Mercredi 5 septembre 2012 3 05 /09 /Sep /2012 18:07

Depuis septembre 2012, ma conférence introductive de master 1 s'intitule « Les conceptions de la science et leur traduction en géographie ». Cette introduction épistémologique et historique était  auparavant organisée autour des étiquettes réalisme, positivisme et constructivisme, que j'évoque encore, mais sans les mettre au premier plan. Sur le fond, il s'agit toujours de procéder à un balayage des différentes façons de faire science en géographie. Mais la dimension de mise en perspective historique s'impose plus aisément. En outre, le cours se rapproche davantage de mon texte La géographie comme sience, qui pourra servir d'approfondissement direct, en compagnie des autres textes du volume Couvrir le monde (voir la biblio plus bas). Il y a néanmoins des différences importantes entre le texte écrit et la conférence, laquelle change d'année en année en fonction de l'auditoire et de l'humeur du moment.

 

« Les conceptions de la science et leur traduction en géographie » est donc une conférence de quatre heures dont le propos est d'indiquer comment les géographes ont mobilisé différentes conceptions épistémologiques depuis que la discipline s'est institutionnalisée sous une forme universitaire (à la fin du XIXe siècle dans nombre de pays occidentaux). Ne pas parler directement de « conceptions de la science en géographie » est une façon de mettre l'accent sur le caractère hétéronome (c'est-à-dire dépendant de scènes savantes et intellectuelles plus vastes) des dites conceptions. Et parler de « traduction » met en valeur l'idée d'acclimatation ou d'hybridation par les géographes de conceptions circulant dans la société. Car les grands systèmes de normes scientifiques sont toujours l'objet d'ajustements spécifiques, écarts ou libres interprétations, qu'il est intéressant d'examiner à plusieurs titres : pour ce qu'ils révèlent des spécificités disciplinaires ; pour illustrer ce bricolage qu'est souvent la science en acte ; enfin pour mettre en relief par contraste la fonction légitimante et a priori des normes de scienticité circulant globalement dans une société ou dans un univers savant particulier.

Suivant un fil grosso modo chronologique, le développement est structuré en quatre points :

1/ La géographie à l'heure du « disciplinaire », centré sur la France et la cristallisation des valeurs scientifiques de la géographie dite parfois « classique ».

2/ La remise en cause néo-positiviste suit le mouvement de remise en cause épistémologique, d'abord  aux États-Unis durant les années cinquante, puis en Europe (pour l'essentiel dans la décennie 1970, sauf au Royaume-Uni)

3/ Concilier science et critique politique ? étudie la façon dont l'humeur contestataire de la fin des années 1960 a débouché soit sur une forte tension entre épistémologie néo-positiviste et posture dite critique (situation américaine) ou au contraire sur une convergence entre les critiques épistémologique et politique (situation française, ou encore allemande). Il s'agit en outre d'insister sur la reconstruction a posteriori qui consiste à opposer les différentes formes de géographie contestataire (marxiste et autres) et une mouvance « théorique et quantitative », supposé légitimiste et compromise avec le pouvoir.

4/ Un pluralisme ambivalent intègre les diverses injonctions (phénoménologique, culturaliste, postmoderne, constructionniste, etc.) qui sont venues diversifier davantage encore — mais avec de forts contrastes nationaux — les horizons épistémologiques des géographes. 

 

À défaut de développer plus avant un cours rédigé, je voudrais indiquer brièvement la bibliographie qui permet de faire des approfondissements sur différents aspects du cours.

Les livres qui adoptent largement la même perspective d'épistémologie historique et d'histoire de la géographie, mais exclusivement pour le cas français, sont donc :

ROBIC, M.-C., GOSME, C., MENDIBIL, D., ORAIN, O., TISSIER, J.-L., Couvrir le monde. Un grand XXe siècle de géographie française, ADPF (diff. La documentation française), 2006.

... auquel je me permets d'ajouter mon livre, d'un abord plus ardu, mais qui suit la plupart des développements du cours (sauf le dernier) (à consulter en bibliothèque le cas échéant) :
ORAIN, O., De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 2009.


On pourra compléter avec d'autres travaux :

1°) Sur la géographie « classique », je me suis beaucoup inspiré d'un article de Catherine Rhein (1982), consultable en ligne, qui analyse magistralement la façon dont le groupe des « vidaliens » a imposé sa définition de la discipline et son leadership entre les années 1870 et le début du XXe siècle. L'analyse du programme d'écologie humaine a, elle, été menée de main de maître par Marie-Claire Robic dans sa partie du livre Du Milieu à l'environnement et quelques articles. Sur le programme idiographique ou chorographique, la littérature est moins abondante, mais on trouve des analyses éclairantes chez Jean-Marc Besse (1996). Pour un panorama plus européen, je recommande l'article d'Horacio Capel (1981). Enfin, on trouvera une grande richesse de détails et d'analyse dans le livre de Vincent Berdoulay, La formation de l'école française de géographie, même si son dernier chapitre (sur un présumé « néo-kantisme » de la géographie classique) est très discutable (dans l'idée et dans le traitement).

BERDOULAY, V., 1981, La formation de l'école française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque Nationale, C.T.H.S. ; rééd. C.T.H.S., coll. « Format », 1996.

BESSE, J.-M., 1996, « Les conditions de l’individualité géographique dans le Tableau de la géographie de la France », dans Robic, M.-C. (dir.), Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes, p. 229-249.
CAPEL, H., 1981, “Institutionalization of geography and strategies of change” in STODDART, D.P., (ed.), Geography, Ideology & Social Concern, Oxford, Blackwell, VI, p. 37-69.
RHEIN C., 1982, « La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale ? 1860-1920 », dans Revue française de sociologie, XXIII, p. 223-251.
ROBIC M.-C., 1990, « La géographie humaine, science de la vie » dans REED (Stetie info), p. 6-9.
ROBIC M.-C., 1991, « La stratégie épistémologique du mixte. Le dossier vidalien » dans Espaces-Temps, n° 47-48, p. 53-66.
ROBIC M.-C., 1992, dir., Du milieu à l’environnement. Pratiques et représentations du rapport homme/nature depuis la Renaissance, Paris, Économica
, Livre II, p. 125-199.

 

2°) Sur la remise en cause néo-positiviste et l'émergence d'une géographie critique, il n'existe malheureusement pas beaucoup de textes à la fois facilement accessibles et scientifiquement satisfaisants, en particulier parce que l'historicisation de ces phénomènes n'a été réalisée que de manière très incomplète. Une thèse est en cours, consacrée au mouvement théorico-quantitativiste francophone (par Sylvain Cuyala), mais les résultats n'en sont pas publiés. Sur le cas américain, on pourra se référer aux textes, déjà anciens et très polémiques, de Derek Gregory (1978) et Ron Johnson (1979). Concernant le cas français, je complète les références générales avec quatre textes complémentaires.
Derek GREGORY, 1978, Ideology, Science and Human Geography, London, Hutchinson.
Ron JOHNSTON, 1979, Geography and geographers, London, Edward Arnold.
J.-M. BESSE, « L’analyse spatiale et le concept d’espace — une approche philosophique », dans J.-P. Auray, A. Bailly, P.-H. Derycke & J.-M. Huriot, dir., Encyclopédie d’économie spatiale. Concepts, comportements, organisations, Paris, Économica, 1994, p. 3-11.
O. ORAIN, « Démarches systémiques et géographie humaine » (disponible en ligne), dans M.-C. Robic, dir., Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, fascicule III, Vanves, CNED, 2001, p. 1-64.
D. PUMAIN & M.-C. ROBIC, « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.
M.-C. ROBIC, « Walter Christaller et la théorie des lieux centraux. Die zentralen Örte in Süddeutschland », dans C. Topalov & B. Lepetit, dir, La ville des sciences sociales, Belin, « Histoire et société / Modernités », 2001, p. 151-190.

 

3°) Il me semble que les textes d'opportunité consacrés à la géographie culturelle, aux approches « humanistes », aux différents "turns" de la géographie anglophone ou au postmodernisme manifestent une assez faible distanciation par rapport à ce qu'ils ont à traiter, signe sans doute que la bonne distance historiographique n'a pas encore été trouvée. On pourra signaler un dossier assez inégal de l'Espace géographique sur la « géographie postmoderne » (2004 / n° 1), un autre des Annales de géographie intitulé « Où en est la géographie culturelle ? » (2008, n° 660/661), oscillant pour les textes se voulant « épistémologiques » entre des postures diverses (apologétique chez certains, « donneuse de leçons » chez d'autres, confuse chez d'autres encore) et souvent frustrant. Les éléments les plus intéressants (en français) se trouvent sans doute dans l'anthologie :

J.-F. STASZAK et alii, Géographies anglosaxonnes : tendances contemporaines, Belin, coll. « Mappemonde », 2001.

 

Je compte rajouter ultérieurement une rubrique "références épistémologiques générales".


Par Olivier Orain - Publié dans : Géographie
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Samedi 21 mars 2009 6 21 /03 /Mars /2009 22:30

À force de faire autre chose, j’en viendrais à oublier l’essentiel. Donc : mon livre De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle est sorti à l’Harmattan. Occasion de constater à quel point une date de parution est quelque chose d’obscur : j’en ai été averti le 20 février et l’éditeur l’annonce parmi les nouveautés de mars. Mais si j’en crois Amazon, la date officielle serait plutôt le 13 février ! Pour ce blog — toujours aussi négligé par les temps qui courent — ce sera donc le 21 mars… Il est disponible sur divers sites de vente en ligne, dont Chapitre.com, alapage, la Fnac, etc.

Vous connaissez déjà l’image de couverture (tout le monde dit qu’elle est très belle), pour laquelle je ne saurais assez remercier Carole Duval et Marie-Claire Robic :

 

 


Texte de la quatrième de couverture, réalisé avec le concours de Denise Pumain, Marie-Pierre Sol, Marc Joly et Marie-Claire Robic :

« Les géographes, dans leur pratique savante, sont généralement connus pour s’être interrogés d'abord sur les relations homme-milieu, ou sur la singularité d’une région ou d’un paysage, puis d’avoir placé l’organisation spatiale ou les territoires au coeur de leur discipline.

C’est une autre clé de lecture qui est proposée ici : il s’agit de relire l’évolution de la géographie française, en insistant sur le souci longtemps dominant d’être "fidèle aux réalités", et sur sa remise en cause récente. L’examen d’un vaste corpus de textes, allant de 1900 aux années 1980, met en évidence l’importance du réalisme comme fondement épistémologique de la géographie. Ce souci du réel, indiscuté jusqu’à la fin des années 1960, a été battu en brèche dans les années 1970. Un épisode important de l’histoire de la géographie française est ainsi réinterprété comme une révolution scientifique (au sens de Thomas Kuhn), la "Nouvelle géographie" ayant mis en question le paradigme "classique" défendu par l’École française, selon une critique constructiviste formulée collectivement.

