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Émission de radio sur les "années 68" des SHS

Je suis invité aujourd'hui, aux côtés de Bruno Fuligni par Brice de Villers sur Fréquence protestante pour discuter (en ce qui me concerne) du numéro de revue Les "années 68" des sciences humaines et sociales. L'émission sera diffusée le 14 mars à 19h00 et réécoutable en podcast ultérieurement.

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L'anthropologie et les matérialités de la race, à paraître

Le prochain numéro de la Revue d'histoire des sciences humaines (n° 27), à paraître en juin 2015, portera sur "L'anthropologie physique et les matérialités de la race". Il explorera la facétieuse (?) passion des savants européens de l'époque coloniale pour les crânes, leur signification raciale et leur inscription matérielle. L'envers, la face sinistre de cette histoire, ce furent ces pillages de sépultures et d'objets rituels, cautionnés par un sentiment de supériorité insondable et rendus possibles par une domination politique sans failles.

 

Présentation du dossier (Ricardo Roque)

Ce dossier explore l’importance de la vie matérielle dans la construction de la race comme artefact scientifique produit par l’anthropologie physique. Il rassemble un éventail d’études historiques relatives aux sciences raciales au temps de leur âge d’or (XIXe - XXe siècles). Elles analysent les nombreux truchements par lesquels la matérialité amène — ou non — à la vie les « races humaines ». Les théories, épistémologies, et visions du monde raciales sont ici approchées à travers leurs manifestations dans les corps et squelettes humains, l’instrumentation anthropométrique, les archives, les espaces muséologiques, et les rencontres sur le terrain. Ce dossier adopte la notion de « matérialités de la race » comme outil heuristique, sensibilité méthodologique et objet empirique, englobant trois grandes dimensions de la vie matérielle dans la pensée raciale : les artefacts, les corps humains, et les lieux. Par conséquent, ce dossier met au défi les historiens de l’anthropologie de combiner les pratiques de l’histoire intellectuelle et les histoires matérielles de la race.

 

Sommaire

 

Introduction. L'anthropologie physique et les matérialités de la race

Ricardo Roque

 

Confronting “hybrids” in Oceania: field experience, materiality, and the science of race in France

Bronwen Douglas

 

(Re)connaître l’homme primitif : savoir anthropologique, préconceptions et situations locales à Sulawesi, 1892-1906

Serge Reubi

 

Faces from the Netherlands Indies. Plaster casts and the making of race in the early twentieth century

Fenneke Sysling

 

À propos de cent trente-cinq crânes de Papous : A. B. Meyer et la controverse autour de la craniologie

Hilary Howes

 

‘A little history attached to them’ : authenticité et crédibilité du témoignage matériel dans les collections anthropologiques, 1850-1900

Ricardo Roque

 

Document

Sur les soutenances de thèse de C. Lévi-Strauss et P. Métais. Lettre de M. Jean-Brunhes Delamarre à A.-G. Haudricourt (20/06/1948)

 

À propos de la lettre de M. Jean-Brunhes Delamarre à A.-G. Haudricourt du 20/06/1948

Jean-François Bert

 

Varia

Pour une théorie évolutive humaine. Armand de Quatrefages, la formation des races et le darwinisme au Muséum national d’histoire naturelle

Claude Blanckaert

 

Comptes rendus

* Jean-Luc Chappey, Carole Christen et Igor Moullier (sous la direction de), Joseph-Marie de Gérando (1772-1842). Connaître et réformer la société (Collection Carnot), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, 341 p.

par Catherine König-Pralong

* Pierre-Henri Castel, La fin des coupables. Obsessions et contrainte intérieure de la psychanalyse aux neurosciences, suivi de Le cas Paramord, Paris, Ithaque, coll. « Philosophie, anthropologie, psychologie », 2012.

par Florent Serina

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Géographies entre France et Allemagne

Sous le titre "Géographies entre France et Allemagne. Acteurs, notions et pratiques (fin XIXe siècle - milieu XXe siècle)", quelques collègues de mon équipe viennent de publier un numéro thématique dans la Revue germanique internationale. Ils sont le fruit d'un travail collectif amorcé dans les années 2008-2010, alors qu'un programme du ministère des Affaires étrangères avait permis des rencontres avec des collègues de Leipzig. J'en ai fait partie un temps, mais n'ai pas trouvé le temps de concrétiser. J'ai promis d'en faire un compte rendu dans la RHSH (pour le n°28, vraisemblablement). J'en ai déjà lu plus de la moitié et en trouve la lecture fort stimulante. En attendant la rédaction de mon analyse, je recopie ci-dessous l'argumentaire du numéro et sa table des matières. 

 

Les entraves posées aux circulations des chercheurs dans les contextes de guerre et les rivalités ouvertes en périodes de paix pourraient laisser supposer une moindre circulation internationale des idées entre les géographies universitaires françaises et allemandes de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Pourtant, la « référence allemande » dans le champ scientifique français en général et dans le champ de la géographie en particulier n’en est pas moins forte à partir de la fin de la guerre de 1870 – au contraire.

Partant de ce constat, ce numéro thématique de la Revue germanique internationale vise à interroger le rôle et les formes prises par les circulations scientifiques transnationales dans la production géographique. Les textes réunis dans ce numéro n’ont pas pour prétention d’englober la totalité de la recherche internationale, ni de dresser un panorama exhaustif des études relatives à l’histoire des géographies françaises et allemandes. Ils mettent en revanche l’accent sur la diversité des mécanismes et des opérations sociales impliqués par les circulations de textes, de notions et de pratiques ainsi que sur l’ambivalence des relations intellectuelles entretenues entre géographes des deux pays à cette époque.

 

Sommaire

Ségolène Débarre

Introduction

Marie-Claire Robic

La réception de Friedrich Ratzel en France et ses usages au temps de l’installation de la géographie à l’Université (années 1880-1914)

Gaëlle Hallair

Siegfried Passarge dans la Bibliographie Géographique Internationale : mécanismes, enjeux et acteurs de la réception d’un géographe allemand en France

Denis Wolff

Albert Demangeon, l’Allemagne et les géographes allemands : entre admiration et appréhension, ouverture et vigilance, une relation complexe (1902-1940)

Nicolas Ginsburger

Deux collègues géographes en Anatolie ? Parcours, méthodes et analyses de terrain des professeurs Ernest Chaput et Herbert Louis en Turquie (1928-1939)

Géraldine Djament-Tran

Révolution scientifique et circulations en géographie : Christaller et la genèse transnationale de l’analyse spatiale

Pascal Clerc

Des connaissances pour l’action. La géographie coloniale de Marcel Dubois et Maurice Zimmermann

Nicolas Ginsburger

Une école allemande de géographie coloniale ? Géographes universitaires et fait colonial dans l’enseignement supérieur allemand (1873-1919)

