Pour le reste, ce blog retrouvera bientôt des couleurs (et de nouveaux textes), car je ne suis plus très loin d'en avoir fini avec ce qui m'astreint actuellement au silence...
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Le terme de constructivisme désigne une posture philosophique pour laquelle toute réalité n’est connaissable qu’à travers des catégories préalables. Notre monde serait toujours pré-construit par des filtres, des grilles de lecture, des systèmes de représentation ou des façons d’agir qui configurent notre inscription en son sein et nos interactions avec lui. Le terme de constructivisme est devenu depuis deux décennies une sorte de porte-étendard pour de nombreux praticiens des sciences sociales. À ce titre, il désigne à la fois le refus d’une réalité sociale naturalisée en un état de chose immuable — et partant non révisable — par un discours officiel (religieux, étatique, bourgeois, scientifique…) et une volonté de rupture avec des épistémologies antérieures des sciences humaines (le fonctionnalisme et le structuralisme, conçus comme des avatars du positivisme). Les travaux de penseurs ayant déconstruit, à la suite de Friedrich Nietzsche, les systèmes de catégorisation de la pensée occidentale (Michel Foucault, Jacques Derrida), ont joué un rôle décisif dans la cristallisation du constructivisme comme posture épistémologique. On peut penser qu’il est devenu aujourd’hui une épistèmé dominante dans la pensée occidentale, à l’exception des sciences de la nature.
À bien des égards, le constructivisme est une forme d’anti-réalisme. L’idée que l’on ne peut en aucun cas accéder directement à la réalité en soi est un point commun à tous les constructivismes actuels. Ce faisant, on se situe dans le sillage de traditions plus ou moins anciennes, qui ont pour caractère partagé d’avoir été longtemps discréditées. On pourrait mentionner la sophistique et la fameuse formule, attribuée à Protagoras, qui veut que « l’homme est la mesure de toutes choses ». Elle est relue aujourd’hui comme l’affirmation qu’il n’existe pas pour l’homme de savoir non humain, c’est-à-dire dégagé des systèmes anthropologiques de représentation, qui servent autant à fabriquer la connaissance qu’à la transmettre. À ce titre, le constructivisme est avant tout une forme héritée du nominalisme médiéval : le réel est trop divers, trop multidimensionnel, pour que nous puissions l’appréhender en tant que tel. Nous usons de discrétisations, de filtres, de schèmes intellectuels, etc., pour tailler dans le réel un monde vivable et à notre mesure. La langue que nous parlons, qu’elle soit véhiculaire ou spécialisée, contribue énormément à cet effet de crible qui fait de l’infini chaotique qui nous entoure un monde stable et rassurant. Le constructivisme au sens de Jean Piaget était une forme de nominalisme réactualisé. Le « réalisme interne » d’un Hilary Putnam a plus qu’un air de famille avec cette position. Le philosophe américain Nelson Goodman est sans doute celui qui est allé le plus loin dans cette conception avec sa théorie pluraliste des « mondes possibles ». Thomas Kuhn l’a appliquée au fonctionnement des sciences dans son fameux livre La structure des révolutions scientifiques.
À ceci s’ajoute un autre argument, développé par la tradition pragmatiste américaine (William James, John Dewey), qui suggère qu’une
représentation de la réalité tire sa stabilité de son efficacité dans l’action : avoir une théorie évolutive des obstacles permet à l’automobiliste sobre de survivre sur les
routes ; considérer les banlieues à problème comme des ghettos dans le cadre d’une politique d’endiguement policier fonctionne tant que l’on arrive à conforter l’idée que les
problèmes et les populations circonscrits ne pourront pas se propager… Le pragmatisme ouvre la voie à un constructivisme épistémologique : une théorie scientifique est vraie et
fonctionnelle dans la mesure où elle obtient des succès par les actions sur le réel qu’elle rend possibles, et ce sont ces succès opérationnels qui fondent sa légitimité. La physique newtonienne
a longtemps été considérée comme vraie par son pouvoir explicatif et par le nombre immense d’applications techniques qu’elle a rendu possibles. Là encore, on retrouve Thomas Kuhn, et l’idée que
le succès d’un paradigme tient à sa capacité à résoudre des énigmes (puzzles) que la communauté scientifique pose à propos du monde naturel.