Fondé sur des analyses multiples (littéraires, épistémologiques, socio-linguistiques, historiographiques), De plain-pied sur le monde se veut tout à la fois une contribution particulière à l’histoire de la géographie française et une réflexion plus globale sur le statut de la langue dans les mutations des sciences. »


Je suis assez contrarié du prix fixé par l'éditeur, sachant qu'il n'y a pratiquement pas d'illustrations et que la couverture leur a été fournie clés en mains, comme l'ensemble du texte d'ailleurs. Sur ce point, je ne dirai jamais assez ma reconnaissance à Claude et Martine Blanckaert pour le travail qu'ils ont effectué, grâce à quoi le manuscrit déposé à l'Harmattan était parfaitement aux normes de la collection « Histoire des Sciences Humaines » et l'éditeur n'a rien trouvé à redire.
Pour le reste, c'est au lecteur de se faire une idée.

 

Par Olivier Orain - Publié dans : Actualité
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Dimanche 1 février 2009 7 01 /02 /Fév /2009 13:24

Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable. À propos de La Production de l’idéologie dominante, Demopolis, 2008.

 

Rendre la réalité inacceptable est présenté par son éditeur comme « destiné à accompagner la lecture de La Production de l'idéologie dominante », long article de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski publié pour la première fois en 1976 dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales et réédité conjointement cet automne par Demopolis et Raisons d'agir. Ce statut un peu ingrat de livre-compagnon cache un propos plus ample, dont l'intérêt est (au moins) triple : outre son rôle de commentaire d'un article (fleuve !), c'est aussi une évocation circonstanciée des débuts de la revue de Pierre Bourdieu dans le sillage (indirect) de Mai 68, et une réflexion magistrale sur l'évolution de la société française depuis trente à quarante ans.


L'article était original, mais sa matière principale - idées, concepts, objets, documents, cibles, etc. - était puisée dans un vaste chantier, entrepris cinq ans auparavant, avec pour objectif un grand livre collectif, dont le pivot était une réflexion sur Mai 1968, ses origines et ses conséquences, et la visée une théorie du pouvoir et du changement social, un livre si grand qu'il n'a jamais vu le jour, mais dont on peut reconstituer les principales perspectives à partir des nombreux articles qui sont sortis de la fabrique [i. e. Les Actes...] dans la première moitié des années 1970. (p. 50)


Pour qui n'est pas familier des travaux antérieurs de Luc Boltanski, ce texte peut aussi faire office d'introduction : on y retrouve la trame historiographique du Nouvel esprit du capitalisme (1999, co-écrit avec Ève Chiapello) et la réflexion sur le réel et les catégories du jugement proposée dans De la justification (1991, co-écrit avec Laurent Thévenot). Rendre la réalité inacceptable est autant un récit qu'un essai, mais dégraissé de toute complaisance autobiographique. Basé en partie sur des souvenirs, l'ouvrage refuse toute perspective subjectiviste. Il milite de façon sous-jacente pour la valeur du travail collectif, contre l'exposition des individualités. Il en résulte une grande pudeur dans l'évocation des personnes et de leurs interactions non intellectuelles. La figure de Pierre Bourdieu est ramenée systématiquement à la formule (mi-narquoise mi-respectueuse, sociologique et ironique) du « Patron », acteur « objectivé », à rebours de tout vedettariat rétrospectif. Ce choix narratif s'inscrit dans une dénonciation plus globale de l'instrumentalisation des « individus » par le « capitalisme avancé » qui s'est faite au détriment des collectifs (classes sociales, syndicats) qui pouvaient lui opposer une résistance (ce que l'individu atomisé ne peut guère).

Rendre la réalité inacceptable s'ouvre par une Élégie (pages 11-13) qui synthétise magistralement l'esprit des « années 68 » (et des rédacteurs des Actes...) - ce que Boris Gobille appelle leur « vocation d'hétérodoxie ». Luc Boltanski évoque ensuite en trois chapitres les débuts de la revue, les conditions dans lesquelles elle était fabriquée. L’expression « fanzine de sciences sociales » qu’il utilise pourrait également être appliquée à moult revues désargentées surgies dans le sillage (plus ou moins direct) de mai 68, comme Pandore, Espaces-Temps et tant d’autres. Suit l’examen du contenu de l’article : ses thèses principales, sa « réception » et ses lacunes (notamment les groupes ignorés à l’époque, que l’auteur appelle les « absents » : mouvement écologiste, féminisme, étrangers, minorités sexuelles). Enfin, les cinq derniers chapitres opèrent un prolongement et une actualisation de l’analyse, enrichie par des apports socio-historiques récents.

Par ailleurs, l'auteur ne s'interdit pas quelques digressions sur des sujets fort divers (la « montée de l'individualisme », l'ironie, la politesse, etc.).


Plus généralement, c'est dans cette période, la seconde moitié des années 1970, qu'une « valeur » qu'on ose à peine dire « morale » et qui était précisément, dans la période précédente, considérée comme essentiellement « conventionnelle » ou « sociale » et, par là, opposée à une morale « authentique », c'est-à-dire la politesse, commence à reprendre du service, ce qui la conduira, vingt ans plus tard, à occuper, comme on sait, le coeur du panthéon des vertus civiques. [...] Mais, du même coup, tout un pan de l'arsenal littéraire, philosophique ou esthétique des siècles précédents - sans lequel le développement de la critique n'aurait simplement pas été possible - a été rendu indisponible au nom de la morale : le pamphlet, le manifeste, la satire, la présentation ironique des thèses adverses, etc. Par un étrange paradoxe, la condamnation des « extrémismes » de papier, justifiée par l'adhésion aux valeurs démocratiques, a ainsi réalisé une forclusion de la dissension à laquelle n'étaient parvenus ni l'absolutisme ni l'ancienne société bourgeoise. (p. 103-105)


Écrit dans une langue accessible, l'ouvrage apporte quantité d'informations de première main sur une époque (le milieu des années 1970) et une entreprise scientifique qui semblent aux antipodes de l'atmosphère que nous connaissons aujourd'hui. D'ailleurs, Luc Boltanski souligne à l'envi toutes les discontinuités qui confèrent au texte de 1976 et à la culture qui le sous-tend une troublante étrangeté. Mais il montre aussi comment les analyses de La Production de l'idéologie dominante jettent une lumière acide sur les transformations sociopolitiques que la France a connues par la suite. En ce sens, le travail de commentaire nous offre une interprétation historique à spectre large, qui embrasse les quarante dernières années - voire davantage par ses retours récurrents à l'époque de la Libération.

Le chapitre « Le changement comme mode d'exercice d'une domination » (137-148) a une fonction nodale, en ce sens qu'il actualise les thèses les plus fortes de l'article de 1976 et en donne une forme magistralement articulée et condensée. Tout part de l'observation selon laquelle les élites du capitalisme avancé ont développé depuis cette époque une idéologie du changement nécessaire :


La caractéristique principale des « élites » dont les textes et les interventions sont analysés dans [La Production de l'idéologie dominante] (mais on pourrait faire les mêmes remarques à propos des « élites » actuellement au pouvoir) était de prôner le « changement ». Ces élites se voulaient radicalement novatrices et modernistes. Le coeur de leur argumentation (que nous avions résumé dans une formule : la « fatalité du probable ») était le suivant : il faut vouloir le changement qui s'annonce parce que le changement est inévitable. Il faut donc vouloir la nécessité. (p. 140).


Cette idéologie impose de recourir à des experts « équipés d'une science sociale (économie, démographie, sociologie, statistique, science politique, etc.) et de centres de calculs et de prévision (instituts de statistique, observatoires du changement, think tanks, etc.) de manière à concevoir maintenant ce changement qui s'imposera à tous, mais plus tard et de toute façon. » (p. 141). Il en découle un processus de substitution qui marginalise « l'autorité [...] des représentants [du peuple] » « au profit de celle des détenteurs diplômés [...] de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l'inéluctable. » (Ibid.) Dès lors, « l'exercice de la politique se ramène essentiellement tantôt à une gestion stratégique de l'information (pour ne pas dire de la propagande) tantôt à une sorte de médecine palliative. » (p. 142).

La tentation serait grande de multiplier les collages de citation, tant les articulations opérées font sens immédiatement et trouvent une résonance (lugubre) dans la situation de la fin des années 2000. Le fonctionnement des sociétés « capitalistes-démocratiques » y apparaît au mieux comme un jeu de dupes et au pire comme la réalisation d'un Meilleur des mondes numérique. Luc Boltanski ne se prive pas de relever que le « rapprochement, étrange quand on y pense, de la volonté et de la nécessité » a été longtemps l'apanage (analysé par Hannah Arendt en premier lieu) des « régimes totalitaires se réclamant d'une philosophie déterministe de l'histoire ». La dissection des technologies de gouvernement développées depuis trente ans lui sert à montrer comment les « effets de domination » traditionnels, fondés sur la répression, ont été remplacés par des formes plus sophistiquées, qui admettent une certaine forme de critique (pour la désamorcer ?).


En définitive, cette double publication n'a rien d'une commémoration : il s'agit avant tout de « rendre la réalité inacceptable » ici et maintenant en revivifiant la « pensée critique ». Luc Boltanski estime que cette dernière a été désamorcée par le fonctionnement redoutable de « l'idéologie dominante » dans un contexte de libéralisme triomphant et de mutation décisive de l'action étatique (qui loin de disparaître s'est redéployée). Faisant la synthèse d'une bibliographie de vaste ampleur, il nous peint une société dominée par un gouvernement des experts, où la bruyante mise en avant des individus autorise des technologies de contrôle rapproché et l'exercice d'un capitalisme délesté des solidarités collectives (qui pouvaient lui opposer une certaine résistance). Ce livre, parfois angoissant, est un exercice de salubrité publique.



Par Olivier Orain - Publié dans : Sociologie
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /Nov /2008 12:35

 

Normalement, ça devrait ressembler à ceci :


De mon côté, tout est prêt : le manuscrit (issu d'un troisième jeu d'épreuves) et le paratexte. Maintenant, une fois que le contrat sera signé (normalement le vendredi 12 décembre), c'est à l'Harmattan de jouer...

L'idée de la couverture est de Marie-Claire Robic à la base. Et c'est Carole Duval, une graphiste qui travaille à l'Institut de géographie de Paris, qui lui a donné une forme tangible. La direction générale consistait à superposer une vieille carte topographique, emblème d'une géographie réaliste, avec une carte thématique à visée interprétative. En prenant (quelle surprise !) un même référentiel languedocien, ça nous a menés à l'une des réalisations graphiques de Système économique et espace de Franck Auriac.

La carte d'état major "Narbonne" au 1/80 000e (1851) sert donc d'arrière-plan et le schéma interprétant la "potentialisation spatiale du vignoble languedocien" - largement retravaillé par la couleur et délesté de sa légende - est placé par dessus. Carole Duval y a adjoint un monde en guirlande jaune. Le tout forme un palimpseste de la géographie !

Par Olivier Orain - Publié dans : Informations personnelles
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Dimanche 7 septembre 2008 7 07 /09 /Sep /2008 16:29

À propos de Grimpret, M. et Delsol, C., dir., Liquider Mai 68 ?, Presses de la renaissance, 2008.