Ségolène Débarre et Nicolas Ginsburger

Geographie der Kolonien, Kolonialgeographie ? Théorisation et objectifs de la géographie coloniale dans les leçons inaugurales de Fritz Jaeger (1911) et Hans Meyer (1915)

Fritz Jaeger

Leçon inaugurale de Fritz Jaeger, à l’université de Berlin, le 10 mai 1911

Hans Meyer

Leçon inaugurale de Hans Meyer, à l’université de Leipzig, le 12 juin 1915

 

 

 

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Séminaire Les écritures du géographique

Les écritures du géographique
Séminaire mensuel


Pascal Clerc, Maître de conférences à l’ESPE de Lyon, EHGO
Olivier Orain, Chargé de recherche au CNRS, EHGO
Muriel Rosemberg, Maître de conférences à l’UPJV, EHGO


Séminaire mensuel de février à juin, le vendredi de 10h à 13h (à l’exception de la séance introductive qui se tiendra un jeudi)
Lieu : EHGO-Géographie-cités, 13 rue du Four, 75 006 Paris (3ème étage, bibliothèque)


Ce séminaire entend développer l’investigation des formes savantes de l’écriture géographique en les mettant en contact et en tension avec d’autres formes de textes qui portent également des modalités de connaissance ou de questionnement géographiques (le sentiment paysager, le rapport aux lieux ou à l’espace, le devisement régional, etc.) : l’écriture de fiction sous tous ses registres, mais aussi le texte descriptif, le récit de voyage, l’essai, ou encore les écrits intimes. On fait en effet l’hypothèse que les formes d’écriture savante ne procèdent pas seulement d’un formatage disciplinaire, mais tout autant d’une matrice culturelle dans laquelle s’inscrit l’activité scientifique. Les choix d’écriture du monde savant (dispositifs rhétoriques, références culturelles, postures et genres scripturaires) seront dans cet esprit mis en perspective avec des pratiques d’écritures artistiques (et des réflexions sur ces pratiques) qui leur sont contemporaines.
Les écritures : le pluriel renvoie à la diversité des langages textuel et iconique (photographie, cinéma, cartographie, schématisation) et des dispositifs qui les combinent de façon variée. En ne privilégiant aucun type d’écrit, on vise à centrer le questionnement sur le geste d’écriture en tant que lieu d’élaboration d’une pensée, et sur les relations entre formes d’écriture et conceptualisation géographique. On s’attachera ainsi aux dessous de l’écrit en interrogeant la présence dans le texte des conditions de son élaboration (les marques de l’activité de recherche, de pensée ou d’écriture) ou en explorant un genre comme l’écrit intime (textes de géographes qui n’étaient pas destinés à la publication, tels la correspondance ou les carnets de voyages).

 


Jeudi 26 février 2015
Pascal Clerc, Olivier Orain et Muriel Rosemberg (EHGO - UMR Géographie-cités)
Les dessous de l’écrit : la présence de l’activité de recherche, de pensée ou d’écriture dans le texte

Vendredi 27 mars 2015
Samuel Thévoz (Fonds national suisse de la recherche scientifique)
Toposensibilités: enjeux de géographie littéraire.

Vendredi 15 mai 2015
Muriel Rosemberg (EHGO - UMR Géographie-cités)
L’écriture essayiste

Vendredi 12 juin 2015
Théo Soula (EA Patrimoine. Littérature. Histoire, Toulouse 2)
Géographie de la phrase : la spatialité comme principe d'écriture chez Jacques Réda ?

Le séminaire d’Avril est remplacé par les Journées d’études géolittéraires qui se tiendront les 20 et 21 à l’Institut de Géographie, rue St-Jacques (voir annonce sur le site de l’UMR Géographie-cités)

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Les années 68 des sciences humaines et sociales

Après des années à chercher le bon endroit pour publier les actes du colloque de 2008, après trois ans à trouver aussi un repreneur pour la Revue d'histoire des sciences humaines, l'une et l'autre quête ont trouvé leur accomplissement en un numéro de la renaissance (pour la revue). J'essaierai de faire un autre post de blog pour raconter cette histoire.

 

 

L'étude de Mai 68 a été profondément renouvelée depuis 20 ans. Mais en matière d’histoire des sciences humaines, on en est resté à des évidences : pour certains, il ne fait pas de doute que la physionomie du champ a été bouleversée, pour d’autres ce n’est qu’écume à la surface d’un océan. Les contributions réunies dans ce volume prennent au sérieux la question de l’incidence des « années 68 » sur les parcours des individus, des groupes et des disciplines, participant de ce que l’on n’appelait pas encore les « SHS » (sciences humaines et sociales). La focale varie d’un article à l’autre. Elle est micro historique quand elle s’attache à des lieux, des revues, des institutions, saisis dans leur singularité. Elle adopte une échelle disciplinaire quand, dans le cas de la géographie, les « événements » allemands et français sont mis en parallèle. Le dossier se fait l’écho des intenses débats et remises en question qui ont alors eu lieu dans d’innombrables mondes sociaux ou professionnels, humeur à laquelle les scientifiques n’ont pas échappé. Il dépeint une époque passionnément attachée aux expériences collectives, éphémères ou pérennes, à rebours d’un cliché trop rabâché sur l’individualisme que notre époque aurait hérité de 68. Au détour d’analyses générales, c’est toute la force du verbe et l’inventivité de l’image que l’on a tenté de convoquer, dont les « années 68 » ont été particulièrement prodigues.


SOMMAIRE

Éditorial

Wolf Feuerhahn et Olivier Orain
 

Dossier : Les « années 68 » des sciences humaines et sociales
 

Introduction
Olivier Orain

Excellence sociologique et « vocation d'hétérodoxie » : Mai 68 et la rupture Aron-Bourdieu
Marc Joly

Mai 68 et la sociologie. Une reconfiguration institutionnelle et théorique
Patricia Vannier

Critique et discipline. Les convergences entre la critique radicale et la sociologie des sciences à partir de Mai 68
Renaud Debailly

Mai 68 et la sociologie des sciences. Les revues sur les sciences et la société, symptôme des restructurations disciplinaires
Mathieu Quet

La psychosociologie des groupes aux sources de Mai 68 ?
Annick Ohayon

Les deux 68 de la psychiatrie
Jean-Christophe Coffin

La revue Actes : le droit saisi par le regard critique dans le sillage de 68
Liora Israël

Architecture et sociologie : matériau pour l’analyse d’un croisement disciplinaire
Olivier Chadoin et Jean-Louis Violeau

Les « enfants terribles » de la Landschaft. Revendications, contestations et révoltes dans la géographie universitaire ouest-allemande (Bonn, Berlin-Ouest, Kiel) en 1968-1969
Nicolas Ginsburger