Plus radical, et partant bien plus rare, serait un constructivisme ontologique, qui nierait l’existence du réel tant que nous ne l’avons pas — à tout le moins — imaginé. C’est pourtant à
ce niveau ontologique que le nominalisme ou le constructivisme sont souvent dénoncés par des réalistes comme une forme de relativisme, c’est-à-dire un scepticisme radical quant à notre
capacité à avoir prise sur le réel ou à accéder à des vérités, fussent-elles provisoires. Bien peu de penseurs se sont
réclamés du relativisme (Richard Rorty, Peter Hacker), tant le caractère auto-réfutant d’une forme simpliste de cette doctrine est évident : s’il n’y a pas de vérité, alors l’affirmation
« il n’y a pas de vérité » est elle-même intenable… En revanche, on a vu émerger depuis les années 1970 diverses formes d’anti-réalisme qui mettent l’accent sur les aspects non
rationnels (i.e. ne reposant pas sur une vérification ou une falsification expérimentales) de la production de connaissance : consensus collectif pour David Bloor et le
« programme fort » de sociologie des sciences, caractère contingent de certaines découvertes scientifiques (qui doivent s’accommoder de conditions matérielles annexes mais
déterminantes) dans le livre fameux d’Andrew Pickering, Constructing Quarks (1986), etc.
L’irruption d’explications sociologiques ou matérialistes pour évaluer le succès d’une big theory scientifique a généré une rupture persistante entre d’un côté scientifiques et
philosophes « naturalistes » et de l’autre côté épistémologues et sociologues « constructivistes ». À ceci s’est ajoutée une forme de scepticisme quant à la neutralité
idéologique des travaux scientifiques, qui s’est tout particulièrement appliqué à des domaines comme la médecine, la psychiatrie, et plus encore les sciences sociales, mettant en valeur l’effet
normatif des catégorisations et leur effet en retour sur les populations catégorisées. Aussi Ian Hacking propose d’appeler constructionnisme social plutôt que constructivisme cette
posture complexe. Elle implique tout à la fois une remise en cause des effets d’autorité dans la production scientifique, une posture sociologique plutôt interactionniste (un accord se stabilise
progressivement par des négociations au sein d’un système d’acteurs — qui ne sont pas tous savants), un nominalisme focalisé sur les processus de « construction sociale » des
objets de connaissance, et un refus de se prononcer sur la valeur de vérité et la stabilité des « découvertes ».
Le constructivisme n’est pas substantiellement étranger à la géographie : dès les années 1930-1940, des géographes américains ont adopté une posture pragmatiste qui s’est diffusée dans la discipline avec l’explosion du planning (aménagement régional) et de la géographie théorique et quantitative (années 1950-1960). Pour Edward Ullman, par exemple, c’est le chercheur qui définit une situation d’enquête sur les interactions spatiales, en fonction d’objectifs cognitifs et opérationnels qui ne s’imposent pas intrinsèquement (cf. Ullman, 1980). À l’exception notable d’un Jean Gottmann, ce pragmatisme américain a longtemps rebuté les géographes français, notamment ceux qui se sentaient concernés par les enjeux disciplinaires de l’aménagement (Pierre George, Jean Labasse).