Durant mes semaines de travail à la BNF, j’ai voulu lire toutes sortes d’opuscules parus sur Mai-68, et pas seulement la littérature savante. J’avais ainsi découvert en librairie la parution de l’ouvrage Liquider Mai 68 ?, dirigé par Matthieu Grimpret et Chantal Delsol aux Presses de la renaissance. J’avais déjà pu me faire une idée de son contenu par son casting : on y trouve notamment Denis Tillinac (écrivain néo-« hussard », ami de Jacques Chirac), Jean Sévillia (rédacteur au Figaro magazine), Paul-Marie Coûteaux (souverainiste connu pour ses positions très droitières). Mais il est toujours préférable d’aller y regarder d’un peu plus près.

La quatrième de couverture annonce fièrement :

On peut être hostile, sur le fond, à l’esprit de 68 et refuser en conscience, de jeter le bébé avec l’eau du bain : au slogan « liquider Mai 68 », le point d’interrogation s’impose.

À l’approche du quarantième anniversaire, il est temps de faire le point sur ces événements qui ont changé la société française en profondeur. Une romancière juive spécialiste de Barrès, un ancien dignitaire communiste, un pionnier de la presse gay, une psychologue qui pratique la volothérapie, un député européen souverainiste, une philosophe franco-polonaise néo-conservatrice, un curé conseiller d’un ministre. Aurait-on vu pareille diversité sur les barricades de Mai 68 ? Non, sûrement pas.

Dans ce livre, Mai 68 est clairement mis en examen. Le moindre de ses faits et gestes est retenu contre lui. Mais il bénéficie aussi de la présomption d’innocence.

Cette diversité proclamée masque quand même ce qui unit l’ensemble de ces auteurs : « liquider Mai 68 » en faisant semblant de mettre un point d’interrogation. En ce sens, ce prière d’insérer est profondément trompeur, sinon hypocrite, car on ne saurait dire que le propos est nuancé.

Le préfacier, Patrice de Plunkett, cofondateur du Figaro magazine, auteur d’ouvrages sur Benoît XVI ou l’Opus Dei, cite libéralement Joseph Ratzinger et Pierre Legendre. Sur le fond, il reprend la thèse qui fait de Mai-68 un tournant « libéral-libertaire » annonçant le « triomphe absolu de la [société de consommation] » (p. 15). Bref, les appréciations inaugurées par les essayistes Régis Debray (1978) et Gilles Lipovetsky (1983) sont bien là, même s’ils ne sont pas cités. À la place, on retrouve une des références centrales de la « pensée anti-68 » (cf. Serge Audier, 2008) : Jean-Claude Michéa et aussi (plus insolite) Le Nouvel Esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Pas de doute pour notre néo-hussard, « l’esprit de 68 » a été « destruction », « incendie », « pulvérisation » (et autres formulations). L’auteur, pour sa part, « préfère être avec Benoît XVI » et « avec les évêques de la planète catholique » pour un monde plus juste. Qu’il soit en toute chose un authentique croyant ne fait pas de doutes, comme en témoigne cet acte de foi dans l'avant-dernière phrase : « Oui, 68 a changé la vie. »

Par la suite, Denis Tillinac tire le « Rideau ! » « sur cette longue imposture » et sur une « génération » qui « n’a pas rendu la France plus généreuse ». Tout aussi convaincu que le précédent, il conclut : « En tout cas, balançons au plus vite cette séquence foireuse dans les poubelles de l’histoire de France ; elle a asséché les cœurs, pétrifié les esprits et condamné les âmes à l’exil. Dieu veuille qu’elles retrouvent leur patrie ! ».

Une étrange lacune dans la table des matières mérite d’être corrigée : elle masque une lettre parodique intitulée « à l’attention de… » (M. Daniel Cohn-Bendit / Les révoltés de 68 & Co / Service après-vente / Parlement européen / Avenue du président Robert-Schuman / 67000 STRASBOURG) et signée Jo Letilleul (aidé par « Christophe Durand », pseudonyme d’un « jeune cadre (dynamique !), titulaire d’un DEA de stratégie, d’un MBA de la Sorbonne et responsable des ressources humaines d’une grande entreprise française. »). Dans ce texte absolument drôlatique, le personnage de « Jo Letilleul », paysan aveyronnais, raconte ses désillusions sexuelles, son isolement et ses exploits contre-culturels. Satire bon-enfant digne du comique de patronage ? Pourquoi pas, sauf que ça fait mauvais genre avant défilé d’intellectuels supposés « mettre en examen » Mai 68, et « faire le point » (avec sérieux, peut-on espérer) « sur ces événements qui ont changé la société française en profondeur. »

Tous les textes ne sont pas uniformément hostiles : dans « La quête spirituelle derrière la révolte des jeunes de Mai-68 » de Jean-Marie Petitclerc (59-65) ou « Fragments d’une esthétique du chagrin contemporain » de Sarah Vajda (95-112), le propos est relativement nuancé (avec néanmoins un dispositif de condamnation à la fin du premier). En revanche, Jean Sévillia ou Paul-Marie Coûteaux reprennent des antiennes de l’idéologie (catho-)conservatrice : 68 aurait dissout les valeurs collectives, intronisé la « dictature du relativisme », imposé « le « bloc historique » consumériste, matérialiste, individualiste et liberalo-libertaire » (p. 84), une morale soumise à « l’air du temps » (même la Halde y passe !). Le second, après s’être placé sous les auspices de Régis Debray (il date d’ailleurs le « petit pamphlet » de ce dernier de 1988, sic !) multiplie les attaques ad hominem, notamment contre Bernard-Henri Lévy (4 pages). Cet acte de détestation n'a pas grand chose à voir avec le sujet, mais passons...

L’ouvrage donne lieu à plusieurs règlements de compte, dont certaines étonnent par leur caractère tardif : contre Sartre (« l’anti-Socrate de 68 », par Antoine-Joseph Attaf, p. 113-122), les réformes Edgar Faure (« Université 68 : trahison des clercs, trahison de la nation » de J. Garello, p. 127-139), la destruction de l’autorité familiale (« Que reste-t-il de la famille après 68 ? » de E. Godart, p. 153-167), les accords de Grenelle (« Le « Grenelle » originel : du danger de figer les « acquis » », de J.-L. Caccomo, p. 181-200), les mouvements contestataires américains (S. Frankel, « 1968 : l’année de la tragique illusion aux Etats-Unis », p. 211-232). On retrouve aussi des critiques sur l’aveuglement de la gauche (ici incarnée par les acteurs de mai 68) à des événements survenus dans les Pays de l’Est : « Langue de coton, cerveau de plomb : l’insoutenable légèreté des soixante-huitards » de Joanna Nowicki (p. 243-253), « Le Printemps de Prague ou l’illusion réformatrice » de Ilios Yannakakis (p. 267-279).

Une sensibilité « vaticane » domine l’ensemble, qui se traduit par de très nombreuses références à Joseph Ratzinger ou à des positions actuelles de la hiérarchie catholique. Pour contrebalancer ce qui pourrait sembler monolithique, il y a aussi une « juive » abondamment revendiquée telle (S. Vajda), une « évangéliste » (M. d’Astier de la Vigerie) et un entretien avec un « homosexuel », Pierre Guénin. Néanmoins, si le texte de Sarah Vajda est un tour de force pour noyer le poisson (difficile de déterminer ce qu’elle peut penser de Mai 68), le témoignage de Michelle d’Astier de la Vigerie est tout à fait éloquent :

Les CRS avaient reçu l’ordre de ne pas répliquer quand ils recevaient des pavés, car à l’époque (ça ne devait pas durer !) beaucoup d’avenues parisiennes étaient pavées. Les manifestants les transformaient en missiles contre tout ce qui portait un uniforme. Alors que j’étais au centre de cette place, régulièrement, des CRS venaient déposer à mes pieds leurs compagnons groggys. Ils avaient souvent été contraints d’asséner à ces derniers un bon coup sur la tête, seul moyen de les calmer et d’éviter qu’ils ne tirent sur la foule et désobéissent ainsi, par réflexe, aux ordres reçus. Les CRS ne pouvaient effectivement que faire barrage avec leur bouclier en plastique transparent, jamais tirer, par crainte de déclencher ce qui mettrait tout Paris, et même toute la France, à feu et à sang. Cela a duré toute la nuit : on m’a ramené aussi plusieurs victimes de crises de nerfs ou des blessés, en me demandant de les surveiller ! (p. 235-236)

J’étais aussi chaque soir dans le grand amphi de la Sorbonne où se succédaient les orateurs révolutionnaires, et surtout Cohn-Bendit. Un jour, juste après lui, alors qu’il venait de conduire la salle surchauffée de 5000 jeunes à crier « à bas la bourgeoisie ! », j’ai demandé à prendre la parole. Et me voici dans le même amphi que Dany le Rouge, haranguant le même public, expliquant qu’il ne fallait pas se mettre les bourgeois à dos (j’étais de la grande bourgeoisie et même une aristo !), et conduisant peu après la même assemblée à scander : « les bourgeois avec nous ! ». Dany me lançait des regards noirs ! (p. 237)

Même nos revendications de liberté des mœurs allaient déboucher sur le « business de l’exhibitionnisme » : dans les années qui suivirent, il investit la mode, la publicité, le cinéma, la télévision, et fit déferler sur nos enfants des tas d’immondices. La pornographie installa son emprise sur la société, non seulement par le biais des images impudiques qui s’étalent aujourd’hui sous les yeux de nos enfants, mais aussi par la croissance vertigineuse de ce qui allait devenir le quotidien de milliers d’enfants : les incestes et les abus sexuels. Mais cela nous ne le savions pas encore, bien que nous sentions le mouvement nous échapper. » (p. 238)

Quant à l’entretien avec Pierre Guénin, il a été mené par M. Grimpret, l’un des deux directeurs de l’ouvrage. Il est l’occasion de légitimer une posture « homo de droite », réclamant une certaine acceptation sociale, mais refusant « une société du coming out » (les guillemets sont de l’intervieweur) et l’« homoparentalité » (au profit du « droit d’être des beaux-parents »). Derrière cette guerre des mots se cache un acquiescement à une forme de modérantisme social qui confine l’homosexualité en tant que pratique sexuelle : elle ne saurait en aucun cas obtenir une dimension publique (ce sont des affaires privées, et on doit s’en tenir là). Autrement dit, dépolitisée elle est tolérable, ce qui permet à l’intervieweur d’adopter une posture « ouverte ».

Au reste, la position des deux directeurs, M. Grimpret et C. Delsol, est particulièrement ambiguë dans leurs écrits respectifs. Dans « Mai-68 et le désir d’histoire(s) », le premier semble contourner la posture critique en dissertant sur « le besoin d’être situé dans le temps » d’une « génération » [celle de 68] qui a été « la première à n’avoir jamais eu à craindre sérieusement la mort » (p. 68), au nom de quoi elle aurait eu besoin de « compenser » en satisfaisant quelques besoins élémentaires : « accumul[er] les expériences et les émotions, d’où lui vient l’impression de bouger » (p. 72), rechercher une « liturgie » et un « art hétéronome » (i. e. venu d’ailleurs) : Sibelius, Dali, Tolkien. Notre plumitif semble ignorer qu’en 68, la crainte de la mort pouvait notamment s’incarner dans le risque d’une guerre nucléaire. Pour le reste, le texte est trop court et trop sibyllin pour construire une réelle position sur 68, l’auteur préférant les belles tournures aux laborieuses analyses.