Mai 68 et ses suites en géographie française
Olivier Orain

Une fertilisation paradoxale. Bilan historiographique de l’incidence de Mai 68 sur les transformations des sciences de l’homme et de la société dans les années 1960-1970
Olivier Orain

Document : Propositions destructives

À propos de « Propositions destructives »
Olivier Orain

Varia


Convergences, transferts et intégrations entre sciences du langage, sciences et ingénierie en temps de guerre et de guerre froide (1941-1966)

Jacqueline Léon

 

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Les conceptions de la science et leur traduction en géographie

Depuis septembre 2012, ma conférence introductive de master 1 s'intitule « Les conceptions de la science et leur traduction en géographie ». Cette introduction épistémologique et historique était  auparavant organisée autour des étiquettes réalisme, positivisme et constructivisme, que j'évoque encore, mais sans les mettre au premier plan. Sur le fond, il s'agit toujours de procéder à un balayage des différentes façons de faire science en géographie. Mais la dimension de mise en perspective historique s'impose plus aisément. En outre, le cours se rapproche davantage de mon texte La géographie comme sience, qui pourra servir d'approfondissement direct, en compagnie des autres textes du volume Couvrir le monde (voir la biblio plus bas). Il y a néanmoins des différences importantes entre le texte écrit et la conférence, laquelle change d'année en année en fonction de l'auditoire et de l'humeur du moment.

 

« Les conceptions de la science et leur traduction en géographie » est donc une conférence de quatre heures dont le propos est d'indiquer comment les géographes ont mobilisé différentes conceptions épistémologiques depuis que la discipline s'est institutionnalisée sous une forme universitaire (à la fin du XIXe siècle dans nombre de pays occidentaux). Ne pas parler directement de « conceptions de la science en géographie » est une façon de mettre l'accent sur le caractère hétéronome (c'est-à-dire dépendant de scènes savantes et intellectuelles plus vastes) des dites conceptions. Et parler de « traduction » met en valeur l'idée d'acclimatation ou d'hybridation par les géographes de conceptions circulant dans la société. Car les grands systèmes de normes scientifiques sont toujours l'objet d'ajustements spécifiques, écarts ou libres interprétations, qu'il est intéressant d'examiner à plusieurs titres : pour ce qu'ils révèlent des spécificités disciplinaires ; pour illustrer ce bricolage qu'est souvent la science en acte ; enfin pour mettre en relief par contraste la fonction légitimante et a priori des normes de scienticité circulant globalement dans une société ou dans un univers savant particulier.

Suivant un fil grosso modo chronologique, le développement est structuré en quatre points :

1/ La géographie à l'heure du « disciplinaire », centré sur la France et la cristallisation des valeurs scientifiques de la géographie dite parfois « classique ».

2/ La remise en cause néo-positiviste suit le mouvement de remise en cause épistémologique, d'abord  aux États-Unis durant les années cinquante, puis en Europe (pour l'essentiel dans la décennie 1970, sauf au Royaume-Uni)

3/ Concilier science et critique politique ? étudie la façon dont l'humeur contestataire de la fin des années 1960 a débouché soit sur une forte tension entre épistémologie néo-positiviste et posture dite critique (situation américaine) ou au contraire sur une convergence entre les critiques épistémologique et politique (situation française, ou encore allemande). Il s'agit en outre d'insister sur la reconstruction a posteriori qui consiste à opposer les différentes formes de géographie contestataire (marxiste et autres) et une mouvance « théorique et quantitative », supposé légitimiste et compromise avec le pouvoir.

4/ Un pluralisme ambivalent intègre les diverses injonctions (phénoménologique, culturaliste, postmoderne, constructionniste, etc.) qui sont venues diversifier davantage encore — mais avec de forts contrastes nationaux — les horizons épistémologiques des géographes. 

 

À défaut de développer plus avant un cours rédigé, je voudrais indiquer brièvement la bibliographie qui permet de faire des approfondissements sur différents aspects du cours.

Les livres qui adoptent largement la même perspective d'épistémologie historique et d'histoire de la géographie, mais exclusivement pour le cas français, sont donc :

ROBIC, M.-C., GOSME, C., MENDIBIL, D., ORAIN, O., TISSIER, J.-L., Couvrir le monde. Un grand XXe siècle de géographie française, ADPF (diff. La documentation française), 2006.

... auquel je me permets d'ajouter mon livre, d'un abord plus ardu, mais qui suit la plupart des développements du cours (sauf le dernier) (à consulter en bibliothèque le cas échéant) :
ORAIN, O., De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 2009.

 

On pourra compléter avec d'autres travaux :

1°) Sur la géographie « classique », je me suis beaucoup inspiré d'un article de Catherine Rhein (1982), consultable en ligne, qui analyse magistralement la façon dont le groupe des « vidaliens » a imposé sa définition de la discipline et son leadership entre les années 1870 et le début du XXe siècle. L'analyse du programme d'écologie humaine a, elle, été menée de main de maître par Marie-Claire Robic dans sa partie du livre Du Milieu à l'environnement et quelques articles. Sur le programme idiographique ou chorographique, la littérature est moins abondante, mais on trouve des analyses éclairantes chez Jean-Marc Besse (1996). Pour un panorama plus européen, je recommande l'article d'Horacio Capel (1981). Enfin, on trouvera une grande richesse de détails et d'analyse dans le livre de Vincent Berdoulay, La formation de l'école française de géographie, même si son dernier chapitre (sur un présumé « néo-kantisme » de la géographie classique) est très discutable (dans l'idée et dans le traitement).

BERDOULAY, V., 1981, La formation de l'école française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque Nationale, C.T.H.S. ; rééd. C.T.H.S., coll. « Format », 1996.

BESSE, J.-M., 1996, « Les conditions de l’individualité géographique dans le Tableau de la géographie de la France », dans Robic, M.-C. (dir.), Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes, p. 229-249.
CAPEL, H., 1981, “Institutionalization of geography and strategies of change” in STODDART, D.P., (ed.), Geography, Ideology & Social Concern, Oxford, Blackwell, VI, p. 37-69.
RHEIN C., 1982, « La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale ? 1860-1920 », dans Revue française de sociologie, XXIII, p. 223-251.
ROBIC M.-C., 1990, « La géographie humaine, science de la vie » dans REED (Stetie info), p. 6-9.
ROBIC M.-C., 1991, « La stratégie épistémologique du mixte. Le dossier vidalien » dans Espaces-Temps, n° 47-48, p. 53-66.
ROBIC M.-C., 1992, dir., Du milieu à l’environnement. Pratiques et représentations du rapport homme/nature depuis la Renaissance, Paris, Économica, Livre II, p. 125-199.