En revanche, on constate en France une synchronie entre la diffusion de la géographie théorique et quantitative, l’émergence d’une critique du réalisme de la géographie classique et un attrait nouveau pour une géographie « utile », c’est-à-dire susceptible d’aider à l’élaboration d’un monde « tissé de régions heureuses » (William Bunge). En effet, les années 1970 ont été le théâtre de bouleversements décisifs dans la géographie hexagonale, dont l’un des points d’orgue fut le colloque Géopoint de Lyon, en 1978, Concepts et construits dans la géographie contemporaine. Si l’élaboration d’une critique du réalisme géographique a surtout été le fait de quelques auteurs (Claude Raffestin au principal, mais aussi Jean-Bernard Racine et quelques autres), l’émergence d’un constructivisme « positif » fut largement œuvre commune, nourrie des lectures philosophiques des nouvelles générations (Gaston Bachelard, Jean Piaget, Louis Althusser). Pour autant, nombre d’acteurs de l’époque se revendiquaient principalement du positivisme (il s’agissait d’élaborer des lois de l’espace) et du matérialisme historique, et l’utilisation du terme « construit » provient d’une traduction littérale de l’anglais construct (modèle), plutôt que d’un fonds strictement piagétien.
Dans la pratique empirique, ce constructivisme s’est nourri des problèmes soulevés par le développement de la statistique multivariée : à une époque où le traitement des données était extrêmement long et fastidieux, le problème de leur sélection en fonction d’une problématique de recherche se posait de manière presque évidente. Plus généralement, pour les générations nouvelles, l’idée d’une immersion dans un « sujet » ou un terrain sans hypothèses explicites et projet d’élucidation a paru de plus en plus intenable. Dès lors, l’exigence problématique (Orain, 2003) a peu à peu gagné l’ensemble du champ disciplinaire (grosso modo en une vingtaine d’années). À plus d’un titre, la thèse de Franck Auriac, Système économique et espace. Un exemple en Languedoc (soutenue en 1979) apparaît comme le prototype d’un nouveau régime de la recherche, que l’on peut qualifier a posteriori de constructiviste. L’idée de relire la trajectoire du vignoble du Languedoc comme celle d’un système socio-économique en contradiction avec le méta-système du capitalisme français donne lieu à une formulation dès l’introduction et à son explicitation (ou traduction) progressive, dans un style épistémologique qui s’inscrit en rupture par rapport aux codes et opérations cognitives de la géographie régionale française. Au-delà de cet exemple, la plupart des auteurs se réclamant de la théorie systémique ont pu, dans le sillage de Jean-Louis Le Moigne, se réclamer d’un constructivisme opérationnel.
En parallèle, l’émergence d’une géographie anthropocentrée s’intéressant au « vécu », aux « représentations », au « bien-être », à la « justice spatiale », sous l’égide d’auteurs extrêmement divers, va également remettre en cause l’idée que les « réalités objectives » sont accessibles à (ou simplement intéressent) la géographie. La géographie des représentations (Armand Frémont, Antoine Bailly) n’a pas été en reste pour critiquer l’idée de réalités géographiques données. Mais c’est moins dans le foisonnement de courants des années 1980 que dans l’avènement global d’une géographie des territoires durant les années 1990 que se précise un style constructiviste propre à cette mouvance. C’est alors que diffusent dans la géographie française des thématiques typiques (jeux d’acteurs, construction sociale des territoires, négociation des représentations urbaines, etc.). Divers courants fréquemment associés aux constructivismes actuels, tels l’interactionnisme, l’ethnométhodologie, la sociologie de la traduction, etc., ont une influence sur les géographes du territoire. Ceci explique pourquoi c’est dans cette mouvance que s’exprime le plus vigoureusement quelque chose comme un « constructionnisme géographique ».
Peut-on au final parler d’un basculement de la communauté des géographes du réalisme au constructivisme ? Il y a sans doute plutôt coexistence que substitution, et une gamme de positionnements très divers, la plupart du temps implicites. Et ceci ne vaut pas que pour la France, tant on s’est habitué à ne retenir des géographies anglo-saxonnes que leurs avant-gardes.
Références bibliographiques générales :
Berger, P. & Luckmann, T., La construction sociale de la réalité, 1966, [trad. P. Taminiaux], Paris, Masson/A. Colin, 1996.
Cassirer, E., Substance et fonction. Éléments pour une théorie du concept [trad. P. Caussat], Paris, Minuit, 1977.