Ce penchant lui a d’ailleurs été reproché par ceux qui ont lu ses derniers écrits : Dieu est dans l’isoloir (2007) et Traité à l'usage de mes potes de droite qui ont du mal à kiffer la France de Diam's (2008) (avant, il y avait eu en 2000 La Révolution de Dieu puis J’ai vu une porte ouverte dans le ciel). Je n’ai hélas ni le temps ni l’envie de me plonger dans des ouvrages aussi inspirés, mais l’enquête que j’ai menée sur internet m’a permis de recouper les informations suivantes : ce jeune homme (28 ans) est un catholique fervent, qui prêche une transformation de ses coreligionaires en « lobby communautaire » et une alliance avec Juifs, Protestants et Musulmans pour défendre les intérêts des religions. Il se définit lui-même comme « intellectuel de droite ». Au vu de l’épaisseur et du modus operandi de ses « idées », je pense qu’il est davantage publiciste qu’autre chose. En tout cas, son irrésistible ascension dans le monde catho-conservateur (pour rester courtois) est validée par sa position de directeur de l’ouvrage et j’aurais tendance à penser que ce n’est pas un hasard.

Dans la conclusion, « Un père dans les maisons » (p. 283-290), Chantal Delsol se pose doctement la question du « prix [que] nous sommes prêts à payer pour le progrès » (p. 284), avec passage par une référence à la « terreur révolutionnaire » qui a enfanté l’État de droit au prix de l’extermination des Vendéens. Dans un style vulgaire chic, elle nous explique alors que « Au-delà de toutes les foutaises, le mouvement de Mai voulait répondre à une vraie question. Et il y a répondu. Au prix fort […] ». Néanmoins, elle croit que « le mouvement de Mai, sous toutes ses expressions et dans tous les lieux divers, a servi une amélioration historique » en traduisant une « crise de l’autorité ». Suite une vaste reconstruction historique d’une presque page, faisant usage de la Lettre au père de Kafka pour conclure qu’il « aurait mieux valu une transformation sereine, qui n’aurait pas jeté le bébé avec l’eau du bain. » (p. 287) Après quoi, on plonge dans des considérations sociétales (hum) qui connectent les « banlieues en feu » avec le « père-copain » devenu « un vieux bébé pathétique ». La farandole des idées donne le tournis.

Le nom de cette dame me disait vaguement quelque chose, mais j’étais absolument incapable de me rappeler dans quelles circonstances j’avais entendu parler d’elle. Professeure de philosophie à l’université de Marne-la-Vallée, j’ai découvert peu à peu qu’elle était au civil un pilier de cette mouvance catholique qui s’est beaucoup agitée au moment du PACS. D’ailleurs, elle donne des conférences pour Famille et liberté, une officine qui sympathise avec Christian Vanneste, et pour laquelle elle reprend des thèses façon Tony Anatrella : « En revendiquant le droit de changer de genre ou de faire comme si le genre n’existait pas l’homme commet une transgression anthropologique fondamentale. L’action en faveur de la famille appelle une réflexion différente sur cette question. » Présentée comme une « non-conformiste » de droite sur certains sites (c’est un peu le cas aussi de son camarade Grimpret), elle « a été viscéralement hostile à l'esprit de 1968 — elle a milité, en réaction, au sein du Mouvement autonome des étudiants lyonnais (Madel) — et renvoie dos-à-dos extrême gauche et extrême droite. » (article dans Le Monde du 15/06/2002, reproduit sur internet). Ou l’on apprend également : « Mais Chantal Delsol, c'est aussi Chantal Millon-Delsol, l'épouse de Charles Millon, réélu en 1998 à la présidence du conseil régional de Rhône-Alpes avec l'appoint des voix du Front national. Il s'ensuivra, pour elle, une période d'ostracisme au cours de laquelle on a prétendu qu'elle serait membre de l'Opus Dei, invention qui la fait beaucoup rire, ou qu'elle serait "l'égérie" de son mari, ce qu'elle récuse avec force. Elle ne l'en a pas moins soutenu dans des choix : « Le Front national avait donné son soutien sur un programme précis », justifie-t-elle. « De plus, il y a comme une imposture à faire d'un côté du FN un parti légal, et de l'autre à ériger une sorte d'ordre moral au nom duquel accepter ses voix serait inadmissible. » »

En somme, et pour conclure, j’ai surtout essayé dans cette présentation 1°) de recontextualiser la position des contributeurs de cet ouvrage (dire « d’où ils parlent » !) et 2°) de montrer qu’ils partagent un certain nombre de représentations situées sur Mai 68. Maintenant, leurs opinions sont ce qu’elles sont. Mais qu’on ne vienne pas prétendre à un quelconque bilan raisonné, tant ce livre est dénué de toute recherche empirique ou d’idées neuves. Par choix éditorial ou par tropisme, ces textes sont extrêmement pauvres en références à la « littérature » (de tous bords) sur le sujet. Il en résulte que l’air du temps fait office de référentiel partagé, comme si les clichés pouvaient tenir lieu de matériau sérieux. En outre, l’habituelle imputation causale qui fait de Mai 68 l’origine des transformations sociales qui lui ont succédé est considérée comme allant de soi (or parfois cette succession dans sa seule dimension chronologique est elle-même trompeuse). Pire : elle fonctionne ici comme un ressort mécanique à priori.

J’aimerais lire un travail de droite sur Mai 68 qui aurait le niveau de sérieux des textes écrits à chaud par Raymond Aron, à commencer par La Révolution introuvable. Ici, les mini-pamphlets voisinent avec des vaticinations égocentrées, dans un désert d’idées qui m’a sidéré. Quand les effets de style (pour ne pas dire « de manche ») et l’essayisme m’as-tu-vu font office de pensée, on ne va pas très loin. Dire qu’il est des endroits où l’on qualifie cet opuscule de « scientifique » ! C’est faire peu de cas de la science. Ce livre n’a rien de savant ni de rigoureux. Il ne vaudrait même pas la peine qu’on en parle s’il n’était de bonnes âmes pour le prendre au sérieux. Sachant que ce blog est pas mal lu, je me dis que ça contribuera peut-être à dégonfler la baudruche dans un public non universitaire, si tant est que ce soit nécessaire.


Textes cités :

 

Aron, R., La Révolution introuvable, Fayard, 1968.

Audier, S., La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte, « Cahiers libres », 2008.

Boltanski, L., & Chiapello, È., Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, « NRF Essais », 1999.

Debray, R., Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, François Maspero, 1978 ; rééd. ss le titre Mai 68. Une contre-révolution réussie, Mille et une nuits, « Essai », 2008.

Lipovetsky, G., L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, « Les essais », 1983; rééd. folio essais, 1989.


Par Olivier Orain - Publié dans : Mai 1968
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Mercredi 3 septembre 2008 3 03 /09 /Sep /2008 15:38

Mai 68, creuset pour les sciences de l’homme ?

10, 11 et 12 septembre 2008

Amphi du centre Malher (9, rue Malher 75004 PARIS), accès gratuit


Organisateurs : Olivier Orain (Chargé de recherches au CNRS, UMR Géographie-cités)

                        Bertrand Müller (Chargé de cours, université de Genève)

                        Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH)

Responsable du colloque :

Olivier Orain, Chargé de recherches au CNRS, UMR Géographie-cités

Tel : 01.43.54.07.06. ou 06.81.23.81.55.       Mail : olorain@wanadoo.fr

Responsable administrative :

Martine Laborde

UMR Géographie-cités            13, rue du Four            75006 PARIS

Tel : 01.40.46.40.00.               Mail : laborde@parisgeo.cnrs.fr

Ce colloque d’histoire des sciences entend examiner « ce que Mai-1968 a fait aux sciences de l’homme ». En d’autres termes, au-delà des dithyrambes et des procès, il est temps désormais d'examiner plus froidement, avec le recul de 40 années, la place de Mai-1968 par rapport aux transformations des sciences de l'homme dans les années 1960-1970. Il s'agit notamment de se demander si le moment politique a été une matrice, ou simplement un symptôme, de transformations plus générales, pour ne pas dire structurelles. Une place importante sera consacrée à des exemples d’évolutions disciplinaires, ainsi qu’à des itinéraires individuels, pour penser la construction des « figures de Mai-68 » dans le domaine des sciences de l’homme. Des témoins ont été sollicités par le comité d’organisation. Pour autant, les collectifs, les institutions et les pratiques emblématiques ne seront pas négligés, dans la mesure où ils permettent de reconstruire un style politico-épistémologique qui est la marque de cette époque.

Comité scientifique :

Loïc Blondiaux, professeur des universités, IEP de Lille, politiste

Boris Gobille, maître de conférences, ENS LSH, politiste

Marie-Luce Honeste, professeur des universités, université de Rennes II, linguiste

Laurent Loty, maître de conférences, université de Rennes II, littéraire

Gérard Mauger, directeur de recherches, CNRS, Paris, sociologue

Annick Ohayon, maître de conférences, université Paris VIII, psychosociologue

Philippe Poirrier, professeur, université de Bourgogne, historien

Bernard Pudal, professeur, université de Paris X Nanterre, politiste

Marie-Claire Robic, directrice de recherches, CNRS, Paris, géographe

Christian Topalov, directeur de recherches, CNRS, Paris, sociologue

Françoise Waquet, directrice de recherches, CNRS, Paris, historienne


 Programme

Mercredi 10 septembre 2008 (après-midi)

13h00 accueil des participants

13h30 Ouverture du colloque, Nathalie Richard, présidente de la SFHSH

13h45 Introduction

Olivier Orain (CR/CNRS) : De la légende dorée à la série noire : la construction des mythes universitaires sur l’« influence de Mai-68 ».

15.00 Trajectoires disciplinaires

Présidence :  Nathalie Richard

Marc Joly (doctorant/ EHESS) : Le mouvement de 1968 et la réception internationale de l’œuvre de Norbert Elias (Pays-Bas et France).

Nicolas Ginsburger (Doctorant, UP10) : Les recompositions de la géographie ouest-allemande dans l’après-68.

Pause

Mathieu Quet (doctorant/ EHESS, Centre Alexandre Koyré) : Mai 68 et la sociologie des sciences. « Logiques discursives » et restructurations disciplinaires au cours des années 1970.

Patricia Vannier (MCF, UToulouse Mirail) : Mai 68 et la sociologie : une reconfiguration institutionnelle et théorique.

Jeudi 11 septembre 2008 (matin)

09h30 Un renouvellement des pratiques savantes ?