 

2°) Sur la remise en cause néo-positiviste et l'émergence d'une géographie critique, il n'existe malheureusement pas beaucoup de textes à la fois facilement accessibles et scientifiquement satisfaisants, en particulier parce que l'historicisation de ces phénomènes n'a été réalisée que de manière très incomplète. Une thèse est en cours, consacrée au mouvement théorico-quantitativiste francophone (par Sylvain Cuyala), mais les résultats n'en sont pas publiés. Sur le cas américain, on pourra se référer aux textes, déjà anciens et très polémiques, de Derek Gregory (1978) et Ron Johnson (1979). Concernant le cas français, je complète les références générales avec quatre textes complémentaires.
Derek GREGORY, 1978, Ideology, Science and Human Geography, London, Hutchinson.
Ron JOHNSTON, 1979, Geography and geographers, London, Edward Arnold.
J.-M. BESSE, « L’analyse spatiale et le concept d’espace — une approche philosophique », dans J.-P. Auray, A. Bailly, P.-H. Derycke & J.-M. Huriot, dir., Encyclopédie d’économie spatiale. Concepts, comportements, organisations, Paris, Économica, 1994, p. 3-11.
O. ORAIN, « Démarches systémiques et géographie humaine » (disponible en ligne), dans M.-C. Robic, dir., Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, fascicule III, Vanves, CNED, 2001, p. 1-64.
D. PUMAIN & M.-C. ROBIC, « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.
M.-C. ROBIC, « Walter Christaller et la théorie des lieux centraux. Die zentralen Örte in Süddeutschland », dans C. Topalov & B. Lepetit, dir, La ville des sciences sociales, Belin, « Histoire et société / Modernités », 2001, p. 151-190.

 

3°) Il me semble que les textes d'opportunité consacrés à la géographie culturelle, aux approches « humanistes », aux différents "turns" de la géographie anglophone ou au postmodernisme manifestent une assez faible distanciation par rapport à ce qu'ils ont à traiter, signe sans doute que la bonne distance historiographique n'a pas encore été trouvée. On pourra signaler un dossier assez inégal de l'Espace géographique sur la « géographie postmoderne » (2004 / n° 1), un autre des Annales de géographie intitulé « Où en est la géographie culturelle ? » (2008, n° 660/661), oscillant pour les textes se voulant « épistémologiques » entre des postures diverses (apologétique chez certains, « donneuse de leçons » chez d'autres, confuse chez d'autres encore) et souvent frustrant. Les éléments les plus intéressants (en français) se trouvent sans doute dans l'anthologie :

J.-F. STASZAK et alii, Géographies anglosaxonnes : tendances contemporaines, Belin, coll. « Mappemonde », 2001.

 

Je compte rajouter ultérieurement une rubrique "références épistémologiques générales".

 

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De plain-pied dans... les étagères

À force de faire autre chose, j’en viendrais à oublier l’essentiel. Donc : mon livre De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle est sorti à l’Harmattan. Occasion de constater à quel point une date de parution est quelque chose d’obscur : j’en ai été averti le 20 février et l’éditeur l’annonce parmi les nouveautés de mars. Mais si j’en crois Amazon, la date officielle serait plutôt le 13 février ! Pour ce blog — toujours aussi négligé par les temps qui courent — ce sera donc le 21 mars… Il est disponible sur divers sites de vente en ligne, dont Chapitre.com, alapage, la Fnac, etc.

Vous connaissez déjà l’image de couverture (tout le monde dit qu’elle est très belle), pour laquelle je ne saurais assez remercier Carole Duval et Marie-Claire Robic :

 

 

 

Texte de la quatrième de couverture, réalisé avec le concours de Denise Pumain, Marie-Pierre Sol, Marc Joly et Marie-Claire Robic :

Les géographes, dans leur pratique savante, sont généralement connus pour s’être interrogés d'abord sur les relations homme-milieu, ou sur la singularité d’une région ou d’un paysage, puis d’avoir placé l’organisation spatiale ou les territoires au coeur de leur discipline.

C’est une autre clé de lecture qui est proposée ici : il s’agit de relire l’évolution de la géographie française, en insistant sur le souci longtemps dominant d’être "fidèle aux réalités", et sur sa remise en cause récente. L’examen d’un vaste corpus de textes, allant de 1900 aux années 1980, met en évidence l’importance du réalisme comme fondement épistémologique de la géographie. Ce souci du réel, indiscuté jusqu’à la fin des années 1960, a été battu en brèche dans les années 1970. Un épisode important de l’histoire de la géographie française est ainsi réinterprété comme une révolution scientifique (au sens de Thomas Kuhn), la "Nouvelle géographie" ayant mis en question le paradigme "classique" défendu par l’École française, selon une critique constructiviste formulée collectivement.

Fondé sur des analyses multiples (littéraires, épistémologiques, socio-linguistiques, historiographiques), De plain-pied sur le monde se veut tout à la fois une contribution particulière à l’histoire de la géographie française et une réflexion plus globale sur le statut de la langue dans les mutations des sciences.

 

Je suis assez contrarié du prix fixé par l'éditeur, sachant qu'il n'y a pratiquement pas d'illustrations et que la couverture leur a été fournie clés en mains, comme l'ensemble du texte d'ailleurs. Sur ce point, je ne dirai jamais assez ma reconnaissance à Claude et Martine Blanckaert pour le travail qu'ils ont effectué, grâce à quoi le manuscrit déposé à l'Harmattan était parfaitement aux normes de la collection « Histoire des Sciences Humaines » et l'éditeur n'a rien trouvé à redire.
Pour le reste, c'est au lecteur de se faire une idée.

 

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Rendre la réalité inacceptable de Luc Boltanski

Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable. À propos de La Production de l’idéologie dominante, Demopolis, 2008.

 

 

 

Rendre la réalité inacceptable est présenté par son éditeur comme « destiné à accompagner la lecture de La Production de l'idéologie dominante », long article de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski publié pour la première fois en 1976 dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales et réédité conjointement cet automne par Demopolis et Raisons d'agir. Ce statut un peu ingrat de livre-compagnon cache un propos plus ample, dont l'intérêt est (au moins) triple : outre son rôle de commentaire d'un article (fleuve !), c'est aussi une évocation circonstanciée des débuts de la revue de Pierre Bourdieu dans le sillage (indirect) de Mai 68, et une réflexion magistrale sur l'évolution de la société française depuis trente à quarante ans.