Fornel, M. de, et Lemieux, C., dir., Naturalisme versus Constructivisme, éds de l'EHESS, coll. « Enquête », 2008.
Goodman, N., Manières de faire des mondes [trad. M.-D. Popelard], Nîmes, Jacqueline Chambon, 1992.
Hacking, I., Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ? [trad. B. Jurdant], Paris, La Découverte, « Textes à l’appui / anthropologie des sciences et techniques », 2001.
Keucheyan, R., Le constructivisme, des origines à nos jours, Hermann, coll. « Société et pensées », 2007.
Kuhn, T. S., La structure des révolutions scientifiques, [trad. L. Meyer ; éd. originale : 1962, rééd. 1970], Paris, Flammarion, « Champs », 1983.
Le Moigne, J.-L., Le constructivisme, t. 1 : « les enracinements » ; t. 2 : « épistémologie de l’interdisciplinarité », L’Harmattan, « Ingénium », 2001.
Putnam, H., Raison, vérité et histoire [trad. A. Gerschenfeld], Paris, Minuit, « Propositions », 1984.
Schmidt, S. J., Pour une réécriture du constructivisme. Histoires et discours, [trad. : E. Kimminich et F. Le Bouter],
L'Harmattan, 2007.
Auriac, F., « Introduction », Système économique et espace, Paris, économica, « Géographia », 4, 1983, p. 7-12.
Ferrier, J.-P., Raffestin, C & Racine J.-B., « Vers un paradigme critique : matériaux pour un projet géographique », L’Espace géographique, VII, 1978, n° 4, p. 291-297.
Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, Avignon, 1978.
Lussault, M., « Constructivisme », dans J. Lévy et M. Lussault, dir., Dictionnaire de la géographie et des espaces en société, Paris, Belin, 2003, p. 200-202.
Orain, O., Le plain-pied du monde. Postures épistémologiques et pratiques d’écriture dans la géographie française au xxe siècle, thèse de doctorat sous la direction de Marie-Claire Robic, Paris, université de Paris I Panthéon Sorbonne, 2003. À paraître à l’Harmattan dans une version abrégée.
Raffestin, C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, LITEC, 1980.Raffestin, C., « Théories du réel et géographicité », EspacesTemps, n° 40-41, 1989, p. 26-31.
Le Théâtre de la Colline présente du 9 au 29 novembre une mise en scène de Mendiant ou la mort de Zand de Iouriï Olécha, l'un des plus grands écrivains de langue russe du xxe siècle. Olécha (1899-1960), contemporain de Ilf et Petrov, Platonov, mais aussi de Nabokov, fut un auteur à succès sous la NEP : son conte Les Trois Gros (1924) et son roman L'Envie (1928) furent des triomphes en URSS. Avec le début de la répression politique (1928-1929), il se réfugia peu à peu dans un entre-soi inquiet, vivant de scénarios pour le cinéma et de sa participation au Soviet des écrivains de l'URSS. Une version expurgée de son merveilleux journal Ni dnia biez strotchki (Pas un jour sans une ligne) a été publiée par sa femme après sa mort, mais l'édition complète a attendu 1999.
Olécha est un merveilleux métaphoricien, l'un de ces prosateurs virtuoses enfantés par la sécularisation des lettres russes au XXe siècle (je cite en vrac :
Andreï Biélyï, Isaac Babel, Evguiényï Zamiatine, Iouriï Tynianov, et aussi Nabokov, donc, qui fut leur pendant exilé), avant la mise au pas stalinienne. D'ailleurs, c'était l'un des très rares
écrivains estampillés "soviétiques" qui trouvaient grâce aux yeux du créateur de L'Invitation au supplice et d'Ada.