Présidence : Gérard Mauger

Jose-Luis Moreno Pestana (PR, Univ. de Cadix) : Militantisme, intellectuels spécifiques et avant-garde  intellectuelle dans le travail social en France. 1972-1979.

Séverine Lacalmontie (Doctorante, UP10) : « Comment on écrit l’histoire des « dominés »? Les transformations sociales d’une discipline à partir de mai 68 : l’histoire de l’Immigration.

Pause

Liora Israël (MCF/EHESS) : La revue Actes : le droit saisi par le regard critique dans le sillage de 68.

Olivier Chadoin & François Lautier (ENSA de Paris La Villette)  Jean-louis Violeau (architecte): Architecture et sociologie : matériau pour l’analyse d’un croisement disciplinaire.

Jeudi 11 septembre 2008 (après-midi)

14h30 Des acteurs aux témoins

Présidence : Xavier Vigna

Renaud Debailly (Doctorant/CESS, UP4) : Les relations entre critique radicale de la science et sociologie des sciences après Mai 1968.

Geoffroy de Lagasnerie (doctorant/UP1) : Rupture ou continuité : l’impact de mai 1968 sur les œuvres de Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu

Pause

Nicole Mathieu (DR émérite, CNRS) : Une ruraliste en dialogue avec les Paysans Travailleurs de la Nièvre : l’engagement comme bouleversement épistémologique.

Julie Pagis (Doctorante/ENS) : « Génération » : un concept écran. Retour sur les conditions sociales de l'identification à une « génération de 68 ».

Vendredi 12 septembre 2008 (matin)

9h30 Face à l’institution, des entreprises contre-institutionnelles ?

Présidence : Marie-Claire-Robic

Jean-Christophe Coffin (MCF/Paris V) : Deux 68, deux psychiatres, deux destins. Henri Ey (1900-1977) et Franco Basaglia (1924-1980) face à la contestation.

Olivier Douville (MCF/ Paris X) : Mai 1968 et le débat sur l'inconscient et le sujet désirant entre Lacan et Deleuze & Guattari.

Pause

Annick Ohayon (MCF/ Paris VIII) : La psychosociologie des groupes aux sources de Mai 68 ?

Vincent Guiader (Doctorant/ UP10) : Mai 68, les aménageurs et les sciences sociales

Vendredi 12 septembre 2008 (après-midi)

14h30 Table-ronde : Mai-68, crise de l’autorité savante ? (animateur : Olivier Orain)

Avec Gérard Mauger, DR CNRS, sociologue

Boris Gobille, Mcf, ENS-LSH, politiste

Laurent Loty, Mcf, université de Rennes, lettres modernes

16h30 Conclusion générale Bertrand Müller

Par Olivier Orain - Publié dans : Mai 1968
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Lundi 28 juillet 2008 1 28 /07 /Juil /2008 16:10
J'ai découvert incidemment ce matin que Thomas Disch avait mis fin à ses jours le 4 juillet dernier. J'imagine que son nom n'évoquera rien à la plupart des visiteurs de ce blog, tant sa notoriété n'a cessé de décliner depuis deux décennies. Depuis la publication de sa première nouvelle en 1962, il était devenu l'un des représentants les plus importants de ce qu'on a appelé dans les années 1970 la speculative fiction, mouvance de la SF dédiée à la critique du présent et formellement ambitieuse (à laquelle on rattache des auteurs aussi divers que Harlan Ellison, Norman Spinrad, Jim G. Ballard, Philip K. Dick et bien d'autres). Née dans le sillage de l'esprit contestataire de la fin des années 1960, cette tendance s'est développée en un temps où la science fiction a sans doute connu un climax de diffusion et de notoriété. Au reste, des auteurs comme J.G. Ballard, B. Aldiss et N. Spinrad continuent de faire l'actualité des gazettes littéraires. Jamais ce genre n'a été aussi près de sortir du ghetto qui avait été jusque là le sien que dans les années 1970. En tournant le dos aux épopées galactiques et au roman d'aventure dépaysant, la speculative fiction a pu toucher un public différent du lectorat traditionnel de la SF.
Entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1980, Thomas Disch a aussi été un auteur abondamment traduit et fêté en France : après la traduction de quelques textes dans les revues Galaxie et Fiction, la quasi totalité de ses romans et recueils de nouvelles a été éditée entre 1970 et 1985, soit une dizaine d'ouvrages. En 1981, Patrice Duvic lui a consacré une anthologie critique dans la remarquable collection
« Le livre d'or de la science fiction » chez Presses Pocket (qui a disparu peu de temps après). Ce sont des années fastes, où les talents de satiriste et de critique socio-politique de Disch rencontraient un large écho auprès d'un certain lectorat français.
Et puis, après 1985 et la sortie du Businessman dans la collection
« Présence du futur » chez Denoël, le reflux a commencé, à l'image de la science fiction dans son ensemble dont le marché s'est lentement rétracté, en France comme ailleurs (notamment au profit de l'Heroic Fantasy, ce cocktail de merveilleux et d'exotisme qui trouve ses racines dans le conte de fées et les romans de C.S. Lewis, Lord Dunsany et Tolkien). Disch lui-même avait commencé une reconversion durant les années 1980, délaissant la speculative fiction au profit d'autres genres à la marge : le roman d'horreur (Le Businessman [1984], Le Caducée maléfique [1991]), la poésie, la critique littéraire... Hormis un recueil d'histoires pour les enfants (Le Vaillant petit grille-pain) et Le Caducée (1992), plus rien n'a été traduit depuis cette époque.
Dans une interview récente, Thomas Disch soulignait que la SF n'avait pas été une vocation pour lui, mais une opportunité considérable à un moment (les années 1960) où elle semblait le lieu de tous les possibles. On peut imaginer que nombreux ont été les jeunes écrivains prometteurs qui ont alors opéré une conversion (au sens bourdieusien) dans un genre socialement émergent et qui offrait des perspectives de réussite symbolique (ou de
« carrière », au sens de Everett Hughes) hors des sentiers battus. Ce qu'il a pu résumer ainsi : « Science fiction writers were able to take advantage of the new liberties of the culture and people didn't notice. One of the advantages of being a science fiction writer, in terms of artistic freedom, is that people don't pay attention to what you do, and so you're free to be audacious. »
Si Thomas Disch est sans doute un symbole de ces auteurs de SF de circonstance, bien d'autres ont connu des trajectoires similaires, avec des reconversions au mitan des années 1980 lorsque le genre a perdu de son aura : Samuel Delany, Robert Silverberg, Somtow Sucharitkul (devenu C.P. Somtow). Et que dire de la parenthèse autobiographique durant laquelle J. G. Ballard a écrit Empire du soleil (1984) et La Bonté des femmes (1991) ?

Les sites sur internet bruissent de spéculations sur les causes de son suicide. Il semblerait qu'il traversait une grave période de dépression, liée à la disparition de son compagnon Charles Naylor en 2005 (ils ont vécu trente ans ensemble) et à des difficultés financières inextricables. Il semble assez évident que les deux dernières décennies ont dû lui donner le sentiment d'un lent déclin de notoriété, au point qu'il ne pouvait plus vivre de son travail d'écrivain.
C'est un énorme gâchis. Thomas Disch est l'un des plus grands écrivains de SF et de fantastique, notamment d'un point de vue littéraire (mais pas seulement). Je dirais même, un peu comme Patrice Duvic, un grand écrivain tout court. Il suffit d'avoir lu certaines de ses nouvelles, comme Casablanca, La Rive asiatique, L'Homme sans idées, etc., pour prendre la mesure d'une plume extrêmement adroite, capable de suggérer des nuances infimes ou au contraire d'installer des climats quasi cinématographiques. J'aurais envie de dire que stylistiquement Disch était un caméléon, capable de lyrisme comme dans son roman-catastrophe Génocides (1965, dont l'épilogue est une pièce d'anthologie), hyper-réaliste dans ses livres les plus politiques (Camp de concentration, 1967 et 334, 1968), d'une causticité jamais démentie dans ses nouvelles et ses romans fantastiques. Quant à Sur les ailes du chant (1979), c'est sans doute son chef d'
œuvre : roman total, dans lequel se rencontrent l'ensemble des gammes qu'il a pu faire raisonner ailleurs.
Il faut dire aussi que son insuccès récent et l'oubli de son
œuvre a beaucoup à voir avec l'évolution idéologique des pays occidentaux. Thomas Disch était l'archétype de l'écrivain critique, occupé à disséquer un certain nombre de processus sociaux conditionnement culturel, aliénation, contrôle social dans des histoires qui sont souvent des paraboles, comme les nouvelles La Cage de l'écureuil et 334, avec son itinéraire à travers un jungle gym (ou cage à poule). Pour autant, on ne saurait parler d'un écrivain à thèse, mis à part dans quelques textes : la richesse du matériau romanesque et l'invention artistique ne sont jamais subordonnées à la livraison d'un message ou d'une analyse. T. Disch aimait les allégories (nombre de ses romans en ont une pour moteur) et les jeux sur les symboles (ainsi sa vision très singulière du paradis dans Le Businessman, avec ses escalators de supermarché). Mais lui-même n'était pas dupe de toutes ces manigances.
Son basculement vers le fantastique et le roman d'horreur dans les années 1980 a correspondu avec une certaine évolution thématique : dans
Le Businessman et Le Caducée maléfique, c'est une question métaphysique (l'incarnation du Mal) et non politique qui semble l'inspirer. L'humeur change aussi. Disch massacre à peu près tout ses personnages, avec un acharnement qui laisse songeur (et qui n'avait pas laissé de surprendre à l'époque). La marge d'autonomie et de bonheur que l'intelligence ménageait à ses héros dans ses romans « totalitaires » - à la façon d'Aldous Huxley - (Camp de concentration, 334, Sur les ailes du chant) disparaît, laissant la place à des personnages-girouettes, dont on se demande jusqu'à quel point ils sont manipulés par des forces extérieures ou par un inconscient négatif, quant ils ne sont pas complètement vides de conscience, comme l'effrayant héros du Caducée, Billy.

C'est aussi durant les années 1980 que T. Disch est devenu un essayiste reconnu, auteur de certaines des analyses les plus profondes écrites sur la science fiction et l'imaginaire. Malheureusement, à part un article brillantissime sur Philip K. Dick publié dans l'éphémère revue Science Fiction (n° 5, 1986, chez Denoël), le lecteur exclusivement francophone n'a guère accès à cette facette de l'auteur. Ses textes les plus marquants ont été réunis dans le recueil On SF (2005), sept ans après le magistral The Dreams Our Stuff is Made Of. How Science Fiction Conquered the World (1998), publié chez Simon & Schuster. Ironie de l'histoire et des relations de Disch avec les amateurs de SF, c'est pour cet ouvrage qu'il a obtenu un Hugo (catégorie non-fiction), le prix annuel que les conventions de fans du genre attribuent tous les ans... Or les relations entre T. D. et les amateurs américains (majoritairement conventionnels et peu critiques, et fort peu littéraires...) n'ont jamais été faciles, du fait de sa réputation d'auteur difficile et de ses sarcasmes réitérés envers le genre. Qu'on en juge par ce fragment d'un article de 1975, cité par Patrice Duvic (1981), et qui décrit les lecteurs de SF :

[...] des enfants précoces, des adolescents intellectuellement brillants et une catégorie particulière d’adultes demeurés. Ce que ces lecteurs ont en commun est le besoin d’affirmer la primauté de l’intellect. Le message qui transparaît, conte après conte, est que “cela paie d’être intelligent”. Et ceci est valable quel que soit le niveau littéraire, du plus bas au plus haut. Les rêveries relatives au sexe ou à l’argent sont relativement rares et, quand elles existent, invariablement faibles. L’histoire qui déchire le coeur (ou le cervelet) d’un lecteur de SF est une histoire concernant quelqu’un (et tout spécialement un enfant) qui découvre qu’il possède des Pouvoirs Mentaux Secrets : Les plus qu’humains de Theodore Sturgeon, Les enfants d’Icare d’Arthur C. Clarke, toute l’oeuvre de Van Vogt.