L'article était original, mais sa matière principale - idées, concepts, objets, documents, cibles, etc. - était puisée dans un vaste chantier, entrepris cinq ans auparavant, avec pour objectif un grand livre collectif, dont le pivot était une réflexion sur Mai 1968, ses origines et ses conséquences, et la visée une théorie du pouvoir et du changement social, un livre si grand qu'il n'a jamais vu le jour, mais dont on peut reconstituer les principales perspectives à partir des nombreux articles qui sont sortis de la fabrique [i. e. Les Actes...] dans la première moitié des années 1970. (p. 50)

Pour qui n'est pas familier des travaux antérieurs de Luc Boltanski, ce texte peut aussi faire office d'introduction : on y retrouve la trame historiographique du Nouvel esprit du capitalisme (1999, co-écrit avec Ève Chiapello) et la réflexion sur le réel et les catégories du jugement proposée dans De la justification (1991, co-écrit avec Laurent Thévenot). Rendre la réalité inacceptable est autant un récit qu'un essai, mais dégraissé de toute complaisance autobiographique. Basé en partie sur des souvenirs, l'ouvrage refuse toute perspective subjectiviste. Il milite de façon sous-jacente pour la valeur du travail collectif, contre l'exposition des individualités. Il en résulte une grande pudeur dans l'évocation des personnes et de leurs interactions non intellectuelles. La figure de Pierre Bourdieu est ramenée systématiquement à la formule (mi-narquoise mi-respectueuse, sociologique et ironique) du « Patron », acteur « objectivé », à rebours de tout vedettariat rétrospectif. Ce choix narratif s'inscrit dans une dénonciation plus globale de l'instrumentalisation des « individus » par le « capitalisme avancé » qui s'est faite au détriment des collectifs (classes sociales, syndicats) qui pouvaient lui opposer une résistance (ce que l'individu atomisé ne peut guère).

Rendre la réalité inacceptable s'ouvre par une Élégie (pages 11-13) qui synthétise magistralement l'esprit des « années 68 » (et des rédacteurs des Actes...) - ce que Boris Gobille appelle leur « vocation d'hétérodoxie ». Luc Boltanski évoque ensuite en trois chapitres les débuts de la revue, les conditions dans lesquelles elle était fabriquée. L’expression « fanzine de sciences sociales » qu’il utilise pourrait également être appliquée à moult revues désargentées surgies dans le sillage (plus ou moins direct) de mai 68, comme Pandore, Espaces-Temps et tant d’autres. Suit l’examen du contenu de l’article : ses thèses principales, sa « réception » et ses lacunes (notamment les groupes ignorés à l’époque, que l’auteur appelle les « absents » : mouvement écologiste, féminisme, étrangers, minorités sexuelles). Enfin, les cinq derniers chapitres opèrent un prolongement et une actualisation de l’analyse, enrichie par des apports socio-historiques récents.

Par ailleurs, l'auteur ne s'interdit pas quelques digressions sur des sujets fort divers (la « montée de l'individualisme », l'ironie, la politesse, etc.).

Plus généralement, c'est dans cette période, la seconde moitié des années 1970, qu'une « valeur » qu'on ose à peine dire « morale » et qui était précisément, dans la période précédente, considérée comme essentiellement « conventionnelle » ou « sociale » et, par là, opposée à une morale « authentique », c'est-à-dire la politesse, commence à reprendre du service, ce qui la conduira, vingt ans plus tard, à occuper, comme on sait, le coeur du panthéon des vertus civiques. [...] Mais, du même coup, tout un pan de l'arsenal littéraire, philosophique ou esthétique des siècles précédents - sans lequel le développement de la critique n'aurait simplement pas été possible - a été rendu indisponible au nom de la morale : le pamphlet, le manifeste, la satire, la présentation ironique des thèses adverses, etc. Par un étrange paradoxe, la condamnation des « extrémismes » de papier, justifiée par l'adhésion aux valeurs démocratiques, a ainsi réalisé une forclusion de la dissension à laquelle n'étaient parvenus ni l'absolutisme ni l'ancienne société bourgeoise. (p. 103-105)

 

Écrit dans une langue accessible, l'ouvrage apporte quantité d'informations de première main sur une époque (le milieu des années 1970) et une entreprise scientifique qui semblent aux antipodes de l'atmosphère que nous connaissons aujourd'hui. D'ailleurs, Luc Boltanski souligne à l'envi toutes les discontinuités qui confèrent au texte de 1976 et à la culture qui le sous-tend une troublante étrangeté. Mais il montre aussi comment les analyses de La Production de l'idéologie dominante jettent une lumière acide sur les transformations sociopolitiques que la France a connues par la suite. En ce sens, le travail de commentaire nous offre une interprétation historique à spectre large, qui embrasse les quarante dernières années - voire davantage par ses retours récurrents à l'époque de la Libération.

Le chapitre « Le changement comme mode d'exercice d'une domination » (137-148) a une fonction nodale, en ce sens qu'il actualise les thèses les plus fortes de l'article de 1976 et en donne une forme magistralement articulée et condensée. Tout part de l'observation selon laquelle les élites du capitalisme avancé ont développé depuis cette époque une idéologie du changement nécessaire :

La caractéristique principale des « élites » dont les textes et les interventions sont analysés dans [La Production de l'idéologie dominante] (mais on pourrait faire les mêmes remarques à propos des « élites » actuellement au pouvoir) était de prôner le « changement ». Ces élites se voulaient radicalement novatrices et modernistes. Le coeur de leur argumentation (que nous avions résumé dans une formule : la « fatalité du probable ») était le suivant : il faut vouloir le changement qui s'annonce parce que le changement est inévitable. Il faut donc vouloir la nécessité. (p. 140).

Cette idéologie impose de recourir à des experts « équipés d'une science sociale (économie, démographie, sociologie, statistique, science politique, etc.) et de centres de calculs et de prévision (instituts de statistique, observatoires du changement, think tanks, etc.) de manière à concevoir maintenant ce changement qui s'imposera à tous, mais plus tard et de toute façon. » (p. 141). Il en découle un processus de substitution qui marginalise « l'autorité [...] des représentants [du peuple] » « au profit de celle des détenteurs diplômés [...] de connaissances spécifiques prenant appui sur la légitimité de leur discipline envisagée, de façon scientiste, comme un savoir de l'inéluctable. » (Ibid.) Dès lors, « l'exercice de la politique se ramène essentiellement tantôt à une gestion stratégique de l'information (pour ne pas dire de la propagande) tantôt à une sorte de médecine palliative. » (p. 142).

 

La tentation serait grande de multiplier les collages de citation, tant les articulations opérées font sens immédiatement et trouvent une résonance (lugubre) dans la situation de la fin des années 2000. Le fonctionnement des sociétés « capitalistes-démocratiques » y apparaît au mieux comme un jeu de dupes et au pire comme la réalisation d'un Meilleur des mondes numérique. Luc Boltanski ne se prive pas de relever que le « rapprochement, étrange quand on y pense, de la volonté et de la nécessité » a été longtemps l'apanage (analysé par Hannah Arendt en premier lieu) des « régimes totalitaires se réclamant d'une philosophie déterministe de l'histoire ». La dissection des technologies de gouvernement développées depuis trente ans lui sert à montrer comment les « effets de domination » traditionnels, fondés sur la répression, ont été remplacés par des formes plus sophistiquées, qui admettent une certaine forme de critique (pour la désamorcer ?).