© elisabeth carecchio
On trouvera une recension du spectacle en cliquant sur le lien ci-dessous :
www.sitartmag.com/olecha.htm
Je ne peux dire quoi que ce soit sur la mise en scène, n'ayant pas encore vu le spectacle. En revanche, je ne suis pas d'accord avec Nicolas Cavaillès sur deux points : Dostoïevskiï n'est pas la
référence majeure de Olécha (ce serait plutôt Gogol' ou ses contemporains du réalisme magique : Boulgakov, Ilf, Kataïev) ; et la relation au stalinisme est très complexe chez l'écrivain. En
outre, chose peu connue, il a été complètement marqué par le burlesque des films de Chaplin, qui constituent l'une des clés de son écriture. Pour ce qui est du contexte politique, on ne pourra
commencer à penser correctement cette époque et les créateurs qu'elle a muselés qu'en sortant du carcan de la représentation "totalitarienne" née dans les alambics d'Hannah Arendt et pérennisée
en France par François Furet. Ecrivant cela, je ne veux pas dire que le régime stalinien n'a pas été monstrueux, mais qu'il faut reconsidérer la relation sociale qui a rendu le stalinisme
possible (et donc il faut lire Moshe Lewin, Nicolas Werth et Sheila Fitzpatrick...).
LE MENDIANT OU
LA MORT DE ZAND
Plus d'info
© elisabeth carecchio
En 1927, Olecha est joué au Théâtre d'Art de Moscou. Il commence à écrire La Mort de Zand, suivie d'une autre version, Le Mendiant. La pièce tarde à
s'écrire, les répétitions commencent, elle ne sera pas achevée…
L'écrivain Zand, 32 ans, vient d'achever une pièce. C'est le jour de son anniversaire. Autrefois il avait des modèles, aujourd'hui il est plus âgé que ses
héros et cela le terrifie : il rêverait d'avoir la force de Balzac… Son père et sa mère lui ont préparé un dîner. Sa pièce, dit-il, parle d'un imbécile et quand son père lui demande si c'est une
comédie, il répond : non, il y a un meurtre. Dans la pièce de Zand, il y a Zand lui même, il appartient au nouvel appareil d'État, et Fédor, lui aussi écrivain et victime d'une purge. Fédor veut
se venger de Zand en devenant son double, alter ego démoniaque, un mendiant qui, sous un réverbère, demande la charité…
©
elisabeth carecchio
Voici, collé ci-dessous, un article de René Solis publié dans Libération le 13/11/2007. J'espère que cela vous donnera envie d'aller voir la pièce.
Théâtre. Bernard Sobel exhume à la Colline un auteur russe maudit des années 30.
René SOLIS
Libération QUOTIDIEN : mardi 13 novembre 2007
Mais qu'est-ce qui se passe ? Le plateau tourne en sens inverse des aiguilles d'une montre. Sur cette scène circulaire, paravents et meubles peints délimitent des espaces précaires: telle porte est-elle de placard ou d'entrée ? Telle pièce la chambre ou la cuisine ? Où est-on ? Dans un appartement collectif ? Dans un immeuble entier, façon la Vie mode d'emploi ? Et qui est qui ?
Pères, mères et fils se ressemblent. On patauge, comme au début d'un roman russe aux dizaines de personnages. Ils ne sont pas si nombreux pourtant, mais on n'est pas sûr qu'ils n'échangent pas leurs rôles. Ni que les scènes suivent un ordre chronologique. On n'est sûr de rien, d'ailleurs on s'en fiche et c'est formidable.
© elisabeth
carecchio
On est à Moscou en 1931. La vie est absurde, la promiscuité épuise. Comment construire le communisme quand votre femme vous trompe ? Qu'on attend le tramway une heure et que les ampoules sont grillées ? Que la peur rôde ? Et est-ce qu'on peut rêver d'être Balzac et présider une commission d'épuration ? Ce n'est pas un cauchemar, mais une farce, écrite par un homme qui s'apprête à passer trente ans dans le silence forcé et la vodka. Pilier pathétique du bar de l'hôtel Metropole et du Café national à Moscou, Iouri Olecha est mort dans l'oubli, en 1960.