Ce que les fans exigent de leurs héros, ils le saluent tout autant en eux-mêmes et les plus fervents d’entre eux se rassemblent chaque année dans les salles des conventions pour célébrer cette variété de génie insaisissable qui les élève au-dessus de la masse de ceux qui lisent d’autres sortes de camelote. (dans : Le livre d'or de la Science fiction : Thomas Disch, préface, p. 8)

À travers cet extrait, le lecteur néophyte aura un aperçu de la manière typique de Disch-l'essayiste, en même temps qu'un échantillon de ses relations sado-masochistes avec les fans du genre (23 ans avant d'être primé pour ce type d'écrit !). Pour autant, c'est aussi un passage particulièrement cinglant qui ne rend pas justice de la diversité et de l'inventivité des analyses. S'il est un domaine dans lequel T. Disch a poursuivi une lecture politique, c'est bien dans ses réflexions sur la SF, notamment dans le merveilleux chapitre « Republican on Mars. Science Fiction as Military Strategy », qui dissèque la fonction idéologique du space opera (le genre « guerre des étoiles ») et son ancrage à droite.
À sa manière, Thomas Disch était l'incarnation en SF d'une forme d'homme de gauche américain: distancié à l'égard des idéologies nationales, rétif à tout embrigadement des consciences (religieux notamment). Durant les décennies 1960 et 1970, il a énormément voyagé, en Europe notamment. On retrouve un écho de cet itinéraire (banal pour un Américain cosmopolite) dans ses grandes nouvelles de l'époque (ainsi dans La Rive asiatique, qui se passe à Istambul).

Plutôt que d'épiloguer, il ne me reste plus qu'à vous recommander, si vous en éprouvez la curiosité, d'aller lire Thomas Disch directement, en anglais ou traduit. Les ouvrages encore disponibles en français ne sont pas légion (sauf d'occasion). J'ai répertorié ci-dessous quelques repères bibliographiques, ainsi que des liens vers d'autres sites. Je n'ai pas cité ses recueils de poésie, ne les ayant jamais eus entre les mains.

Ouvrages encore disponibles en français :
Sur les ailes du chant, Folio SF, 2001 (réédition).
Poussière de lune, Denoël, « Présence du futur », 1999 (nouvelles, rééd.).
(avec John Sladek), Black Alice, Rivages,
« Rivages Noir », 1993 (roman policier).
Le Businessman,
Denoël, « Présence du futur », 1985 (roman d'horreur).
L'Homme sans idées, Denoël, « Présence du futur », 1983 (nouvelles).

Ouvrages majeurs (dans l'ordre chronologique) :
1965, The Genocides, Berkley Books, N. Y. Trad. fr. : Génocides [OPTA, 1970 ; Robert Lafont,
« Ailleurs & Demain classiques », 1977; J'ai Lu, 1983 ; Le Livre de poche, 1990]. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.
1967, Concentration Camp, London, Rupert Hart-Davis.
Trad. fr. :Camp de concentration [OPTA, 1970 ; Robert Lafont, « Ailleurs & Demain classiques », 1978 ; J'ai Lu, 1983]. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.
1968. Under Compulsion / Fun With Your New Head, N.Y., Doubleday.
Trad. fr. : Poussière de lune, Denoël, « Présence du futur », 1973.
1972. 334, London, MacGibbon & Kee.
Trad. fr. : 334, Denoël, « Présence du futur », 1976. Toujours disponible actuellement en v.o.chez Vintage Books.
1976. Getting into Death,
London, Rupert Hart-Davis. Trad. fr. : Rives de Mort, eds Henri Veyrier, coll. «Off », 1978.
1979. On Wings of Song, London, Gollancz.
Trad. fr. : Sur les Ailes du chant [Denoël, « Présence du futur », 1980 ; Folio SF, 2001].
1981. Le livre d'or de la science fiction : Thomas Disch, Paris, Presses Pocket.
Anthologie réunie et présentéée par Patrice Duvic (épuisée hélas).
1982. The Man Who Had No Ideas, London, Gollancz. Trad. fr. : L'Homme sans idées, Denoël, « Présence du futur », 1983.
1984. The Businessman, London, Jonathan Cape. Trad. fr. :
Le Businessman, Denoël, « Présence du futur », 1985.
1991. The M. D.: A Horror Story, N. Y., Harper & Collins. Trad. fr. : Le Caducée maléfique [Julliard, 1993 ; Presses pocket,
« Terreur », 1999].
1994. The Priest : A Gothic Romance, N. Y., Millenium. Non traduit à ce jour.
1998. The Dreams Our Stuff is Made Of. How Science Fiction Conquered the World , N. Y., Simon & Schuster. Non traduit à ce jour.
1999. The Sub : A Study in Witchcraft, N. Y., Alfred Knopf. Non traduit à ce jour.
2005. On SF. Ann Arbor, University of Michigan Press.
Non traduit à ce jour.
2008. The Word of God, N. Y., Tachyon publications, à paraître le 1er août 2008.

Liens :
Wikipédia
Le cafard cosmique
Biographie en français
Nécro dans The Guardian
Nécro dans le New York Times
Une interview très riche (en anglais)
Un hommage d'Elizabeth Hand : le meilleur obituary que j'ai trouvé sur internet
Par Olivier Orain - Publié dans : Culture
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Mardi 1 juillet 2008 2 01 /07 /Juil /2008 23:50
Cela fait un an que j'ai posté un bref message annonçant l'envoi du manuscrit revu de ma thèse à mon éditeur. À dessein, je n'en ai pas reparlé depuis. Durant l'été 2007, Claude Blanckaert m'a renvoyé un jeu d'épreuves, tandis que durant juillet Marie-Claire Robic avait entièrement annoté mon texte. Pour des raisons compliquées, j'ai mis six mois avant de m'y remettre (avant de m'en remettre ?). Après deux mois d'un labeur très pénible, j'ai rendu le 9 avril 2008 un jeu d'épreuves corrigées, tenant compte des observations de l'un et de l'autre. J'ai réussi en plus à me défaire de nombreux passages qui apparaissaient assez superflus avec le recul. Ayant fait attendre Claude Blanckaert pendant huit mois, j'aurais des scrupules à lui demander le moindre compte sur l'état d'avancement du texte. Qu'il me suffise de dire que la parution pourrait se faire rapidement, s'il n'y a pas d'obstacles du côté de l'Harmattan, et si nous arrivons à trouver une illustration de couverture, exercice pour lequel je me sens particulièrement démuni. Je suis également censé écrire le texte de la quatrième de couverture, exercice qui me met assez mal à l'aise. Quand j'étais "petites mains" aux éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) en 1992-1993 et 1995-1996, j'ai écrit plusieurs quatrièmes de couverture pour des livres que j'avais contribué à éditer. Mais précisément je n'étais pas l'auteur, et c'était donc assez facile à faire pour moi. Là, il en va autrement. Quand il sera temps, je le ferai néanmoins...
J'ai hâte que cette histoire se termine. Je me suis inscrit en thèse en 1992. Il m'a fallu cinq ans avant de trouver le bon sillon et de me mettre réellement à ce qui allait devenir, en octobre 2003, un objet « soutenable ». Il s'est encore passé trois ans et demi avant que je ne remette la chose sur le métier pour en faire un livre. En cette époque qui valorise les productifs, je me fais l'effet d'une tortue baroque. D'ailleurs, quand on me demande aujourd'hui des textes qui seraient une
« valorisation » de ma thèse, je rentre instantanément dans ma carapace. Je n'en ai pas du tout envie. Mon effort présent consiste précisément à ne pas repasser les plats du passé. Cette attitude n'est pas dictée par un orgueil ombrageux, mais par une incapacité constitutive à prendre du plaisir à la répétition. D'ailleurs, ça vaut pour n'importe quoi : contes, musique, démarches administratives... Là où certains trouvent une sécurité dans la réitération, c'est en ce qui me concerne une dissuasion, un blocage en amont. Combien de fois je me suis mis dans des situations inextricables parce qu'il fallait exécuter une tâche simple mais comportant un certain nombre de redites.
Dans le suivi du colloque
« Mai 68, creuset pour les sciences de l'homme ? », cela m'a parfois joué des tours pendables. Tout le travail de « secrétariat », qu'il m'a bien fallu assumer faute de solutions alternatives, a souvent laissé à désirer. C'est dans des circonstances de la sorte que l'on prend la mesure de la précarité de ce genre d'entreprise : on fait tout, de l'élaboration intellectuelle au suivi des invitations et des demandes de financement. Mais comme il y a tant d'autres tâches à remplir par ailleurs, souvent elles-aussi secrétariales, des boulettes se produisent, des délais sont dépassés, etc. Alors je ne regrette pas pour autant le bon vieux temps des mandarins et de leurs secrétaires attitrées, mais je m'inquiête de modes d'évaluation de la recherche qui ignorent le niveau de dénuement logistique dans des secteurs aussi mal dotés que l'histoire des sciences humaines (et les SHS en général).

Le colloque, parlons-en.
Bertrand Müller et moi avons transmis un programme provisoire - où ne figurent que les interventions certaines - pour la prochaine Lettre de la SFHSH. Mais nous nous refusons pour le moment à mettre en ligne un programme sur les principaux sites de diffusion de la recherche. Trop de lettres d'invitation sont restées jusqu'à présent sans réponse. Trop de pistes excitantes demeurent en suspens, faute de répondant chez les interlocuteurs pressentis. Il va falloir réécrire, relancer, alors que le colloque est dans deux mois ! Et combien de spécialistes de telle ou telle question qui se sont récusés du fait qu'il s'agissait d'un colloque d'histoire des sciences ? Les clients pour parler de Mai-68 en relation avec tel ou tel registre social sont légion. Mais dès que l'on précise qu'il est question de la construction cognitive de ces registres, dans un régime d'historicité mis en question, il n'y a plus grand monde. C'est comme si l'objectivisme social faisait son grand retour, même à propos de l'événement stipendié de la déconstruction collective !
Pour l'heure, je m'en tiendrais là, me réservant de publier des réflexions pendant l'été au gré de la préparation de mon intervention, et si j'en ai l'énergie ou le courage.
Par Olivier Orain - Publié dans : Informations personnelles
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Vendredi 16 mai 2008 5 16 /05 /Mai /2008 16:33
J'ai rédigé cette brève recension en avril 2008, en prévision d'un débat qui devait avoir lieu au sein du comité de rédaction de L'Espace géographique. On m'avait demandé de faire court (pas plus de trois pages) et synthétique. Maintenant que le débat a eu lieu, j'estime pouvoir publier le texte sur ce blog. Les ouvrages cités sont repris dans la bibliographie de fin d'article. Ce travail est centré sur l'ici et maintenant, mais il évoque plusieurs ouvrages anciens. En revanche, ce n'est pas un état exhaustif de la littérature.