 

En définitive, cette double publication n'a rien d'une commémoration : il s'agit avant tout de « rendre la réalité inacceptable » ici et maintenant en revivifiant la « pensée critique ». Luc Boltanski estime que cette dernière a été désamorcée par le fonctionnement redoutable de « l'idéologie dominante » dans un contexte de libéralisme triomphant et de mutation décisive de l'action étatique (qui loin de disparaître s'est redéployée). Faisant la synthèse d'une bibliographie de vaste ampleur, il nous peint une société dominée par un gouvernement des experts, où la bruyante mise en avant des individus autorise des technologies de contrôle rapproché et l'exercice d'un capitalisme délesté des solidarités collectives (qui pouvaient lui opposer une certaine résistance). Ce livre, parfois angoissant, est un exercice de salubrité publique.

 

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Dernière ligne droite

Normalement, ça devrait ressembler à ceci :

 

De mon côté, tout est prêt : le manuscrit (issu d'un troisième jeu d'épreuves) et le paratexte. Maintenant, une fois que le contrat sera signé (normalement le vendredi 12 décembre), c'est à l'Harmattan de jouer...

L'idée de la couverture est de Marie-Claire Robic à la base. Et c'est Carole Duval, une graphiste qui travaille à l'Institut de géographie de Paris, qui lui a donné une forme tangible. La direction générale consistait à superposer une vieille carte topographique, emblème d'une géographie réaliste, avec une carte thématique à visée interprétative. En prenant (quelle surprise !) un même référentiel languedocien, ça nous a menés à l'une des réalisations graphiques de Système économique et espace de Franck Auriac.

La carte d'état major "Narbonne" au 1/80 000e (1851) sert donc d'arrière-plan et le schéma interprétant la "potentialisation spatiale du vignoble languedocien" - largement retravaillé par la couleur et délesté de sa légende - est placé par dessus. Carole Duval y a adjoint un monde en guirlande jaune. Le tout forme un palimpseste de la géographie !

 

 

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Assez déplaisant

À propos de Grimpret, M. et Delsol, C., dir., Liquider Mai 68 ?, Presses de la renaissance, 2008.

Durant mes semaines de travail à la BNF, j’ai voulu lire toutes sortes d’opuscules parus sur Mai-68, et pas seulement la littérature savante. J’avais ainsi découvert en librairie la parution de l’ouvrage Liquider Mai 68 ?, dirigé par Matthieu Grimpret et Chantal Delsol aux Presses de la renaissance. J’avais déjà pu me faire une idée de son contenu par son casting : on y trouve notamment Denis Tillinac (écrivain néo-« hussard », ami de Jacques Chirac), Jean Sévillia (rédacteur au Figaro magazine), Paul-Marie Coûteaux (souverainiste connu pour ses positions très droitières). Mais il est toujours préférable d’aller y regarder d’un peu plus près.

La quatrième de couverture annonce fièrement :

On peut être hostile, sur le fond, à l’esprit de 68 et refuser en conscience, de jeter le bébé avec l’eau du bain : au slogan « liquider Mai 68 », le point d’interrogation s’impose.

À l’approche du quarantième anniversaire, il est temps de faire le point sur ces événements qui ont changé la société française en profondeur. Une romancière juive spécialiste de Barrès, un ancien dignitaire communiste, un pionnier de la presse gay, une psychologue qui pratique la volothérapie, un député européen souverainiste, une philosophe franco-polonaise néo-conservatrice, un curé conseiller d’un ministre. Aurait-on vu pareille diversité sur les barricades de Mai 68 ? Non, sûrement pas.

Dans ce livre, Mai 68 est clairement mis en examen. Le moindre de ses faits et gestes est retenu contre lui. Mais il bénéficie aussi de la présomption d’innocence.

Cette diversité proclamée masque quand même ce qui unit l’ensemble de ces auteurs : « liquider Mai 68 » en faisant semblant de mettre un point d’interrogation. En ce sens, ce prière d’insérer est profondément trompeur, sinon hypocrite, car on ne saurait dire que le propos est nuancé.

Le préfacier, Patrice de Plunkett, cofondateur du Figaro magazine, auteur d’ouvrages sur Benoît XVI ou l’Opus Dei, cite libéralement Joseph Ratzinger et Pierre Legendre. Sur le fond, il reprend la thèse qui fait de Mai-68 un tournant « libéral-libertaire » annonçant le « triomphe absolu de la [société de consommation] » (p. 15). Bref, les appréciations inaugurées par les essayistes Régis Debray (1978) et Gilles Lipovetsky (1983) sont bien là, même s’ils ne sont pas cités. À la place, on retrouve une des références centrales de la « pensée anti-68 » (cf. Serge Audier, 2008) : Jean-Claude Michéa et aussi (plus insolite) Le Nouvel Esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Pas de doute pour notre néo-hussard, « l’esprit de 68 » a été « destruction », « incendie », « pulvérisation » (et autres formulations). L’auteur, pour sa part, « préfère être avec Benoît XVI » et « avec les évêques de la planète catholique » pour un monde plus juste. Qu’il soit en toute chose un authentique croyant ne fait pas de doutes, comme en témoigne cet acte de foi dans l'avant-dernière phrase : « Oui, 68 a changé la vie. »

Par la suite, Denis Tillinac tire le « Rideau ! » « sur cette longue imposture » et sur une « génération » qui « n’a pas rendu la France plus généreuse ». Tout aussi convaincu que le précédent, il conclut : « En tout cas, balançons au plus vite cette séquence foireuse dans les poubelles de l’histoire de France ; elle a asséché les cœurs, pétrifié les esprits et condamné les âmes à l’exil. Dieu veuille qu’elles retrouvent leur patrie ! ».

Une étrange lacune dans la table des matières mérite d’être corrigée : elle masque une lettre parodique intitulée « à l’attention de… » (M. Daniel Cohn-Bendit / Les révoltés de 68 & Co / Service après-vente / Parlement européen / Avenue du président Robert-Schuman / 67000 STRASBOURG) et signée Jo Letilleul (aidé par « Christophe Durand », pseudonyme d’un « jeune cadre (dynamique !), titulaire d’un DEA de stratégie, d’un MBA de la Sorbonne et responsable des ressources humaines d’une grande entreprise française. »). Dans ce texte absolument drôlatique, le personnage de « Jo Letilleul », paysan aveyronnais, raconte ses désillusions sexuelles, son isolement et ses exploits contre-culturels. Satire bon-enfant digne du comique de patronage ? Pourquoi pas, sauf que ça fait mauvais genre avant défilé d’intellectuels supposés « mettre en examen » Mai 68, et « faire le point » (avec sérieux, peut-on espérer) « sur ces événements qui ont changé la société française en profondeur. »

Tous les textes ne sont pas uniformément hostiles : dans « La quête spirituelle derrière la révolte des jeunes de Mai-68 » de Jean-Marie Petitclerc (59-65) ou « Fragments d’une esthétique du chagrin contemporain » de Sarah Vajda (95-112), le propos est relativement nuancé (avec néanmoins un dispositif de condamnation à la fin du premier). En revanche, Jean Sévillia ou Paul-Marie Coûteaux reprennent des antiennes de l’idéologie (catho-)conservatrice : 68 aurait dissout les valeurs collectives, intronisé la « dictature du relativisme », imposé « le « bloc historique » consumériste, matérialiste, individualiste et liberalo-libertaire » (p. 84), une morale soumise à « l’air du temps » (même la Halde y passe !). Le second, après s’être placé sous les auspices de Régis Debray (il date d’ailleurs le « petit pamphlet » de ce dernier de 1988, sic !) multiplie les attaques ad hominem, notamment contre Bernard-Henri Lévy (4 pages). Cet acte de détestation n'a pas grand chose à voir avec le sujet, mais passons...