Ivrogne. Il a 28 ans en 1927 quand il publie l'Envie(1), roman phare des jeunes lettres soviétiques. L'histoire de la rencontre entre un fabricant de saucisson et un jeune ivrogne. Il en a 32 quand il écrit le Mendiant ou la mort de Zand(2), pièce qui ne sera jamais jouée. Son chant du cygne. Où il se met lui-même en scène sous le nom de Modest Zand, écrivain à la poursuite de sa femme qui l'a quitté. De cuisine partagée en chambre douteuse, Zand multiplie les rencontres : des voisins, un médecin, un tailleur, un écrivain, un graphologue, un prolétaire condamné pour meurtre, et surtout Fédor, le mendiant posté devant la pharmacie dont il voudrait faire l'instrument de sa vengeance. Mais l'auteur se projette sans doute tout autant en Macha, l'épouse volage, femme libre s'adaptant aux situations nouvelles.
© elisabeth carecchio
Olecha a le sens du détail et de l'ellipse, passe du robinet qui fuit à l'interprétation des rêves, du débat philosophique à la recette du poulet, en un
tourbillon hyper réaliste qui tourne à la comédie fantastique. C'est cette merveille que Bernard Sobel exhume aujourd'hui, nouvelle pépite dans une mine théâtrale qu'on redécouvre. Daniil Harms,
Nicolaï Erdmann, Victor Chklovski, Andrei Platonov et bien d'autres figurent parmi les contemporains d'Olecha, à l'œuvre anéantie par le stalinisme. Dans cette liste, le Mendiant ou la mort
de Zand est un chef-d'œuvre de fantaisie et d'élégance. La mise en scène de Sobel aussi, qui n'appuie sur rien, fait tout entendre, et
d'abord la liberté d'une écriture affranchie de toute contrainte. A l'image des dix acteurs, mus par une folie douce où chacun s'attache à offrir sans prouver. Sur cette soirée joyeuse planent
bien sûr aussi les ombres à venir.
« Statue brisée ». Dans son journal, publié bien après sa disparition(3), Olecha revient sur sa mort littéraire : « La littérature a pris fin en 1931. Je me suis pris de passion pour l'alcool. Je ne serai plus écrivain. De toute évidence, dans mon corps vivait un artiste de génie que je n'ai pas pu soumettre à ma force vitale. » Et il évoque aussi « la statue brisée » qui vit en lui.
Dans un autre texte, il revient sur ce qu'il a tenté de réaliser par l'écriture : « A l'encontre de tous, à l'encontre de l'ordre et de la société, je crée un monde qui ne se soumet à aucune loi […]. Il y a deux mondes : l'ancien et le nouveau, mais alors qu'est-ce que ce monde que je crée ? Un tiers monde ? Il y a deux voies ; mais alors, qu'est cette tierce route ? » C’est précisément à ces questions que répond Bernard Sobel. Le tiers monde et la tierce route, « soumis à aucune loi », c'est le théâtre. Et c'est magnifique.
(1) L'Age d'Homme/Points Seuil
(2) L'Age d'Homme
(3) Le Livre des adieux, éd. du Rocher.Une collègue de Paris 1 m’a demandé il y a déjà plusieurs mois de faire un cours sur le positivisme aux étudiants de M1. Je m’en suis acquitté le mardi 18 septembre. J’ai promis aux étudiants de publier sur mon blog la biblio du cours, ce que j’ai fait à l’occasion de ce double post. Pour des lecteurs tiers, il ne me semble pas inutile de préciser quelles ont été mes orientations pour faire ce travail, même si je n’ai pas le temps de rédiger l’ensemble de mes notes ou de mettre par écrit un compte-rendu exhaustif de mes lectures.
Il ne s’agissait pas de réaliser un cours d’histoire de la philosophie, compte tenu de mon public de géographes — dont une majorité n’avait
pas fait d’épistémologie à l’occasion de son cursus universitaire. Par ailleurs, peu ou prou, la géographie universitaire française (ce que je connais bien) n’a jamais été très directement
concernée par le positivisme comme doctrine rigide, rectrice des pratiques savantes. Par voie de conséquence, il était difficile de faire un cours intitulé « positivisme et géographie », qui
aurait exploré quelque chose comme un dialogue entre deux groupes aisément identifiables, avec une intersection à somme non nulle.