L’historiographie de Mai 68, plus que nulle autre, semble marquée par l’égrenage des célébrations décennales. Il n’est qu’à voir l’explosion éditoriale de ce printemps pour s’en convaincre. Pourtant, à ne considérer que cette dimension commémorative, on risque de passer à côté des principaux jalons d’une réflexion, certes fortement tributaire d’agendas socio-politiques (comme les diatribes sarkozystes de la dernière campagne électorale), mais qui a aussi des inflexions spécifiques. Après tout, le livre à mes yeux le plus décisif sur la question, Mai 68 et ses vies ultérieures de Kristin Ross, est paru en français dans un creux de l’actualité soixante-huitarde, en 2005. Or, toutes proportions gardées, ce regard de l’étranger est sans doute en train d’opérer un travail correcteur équivalent à celui de La France de Vichy de Robert Paxton pour un tout autre domaine.

Toute la difficulté des débats historiographiques actuels sur Mai-68 tient à l’existence d’une puissante vulgate, forgée surtout par des individus hostiles aux événements (Régis Debray, Luc Ferry et Alain Renaut) mais aussi par certains acteurs (Daniel Cohn-Bendit). En outre, le schème de la « génération », imposé au forceps par les livres à succès de Hervé Hamon et Patrick Rotman (plus que par leur documentaire), a largement contribué à focaliser l’attention sur la trajectoire de quelques individus célèbres devenus des emblèmes de Mai (Serge July, Alain Geismar, Jacques Sauvageot, etc.). Un discours journalistico-essayiste s’est retrouvé amplifié et schématisé par une instrumentalisation symbolique tous azimuts, présente dans nombre de champs de la vie sociale (politique, éducation, mœurs, travail, etc.). Plus que jamais, quarante ans après, « Mai 68 » est une invocation brûlante, qui sert à disqualifier ou à célébrer, au risque d’interdire durablement une interrogation historiographique sereine sur les Événements.

Nombre d’ouvrages publiés récemment (Artières et alii, Damamme et alii, Zancarini-Fournel) s’essaient à sortir de l’alternative épuisante entre réquisitoire et histoire pieuse. Il reste pourtant difficile de s’en tenir à une neutralité axiologique rigoureuse : c’est la limite d’ouvrages comme La pensée anti-68 (Audier), Mai 68 en France ou la révolte du citoyen disparu (Fauré), voire même Mai 68 et ses vies ultérieures (Ross) que de conserver un objectif apologétique qui, à un certain degré, diminue la crédibilité des analyses. Du côté des pamphlets anti-68 (ainsi le sidérant livre collectif dirigé par Grimpert et Delsol), on constate une régression très nette par rapport à des analyses critiques plus anciennes (comme celle de Raymond Aron). Tout se passe comme si Mai-68 était demeuré durant 40 ans comme la tache à extirper pour une large part de la droite (intellectuelle) française, ainsi que le montre (de manière brouillonne mais suggestive) le livre de Serge Audier.

Dans la dernière livraison du Débat (n° 149, mars-avril 2008), plusieurs auteurs (Jean-Pierre Rioux, Bénédicte Delorme) reviennent sur l’idée qu’on « ne se trouve pas, devant Mai, face à un objet d’histoire accompli » (B. Delorme). Les conditions ne sont pas encore réunies, semble-t-il, pour que les interprétations savantes puissent se dégager des commentaires spontanés que l’événement lui-même (selon J.-P. Rioux) puis ses contempteurs (selon Bénédicte Vergez-Chaignon) ont imposés. Plusieurs fois émerge l’idée d’un événement inédit, qui résiste à la comparaison avec d’autres moments-clés (1789, 1848, 1914-1918, 1944, 1958), notamment parce que les modalités d’un apaisement (commémorabilité, discontinuité temporelle) ne sont pas réunies.

L’un des aspects les plus frappants de l’historiographie de Mai est de procéder par miettes : ouvrages collectifs fragmentés en dizaines de contributions autonomes (Artières et alii, Damamme et alii, Dreyfuss-Armand et alii) ou productions en solo qui fourmillent de détails difficiles à fédérer ou hiérarchiser (Audier, Brillant, Gruel, Hourmant, Le Goff, Ross). Faut-il y voir une pluralité irréductible propre à l’expérience de Mai-68 ou une difficulté à penser celle-ci de manière convergente ? Certains auteurs s’en sortent par un mot (ou un syntagme) qui vient en quelque sorte condenser ce que le mouvement aurait été : « individualisme irresponsable » pour Jean-Pierre Le Goff, « événement politique » pour K. Ross, « contestation » pour B. Brillant, « hétérodoxie » pour Boris Gobille dans son remarquable chapitre de Mai-Juin 68 (Damamme et alii), etc. Pourtant, le processus de qualification achoppe sur un problème majeur : il n’y a pas consensus ni nette commensurabilité entre ces labellisations diverses. Dès lors, chaque effort de théorisation ambitieuse ressemble à un exercice de soliste exécuté au-dessus d’une polyphonie.

En revanche, la scansion temporelle semble à peu près faire consensus : les « années 68 » d’inscrivent dans une séquence mondiale qui part de la fin des années 1950, quand la croissance des Trente glorieuses prend son rythme de croisière — en contraste avec l’exacerbation des tensions Est/Ouest, Nord/Sud, etc. — et s’achève dans la seconde moitié des années 1970, avec la montée de la Crise. Sur cette classique trame économiciste (marxisante ?) se superposent des lectures politiques (développement d’un anticolonialisme occidental), démographiques (c’est le triomphe de la jeunesse du baby-boom), culturelles (nous sommes dans l’ère de la contre-culture), socio-économiques (avènement de la société de consommation), etc. Certains auteurs privilégient telle ou telle clé d’interprétation, d’autres insistent sur des phénomènes que je qualifierais volontiers de « systémiques », mais les limites de la séquence sont convergentes, de façon assez troublante.

Beaucoup moins consensuelle est l’interprétation de l’événement : irréductible à toute explication structurelle pour les uns (Le Goff, Ross, Fauré), largement préfiguré pour d’autres (Damame et alii, Artières et alii). On retrouve sans surprise une opposition entre un habitus historien qui se méfie des lectures « spontanéistes » et des regards plus militants qui mettent l’accent sur les irréductibilités, l’irruption d’une nouveauté radicale, et surtout la généralisation soudaine de pratiques et d’idées jusqu’alors groupusculaires. Au reste, sur un mode symétrique, les principaux contempteurs des Événements mettent aussi l’accent sur leur situation inaugurale, point de départ d’une épidémie qui a gangrené les sociétés occidentales (Grimpert, Delsol, et alii). En fait, il y a très peu de lectures qui gomment véritablement l’impact de l’événement et ses singularités. Pour les historiens, on pourrait dire que celui-ci fonctionne comme un accélérateur et un diffuseur social, même si certains considèrent que rien n’a été inventé en Mai-68.

Le thème du legs est nettement plus controversé : si toute une tradition conservatrice s’entend pour faire de Mai-68 le point de départ de phénomènes de décomposition des sociétés occidentales (relativisme moral, individualisme « libéral-libertaire », décomposition des solidarités républicaines), d’autres auteurs (K. Ross notamment) insistent au contraire sur la rupture qu’auraient constitué les années 1980, moment qui fait écran entre un 68 résolument collectif, utopiste, critique, anti-capitaliste et une période entamée depuis 1980 qui voit s’imposer un individualisme confinant souvent au cynisme, un délitement progressif du criticisme antérieur, un retour à la philosophie (contre les sciences sociales) et à tout ce qui conforte une idéologie libérale pleinement restaurée. Dans les ouvrages collectifs à habitus historien, on ne trouve que rarement ce genre d’analyses globales sur l’humeur socio-politique. En revanche, le reflux qui suit l’échec des événements, les mutations de l’action militante, l’émiettement des terrains de lutte, sont des phénomènes fréquemment analysés. Il est vrai que de nombreux mouvements sociaux (féminisme, mouvement gay, groupes d’études sur les prisons, Larzac, etc.) émergent comme des suites et des héritages de Mai-68.

C’est d’ailleurs à ce niveau-là que se pose la question d’un impact (différé) de mai dans la vie « scientifique ». Le sujet a été peu abordé, sinon par un numéro déjà ancien (mais très stimulant) des Cahiers de l’IHTP (1989), qui ne discute pas vraiment l’impact sur les sciences sociales (tant cela paraît une évidence) : c’est ce qu’illustre notamment l’analyse par Gérard Mauger de l’abandon de la sociologie quantitative, supplantée par les récits de vie. Dans le récent numéro du Débat, Pierre Grémion a prolongé l’analyse en amont dans un article très instructif intitulé « Les Sociologues et 68 », qui fait la part un peu belle aux vedettes de l’époque, a contrario de l’effort de G. Mauger.

Le numéro des Cahiers de l’IHTP avait été coordonné par le regretté Michael Pollak, auteur d’un remarquable article de synthèse. Il y développait un « modèle » qui pourrait laisser songeur des géographes :

Si l’on peut considérer Mai 68 comme un événement intermédiaire […] on peut raisonnablement affirmer que le champ de la recherche en sciences sociales (surtout la recherche contractuelle, en dehors du contrôle institutionnel) a été un laboratoire d’expérimentation et de réflexion important pour mener à bien cette transition entre deux phases. Et si cette transition s’est traduite, comme le disent la plupart des analystes, par la réaffirmation des principes de libéralisme intellectuel, du pluralisme politique, par une plus forte dispersion des pouvoirs et l’émergence de contre-pouvoirs, on peut constater qu’en sciences sociales aussi elle s’accompagne du déclin de situations hégémoniques, indissociablement définies comme domination sociale et théorique exercée par une école de pensée (ou un individu) sur des disciplines et des champs de recherche entiers. (p. 18)

Le colloque à venir (10-12 septembre 2008) de la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH), « Mai-68, creuset pour les sciences humaines ? », voudrait relancer une réflexion spécifique sur les effets tout à la fois sociaux et cognitifs de Mai 68 dans le champ scientifique et les « savoirs » émergents.

 Je terminerai cette recension en notant que s’il existe désormais des petits ouvrages de vulgarisation recommandables (Fauré, 1998 et surtout Gobille, 2008), si l’on constate un décloisonnement des témoignages vers les « oubliés » et les sans-grade (Daum, Vigna), si de nouvelles façons de traiter l’archive de 68 dans sa spécificité (E. Loyer ; n° d’avril-juin de la revue Vingtième siècle), fait toujours défaut un espace de confrontation et de commensuration des analyses qui permettrait d’aller au-delà de l’émiettement et de la profusion baroque des opinions.

