (dir.), Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes, p. 229-249.
CAPEL, H., 1981, “Institutionalization of geography and strategies of change” in STODDART, D.P., (ed.), Geography, Ideology & Social Concern, Oxford, Blackwell, VI, p. 37-69.
RHEIN C., 1982, « La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale ? 1860-1920 », dans Revue française de sociologie, XXIII, p. 223-251.
ROBIC M.-C., 1990, « La géographie humaine, science de la vie » dans REED (Stetie info), p. 6-9.
ROBIC M.-C., 1991, « La stratégie épistémologique du mixte. Le dossier vidalien » dans Espaces-Temps, n° 47-48, p. 53-66.
ROBIC M.-C., 1992, dir., Du milieu à l’environnement. Pratiques et représentations du rapport homme/nature depuis la Renaissance, Paris,
Économica, Livre II, p. 125-199.
2°) Sur la remise en cause néo-positiviste et
l'émergence d'une géographie critique, il n'existe malheureusement pas beaucoup de textes à la fois facilement accessibles et scientifiquement satisfaisants, en particulier parce
que l'historicisation de ces phénomènes n'a été réalisée que de manière très incomplète. Une thèse est en cours, consacrée au mouvement théorico-quantitativiste francophone (par Sylvain Cuyala),
mais les résultats n'en sont pas publiés. Sur le cas américain, on pourra se référer aux textes, déjà anciens et très polémiques, de Derek Gregory (1978) et Ron Johnson (1979). Concernant le cas
français, je complète les références générales avec quatre textes complémentaires.
Derek GREGORY, 1978, Ideology, Science and Human Geography, London, Hutchinson.
Ron JOHNSTON, 1979, Geography and geographers, London, Edward Arnold.
J.-M. BESSE, « L’analyse spatiale et le concept d’espace — une approche philosophique », dans J.-P. Auray, A. Bailly, P.-H. Derycke & J.-M. Huriot, dir., Encyclopédie d’économie spatiale.
Concepts, comportements, organisations, Paris, Économica, 1994, p. 3-11.
O. ORAIN, « Démarches systémiques et géographie humaine » (disponible en
ligne), dans M.-C. Robic, dir., Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, fascicule III, Vanves, CNED, 2001, p. 1-64.
D. PUMAIN & M.-C. ROBIC, « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences
humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.
M.-C. ROBIC, « Walter Christaller et la théorie des lieux centraux. Die zentralen Örte in Süddeutschland », dans C. Topalov & B. Lepetit, dir, La ville des sciences
sociales, Belin, « Histoire et société / Modernités », 2001, p. 151-190.
3°) Il me semble que les textes d'opportunité consacrés à la géographie culturelle, aux approches « humanistes », aux différents "turns" de la géographie anglophone ou au postmodernisme manifestent une assez faible distanciation par rapport à ce qu'ils ont à traiter, signe sans doute que la bonne distance historiographique n'a pas encore été trouvée. On pourra signaler un dossier assez inégal de l'Espace géographique sur la « géographie postmoderne » (2004 / n° 1), un autre des Annales de géographie intitulé « Où en est la géographie culturelle ? » (2008, n° 660/661), oscillant pour les textes se voulant « épistémologiques » entre des postures diverses (apologétique chez certains, « donneuse de leçons » chez d'autres, confuse chez d'autres encore) et souvent frustrant. Les éléments les plus intéressants (en français) se trouvent sans doute dans l'anthologie :
J.-F. STASZAK et alii, Géographies anglosaxonnes : tendances contemporaines, Belin, coll. « Mappemonde », 2001.
Je compte rajouter ultérieurement une rubrique "références
épistémologiques
générales".
Les sites sur internet bruissent de spéculations sur les causes de son
suicide. Il semblerait qu'il traversait une grave période de dépression, liée à la disparition de son compagnon Charles Naylor en 2005 (ils ont vécu trente ans ensemble) et à des difficultés
financières inextricables. Il semble assez évident que les deux dernières décennies ont dû lui donner le sentiment d'un lent déclin de notoriété, au point qu'il ne pouvait plus vivre de son
travail d'écrivain.