L’ouvrage donne lieu à plusieurs règlements de compte, dont certaines étonnent par leur caractère tardif : contre Sartre (« l’anti-Socrate de 68 », par Antoine-Joseph Attaf, p. 113-122), les réformes Edgar Faure (« Université 68 : trahison des clercs, trahison de la nation » de J. Garello, p. 127-139), la destruction de l’autorité familiale (« Que reste-t-il de la famille après 68 ? » de E. Godart, p. 153-167), les accords de Grenelle (« Le « Grenelle » originel : du danger de figer les « acquis » », de J.-L. Caccomo, p. 181-200), les mouvements contestataires américains (S. Frankel, « 1968 : l’année de la tragique illusion aux Etats-Unis », p. 211-232). On retrouve aussi des critiques sur l’aveuglement de la gauche (ici incarnée par les acteurs de mai 68) à des événements survenus dans les Pays de l’Est : « Langue de coton, cerveau de plomb : l’insoutenable légèreté des soixante-huitards » de Joanna Nowicki (p. 243-253), « Le Printemps de Prague ou l’illusion réformatrice » de Ilios Yannakakis (p. 267-279).

Une sensibilité « vaticane » domine l’ensemble, qui se traduit par de très nombreuses références à Joseph Ratzinger ou à des positions actuelles de la hiérarchie catholique. Pour contrebalancer ce qui pourrait sembler monolithique, il y a aussi une « juive » abondamment revendiquée telle (S. Vajda), une « évangéliste » (M. d’Astier de la Vigerie) et un entretien avec un « homosexuel », Pierre Guénin. Néanmoins, si le texte de Sarah Vajda est un tour de force pour noyer le poisson (difficile de déterminer ce qu’elle peut penser de Mai 68), le témoignage de Michelle d’Astier de la Vigerie est tout à fait éloquent :

Les CRS avaient reçu l’ordre de ne pas répliquer quand ils recevaient des pavés, car à l’époque (ça ne devait pas durer !) beaucoup d’avenues parisiennes étaient pavées. Les manifestants les transformaient en missiles contre tout ce qui portait un uniforme. Alors que j’étais au centre de cette place, régulièrement, des CRS venaient déposer à mes pieds leurs compagnons groggys. Ils avaient souvent été contraints d’asséner à ces derniers un bon coup sur la tête, seul moyen de les calmer et d’éviter qu’ils ne tirent sur la foule et désobéissent ainsi, par réflexe, aux ordres reçus. Les CRS ne pouvaient effectivement que faire barrage avec leur bouclier en plastique transparent, jamais tirer, par crainte de déclencher ce qui mettrait tout Paris, et même toute la France, à feu et à sang. Cela a duré toute la nuit : on m’a ramené aussi plusieurs victimes de crises de nerfs ou des blessés, en me demandant de les surveiller ! (p. 235-236)

J’étais aussi chaque soir dans le grand amphi de la Sorbonne où se succédaient les orateurs révolutionnaires, et surtout Cohn-Bendit. Un jour, juste après lui, alors qu’il venait de conduire la salle surchauffée de 5000 jeunes à crier « à bas la bourgeoisie ! », j’ai demandé à prendre la parole. Et me voici dans le même amphi que Dany le Rouge, haranguant le même public, expliquant qu’il ne fallait pas se mettre les bourgeois à dos (j’étais de la grande bourgeoisie et même une aristo !), et conduisant peu après la même assemblée à scander : « les bourgeois avec nous ! ». Dany me lançait des regards noirs ! (p. 237)

Même nos revendications de liberté des mœurs allaient déboucher sur le « business de l’exhibitionnisme » : dans les années qui suivirent, il investit la mode, la publicité, le cinéma, la télévision, et fit déferler sur nos enfants des tas d’immondices. La pornographie installa son emprise sur la société, non seulement par le biais des images impudiques qui s’étalent aujourd’hui sous les yeux de nos enfants, mais aussi par la croissance vertigineuse de ce qui allait devenir le quotidien de milliers d’enfants : les incestes et les abus sexuels. Mais cela nous ne le savions pas encore, bien que nous sentions le mouvement nous échapper. » (p. 238)

Quant à l’entretien avec Pierre Guénin, il a été mené par M. Grimpret, l’un des deux directeurs de l’ouvrage. Il est l’occasion de légitimer une posture « homo de droite », réclamant une certaine acceptation sociale, mais refusant « une société du coming out » (les guillemets sont de l’intervieweur) et l’« homoparentalité » (au profit du « droit d’être des beaux-parents »). Derrière cette guerre des mots se cache un acquiescement à une forme de modérantisme social qui confine l’homosexualité en tant que pratique sexuelle : elle ne saurait en aucun cas obtenir une dimension publique (ce sont des affaires privées, et on doit s’en tenir là). Autrement dit, dépolitisée elle est tolérable, ce qui permet à l’intervieweur d’adopter une posture « ouverte ».

Au reste, la position des deux directeurs, M. Grimpret et C. Delsol, est particulièrement ambiguë dans leurs écrits respectifs. Dans « Mai-68 et le désir d’histoire(s) », le premier semble contourner la posture critique en dissertant sur « le besoin d’être situé dans le temps » d’une « génération » [celle de 68] qui a été « la première à n’avoir jamais eu à craindre sérieusement la mort » (p. 68), au nom de quoi elle aurait eu besoin de « compenser » en satisfaisant quelques besoins élémentaires : « accumul[er] les expériences et les émotions, d’où lui vient l’impression de bouger » (p. 72), rechercher une « liturgie » et un « art hétéronome » (i. e. venu d’ailleurs) : Sibelius, Dali, Tolkien. Notre plumitif semble ignorer qu’en 68, la crainte de la mort pouvait notamment s’incarner dans le risque d’une guerre nucléaire. Pour le reste, le texte est trop court et trop sibyllin pour construire une réelle position sur 68, l’auteur préférant les belles tournures aux laborieuses analyses.