28 avril 2008

Textes cités

Artières, P. & Zancarini-Fournel, M., dir., 68 : Une histoire collective, 1962-1981, La Découverte, 2008.

Audier, S., La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte, « Cahiers libres », 2008.

Brillant, B., Les Clercs de 68, PUF, « Le Nœud gordien », 2003.

Collectif, « Mai 68 et les sciences sociales », Cahiers de l’IHTP, n° 11, CNRS, avril 1989.

Collectif, « Mai 68, quarante ans après », Le Débat, n° 149, mars-avril 2008.

Collectif, « L’ombre portée de Mai 68 » (dossier dirigé par J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli), Vingtième siècle, avril-juin 2008.

Damamme, D., Gobille, B., Matonti, F., Pudal, B., dir., Mai Juin 68, Les éditions de l’atelier, 2008.

Daum, N., Mai 68 raconté par des anonymes, éditions Amsterdam, 2008.

Debray, R., Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, François Maspero, 1978.

Dreyfus-Armand, G., Frank, R., Lévy, M.-F., Zancarini-Fournel, M., Les Années 68. Le temps de la contestation, éditions Complexe, 2000, rééd. Complexe, coll. « Historiques » (poche), 2008.

Fauré, C., Mai 68 : jour et nuit, Gallimard, « Découvertes Gallimard », 1998. (vulgarisation)

Fauré, C., Mai 68 en France ou la révolte du citoyen disparu, Les empêcheurs de penser en rond, 2008.

Ferry, L. et Renaut, A., La pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Gallimard, 1985, rééd. Folio essais, 1988.

Gobille, B., « La vocation d'hétérodoxie », chap. 18 de D. Damamme et alii, Mai Juin 68, Les éditions de l’atelier, 2008, p. 274-281.

Gobille, B., Mai 68, La découverte, « Repères histoire », 2008. (vulgarisation)

Grimpert, M. et Delsol, C., Liquider Mai 68 ?, Presses de la renaissance, 2008.

Gruel, L., La rébellion de 68. Une relecture sociologique, Presses universitaires de rennes, « Le sens social », 2004.

Hourmant, F., Le désenchantement des clercs. Figures de l’intellectuel dans l’après-Mai 68, Presses universitaires de Rennes, « Res Publica », 1997.

Le Goff, J.-P., Mai-68, l’héritage impossible, La Découverte, « cahiers libres », 1998, rééd. La Découverte poche 2006.

Loyer, E., Mai 68 dans le texte, éds Complexe, « Histoire du temps présent », 2008.

Ross, K., Mai 68 et ses vies ultérieures [trad. : A.-L. Vignault], éditions Complexe/ Le monde diplomatique, 2005.

Vaïsse, M., Mai 68 vu de l’étranger, éditions du CNRS, 2008.

Vigna, X., L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de rennes, « Histoire », 2007.

Zancarini-Fournel, M., Le Moment 68. Une histoire contestée, Le Seuil, « L’univers historique », 2008.

Par Olivier Orain - Publié dans : Mai 1968
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Vendredi 9 mai 2008 5 09 /05 /Mai /2008 08:03

Ces dernières semaines, on a vu fleurir d'innombrables commentaires sur internet concernant l'état de santé de plusieurs vedettes, atteintes de telle ou telle sorte de cancer. Il n'est qu'à jouer mollement de google pour se rendre compte que les nouvelles sur la maladie de l'un ou l'autre, les tentatives de pronostic vital ou les commentaires soi-disant informés, se multiplient à une vitesse exponentielle. Cette exhibition publique de la maladie touchant des personnes privées (malgré leur notoriété) aurait été inimaginable il y a encore quelques années. Une transformation culturelle majeure me semble à l'oeuvre, qui a quelques aspects positifs, mais aussi des effets terriblement pervers.

Jusque dans les années 1980-1990, quand une maladie grave frappait une personnalité publique, un dispositif d'occultation se mettait en place, qui ne cédait qu'avec le décès de la personne. Et encore était-il fréquent que l'on n'en sache guère plus après coup, hormis la sinistre tournure « décédé(e) des suites d'une longue maladie ». Dans la société française, une certaine idée de la vie privée enjoignait d'en divulguer le moins possible.

Quand a débuté l'épidémie de SIDA, ce processus d'autocensure s'est encore accru, tant cette maladie semblait révéler davantage qu'une dévastation fatale des corps : en dissimulant le diagnostic, on occultait un autre secret, portant sur la sexualité des malades ou des morts. En quelque sorte, le tabou morbide se trouvait redoublé.

Et pourtant, je ferais l'hypothèse que les premières confessions publiques dans la deuxième moitié des années 1980, intimement liées à la culture gay et au geste d'affirmation de soi (qu'on appelle coming out), ont eu une répercussion profonde sur le rapport global de nos sociétés à la divulgation de la maladie. Pour rester dans le monde franco-français, les révélations de Jean-Paul Aron, Guy Hocquengehm, Hervé Guibert, Gilles Barbedette, Cyril Collard et tant d'autres, m'apparaissent comme un transfert dans l'univers médical du geste de sortie du placard, consubstanciel à l'émancipation croissante des gays. En rendant public le fait qu'ils étaient malades, voire en se faisant les chroniqueurs de leur maladie, ils ont fait voler en éclat le tabou médical comme ils avaient auparavant fissuré le tabou homosexuel.

Ils n'ont pas été les seuls : Pierre Desproges a été le chroniqueur terrifiant de son cancer à la même époque, signe peut-être qu'un changement plus global dans le rapport à la maladie (supposément) mortelle était en train de se jouer. En revanche, cette attitude nouvelle a mis à jour un clivage double sinon triple : les victimes du SIDA d'un âge plus avancé (Michel Foucault par exemple), ou procédant d'un univers socio-politique plus conservateur (Michel Le Luron), ou sans accès à la sphère publique, sont restés à l'écart de cette révélation « extime » de la maladie (pour pasticher Michel Tournier).

Sur de nombreux plans, on sait — notamment grâce aux travaux de Michael Pollak — que l'épidémie de SIDA a profondément changé les rapports entre soignants et malades. L'exigence de mettre fin à l'infantilisation des patients et la revendication d'une information partageable ont eu des répercussions bien au-delà du seul SIDA, avec des effets de rebond pour d'autres maladies réputées mortelles les cancers au premier chef.

Un autre effet « collatéral » a été de desserrer l'omerta qui contingentait la divulgation de la maladie. Bien entendu, celle-ci ne pesait pas de la même façon selon le type de pathologie, mais atteignait des niveaux particulièrement élevés concernant certaines affections symboliquement mortelles (mais pas toutes) : le SIDA et le cancer plus que les hépatites ou les maladies neuro-dégénératives, tandis que les maladies du coeur ou le diabète bénéficiaient d'un statut assez particulier. Je serais bien en peine de fournir des explications convaincantes sur cette échelle du tabou. Toujours est-il qu'elle tend à se tasser lentement, avec me semble-t-il une accélération depuis le début des années 2000.

En revanche, internet a offert une spectaculaire caisse de résonance à cette libération de la parole. En offrant pléthore de sites d'information ou de témoignage, en déclenchant des effets de forum plus ou moins spontanés, le web a selon moi amplifié de manière phénoménale la désacralisation des maladies graves.

Le principal aspect positif de cette évolution est d'avoir sorti nombre de malades de leur isolement, en leur permettant à la fois de partager et de témoigner (dans la mesure où ils avaient accès à internet — ce qui pose le problème des inégalités de toutes sortes qui perdurent en la matière). Il ne s'agit pas non plus de considérer ce décloisonnement comme une quelconque panacée, mais comme l'un des aspects les plus visibles d'un mieux. En effet, mon expérience personnelle me suggère que pour nombre de patients (mais pas tous), la possibilité de prendre la parole, d'exprimer ce que l'on traverse, a un rôle au minimum cathartique, voire thérapeutique.

Par ailleurs, j'ai l'intime conviction que la panique terrible que suscitent les maladies réputées létales est largement entretenue par le silence, le manque d'informations, les rumeurs, etc. Plus elles font l'objet d'un traitement informatif banal, profane et raisonné, et meilleur c'est pour éviter les processus de repli sur soi, d'enfermement dans la fatalité. En ce sens, qu'elles basculent dans l'espace de ce qui peut se discuter publiquement me semble un progrès indiscutable (même s'il est fragile et sensible).

Dans cet état d'esprit, j'ai trouvé admirable la façon dont un Nanni Moretti a parlé du sujet dans son Journal intime.

En revanche, il en va tout autrement quand la maladie d'une personne se retrouve exposée et disséquée sur internet. J'ai assisté en avril à un concert de Florent Marchet, Arnaud Cathrine et Valérie Leulliot à l'occasion de la sortie du livre-disque Frère animal. Dans la file d'attente, il y avait un journaliste culturel, qui dissertait savamment sur le dernier album d'Alain Bashung. À cette occasion, il a digressé en évoquant à mot couvert le fait que celui-ci avait un cancer, et pareil pour David Bowie. S'agissant d'artistes que j'aime depuis longtemps, ce cancan m'a inquiété.

J'ai un soir googlisé sur le thème. J'ai ainsi découvert que l'on trouvait partout sur internet des notices sur le cancer des poumons de Bashung (« cancer du fumeur »), le cancer du foie de Bowie, sans parler du pancréas de Patrick Swayze... On trouve des communiqués de presse, des séquences vidéos, des « brèves » recopiées d'un site à l'autre et, surtout, une noria de forums où tout un chacun se livre à des diagnostics sauvages.

Je me suis imaginé l'un de ces artistes lisant ces mots plus ou moins anonymes où l'on pronostique si souvent leur mort prochaine. De parfaits inconnus qui glosent en cercle dans un geste où la commisération le dispute à une sourde satisfaction de savoir à l'avance l'issue de maladie réputées fatales.

Je dois dire que je trouve ça horrible. Horrible parce que le malade est dépossédé de sa maladie, « chosifié » par un « savoir » médical standardisé. Pire que certains médecins, ces diagnosticiens d'opérette se basent sur des statistiques effectivement effrayantes, en négligeant l'infinie variété des réponses des malades, et le rôle si important du combat.

Combien d'années gagnées quand on peut et veut ne pas baisser les bras ?

Comment faire comprendre que ces propos macabres ne servent à rien, qu'ils sont pathogènes, même ?

Car si le droit de parler de sa maladie est une avancée, la captation de ce droit par des tiers gloseurs est une aliénation publique. L'avancée se commue alors en quelque chose de régressif. Le mieux portait à l'état latent son avers pathologique.

Le problème est que je ne vois pas bien comment on pourrait freiner cette dérive. La transparence est une conquête démocratique, mais elle est porteuse de si gros risques.

 

Par Olivier Orain - Publié dans : Questions dites "de société"
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