Ce penchant lui a d’ailleurs été reproché par ceux qui ont lu ses derniers écrits : Dieu est dans l’isoloir (2007) et Traité à l'usage de mes potes de droite qui ont du mal à kiffer la France de Diam's (2008) (avant, il y avait eu en 2000 La Révolution de Dieu puis J’ai vu une porte ouverte dans le ciel). Je n’ai hélas ni le temps ni l’envie de me plonger dans des ouvrages aussi inspirés, mais l’enquête que j’ai menée sur internet m’a permis de recouper les informations suivantes : ce jeune homme (28 ans) est un catholique fervent, qui prêche une transformation de ses coreligionaires en « lobby communautaire » et une alliance avec Juifs, Protestants et Musulmans pour défendre les intérêts des religions. Il se définit lui-même comme « intellectuel de droite ». Au vu de l’épaisseur et du modus operandi de ses « idées », je pense qu’il est davantage publiciste qu’autre chose. En tout cas, son irrésistible ascension dans le monde catho-conservateur (pour rester courtois) est validée par sa position de directeur de l’ouvrage et j’aurais tendance à penser que ce n’est pas un hasard.

Dans la conclusion, « Un père dans les maisons » (p. 283-290), Chantal Delsol se pose doctement la question du « prix [que] nous sommes prêts à payer pour le progrès » (p. 284), avec passage par une référence à la « terreur révolutionnaire » qui a enfanté l’État de droit au prix de l’extermination des Vendéens. Dans un style vulgaire chic, elle nous explique alors que « Au-delà de toutes les foutaises, le mouvement de Mai voulait répondre à une vraie question. Et il y a répondu. Au prix fort […] ». Néanmoins, elle croit que « le mouvement de Mai, sous toutes ses expressions et dans tous les lieux divers, a servi une amélioration historique » en traduisant une « crise de l’autorité ». Suite une vaste reconstruction historique d’une presque page, faisant usage de la Lettre au père de Kafka pour conclure qu’il « aurait mieux valu une transformation sereine, qui n’aurait pas jeté le bébé avec l’eau du bain. » (p. 287) Après quoi, on plonge dans des considérations sociétales (hum) qui connectent les « banlieues en feu » avec le « père-copain » devenu « un vieux bébé pathétique ». La farandole des idées donne le tournis.

Le nom de cette dame me disait vaguement quelque chose, mais j’étais absolument incapable de me rappeler dans quelles circonstances j’avais entendu parler d’elle. Professeure de philosophie à l’université de Marne-la-Vallée, j’ai découvert peu à peu qu’elle était au civil un pilier de cette mouvance catholique qui s’est beaucoup agitée au moment du PACS. D’ailleurs, elle donne des conférences pour Famille et liberté, une officine qui sympathise avec Christian Vanneste, et pour laquelle elle reprend des thèses façon Tony Anatrella : « En revendiquant le droit de changer de genre ou de faire comme si le genre n’existait pas l’homme commet une transgression anthropologique fondamentale. L’action en faveur de la famille appelle une réflexion différente sur cette question. » Présentée comme une « non-conformiste » de droite sur certains sites (c’est un peu le cas aussi de son camarade Grimpret), elle « a été viscéralement hostile à l'esprit de 1968 — elle a milité, en réaction, au sein du Mouvement autonome des étudiants lyonnais (Madel) — et renvoie dos-à-dos extrême gauche et extrême droite. » (article dans Le Monde du 15/06/2002, reproduit sur internet). Ou l’on apprend également : « Mais Chantal Delsol, c'est aussi Chantal Millon-Delsol, l'épouse de Charles Millon, réélu en 1998 à la présidence du conseil régional de Rhône-Alpes avec l'appoint des voix du Front national. Il s'ensuivra, pour elle, une période d'ostracisme au cours de laquelle on a prétendu qu'elle serait membre de l'Opus Dei, invention qui la fait beaucoup rire, ou qu'elle serait "l'égérie" de son mari, ce qu'elle récuse avec force. Elle ne l'en a pas moins soutenu dans des choix : « Le Front national avait donné son soutien sur un programme précis », justifie-t-elle. « De plus, il y a comme une imposture à faire d'un côté du FN un parti légal, et de l'autre à ériger une sorte d'ordre moral au nom duquel accepter ses voix serait inadmissible. » »

En somme, et pour conclure, j’ai surtout essayé dans cette présentation 1°) de recontextualiser la position des contributeurs de cet ouvrage (dire « d’où ils parlent » !) et 2°) de montrer qu’ils partagent un certain nombre de représentations situées sur Mai 68. Maintenant, leurs opinions sont ce qu’elles sont. Mais qu’on ne vienne pas prétendre à un quelconque bilan raisonné, tant ce livre est dénué de toute recherche empirique ou d’idées neuves. Par choix éditorial ou par tropisme, ces textes sont extrêmement pauvres en références à la « littérature » (de tous bords) sur le sujet. Il en résulte que l’air du temps fait office de référentiel partagé, comme si les clichés pouvaient tenir lieu de matériau sérieux. En outre, l’habituelle imputation causale qui fait de Mai 68 l’origine des transformations sociales qui lui ont succédé est considérée comme allant de soi (or parfois cette succession dans sa seule dimension chronologique est elle-même trompeuse). Pire : elle fonctionne ici comme un ressort mécanique à priori.

J’aimerais lire un travail de droite sur Mai 68 qui aurait le niveau de sérieux des textes écrits à chaud par Raymond Aron, à commencer par La Révolution introuvable. Ici, les mini-pamphlets voisinent avec des vaticinations égocentrées, dans un désert d’idées qui m’a sidéré. Quand les effets de style (pour ne pas dire « de manche ») et l’essayisme m’as-tu-vu font office de pensée, on ne va pas très loin. Dire qu’il est des endroits où l’on qualifie cet opuscule de « scientifique » ! C’est faire peu de cas de la science. Ce livre n’a rien de savant ni de rigoureux. Il ne vaudrait même pas la peine qu’on en parle s’il n’était de bonnes âmes pour le prendre au sérieux. Sachant que ce blog est pas mal lu, je me dis que ça contribuera peut-être à dégonfler la baudruche dans un public non universitaire, si tant est que ce soit nécessaire.

 

Textes cités :

Aron, R., La Révolution introuvable, Fayard, 1968.

Audier, S., La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte, « Cahiers libres », 2008.

Boltanski, L., & Chiapello, È., Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, « NRF Essais », 1999.

Debray, R., Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, François Maspero, 1978 ; rééd. ss le titre Mai 68. Une contre-révolution réussie, Mille et une nuits, « Essai », 2008.

Lipovetsky, G., L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, « Les essais », 1983; rééd. folio essais, 1989.

 

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