La question du « positivisme » a commencé à me préoccuper après une interpellation de Gilles Ferréol au colloque Représentation(s) de Poitiers, en mai 1999. Il m’avait
en effet objecté que le « réalisme » que je prétendais décrypter chez les élèves de Paul Vidal de la Blache était en fait du « positivisme ». À l’époque, ça m’avait un peu affolé. Depuis, j’ai
appris à prendre ce débat sur les catégorisations avec flegme. Réalisme est un moindre mal pour désigner ce que j’ai appréhendé inductivement chez la plupart des postvidaliens (à l’exception,
assez instructive, de Camille Vallaux et, dans une moindre mesure, de Jean Brunhes). Par rapport à n’importe quelle lecture, historicisante ou sémantique, de ce couple de termes, je pense plus
que jamais les postvidaliens comme des réalistes par leur projet. Maintenant, que cette posture se heurte à leurs pratiques effectives est un autre problème !
Pour autant, je remercie Gilles Ferréol de m’avoir fait lire et réfléchir sur ces catégories. Dans la foulée, j’ai lu entre autres Concevoir et expérimenter (1989) de
Ian Hacking. Je peux dire rétrospectivement que j’ai eu de la chance, car ce grand bonhomme fait autorité pour caractériser ce qui est commun aux différents groupes de penseurs réunis sous
l’étiquette de « positivisme ». Je renverrai par conséquent en première intention au chapitre III de Concevoir et expérimenter, précisément intitulé « Le positivisme » (au singulier). Et
je regrette, aussi, que ce livre soit aujourd’hui introuvable ailleurs qu’en bibliothèque, car c’est à la fois un exercice de vulgarisation éblouissant, et un livre profondément juste
dans son approche des philosophes des sciences.
Au départ, je comptais organiser mon exposé en trois temps, et j’avais bâti mes notes sur ce canevas.
Voilà ce que je comptais faire. Concrètement, l’exposé historiographique a pris beaucoup plus de temps que prévu, et j’ai été amené à développer un « noyau dur » plus tôt que prévu.
Je n’ai pas le temps de tout reprendre ici, mais je souhaite renseigner quelques points précis.
Quant on réfléchit à la position du positivisme dans l’histoire des doctrines épistémologiques, on néglige souvent de signaler en quoi il
s’inscrit dans une tradition qui remonte, au moins, au chancelier Francis Bacon (1560-1626), et dans quelle mesure il rompt avec elle. La principale continuité, qui résistera jusqu’à The
Structure of Scientific Revolutions (1962) de Thomas Kuhn, consiste à placer au centre de la science le couple faits empiriques / théories, et à examiner les modalités d’articulation entre
les uns et les autres. L’empirisme baconien est souvent considéré comme inductiviste : au départ est l’observation des phénomènes, purifiée des idolae (représentations préconçues), qui
dégage la « forme exacte de la chose » et débouche sur l’établissement rigoureux de relations de causalité. « En outre,
il a fondé la recherche scientifique sur l'idée que la nature est régie par des lois, lois qui existent antérieurement à et indépendamment des fictions que l'esprit peut inventer » (M. Le Doeuff). Bacon fut aussi l’un des premiers à penser la division du travail scientifique et l’idée de progrès.
Le cadre se retrouve deux siècles et demi plus tard chez Comte, mais avec des différences majeures, pour partie héritées de David Hume : « Hume est ainsi le premier a avoir
parlé du critère de vérifiabilité permettant de distinguer le non-sens (la métaphysique) du discours sensé (la science principalement). » (Hacking, 1989, p. 86). Après Newton et Hume, Comte
rejette également (dans l’esprit de son temps) la notion de cause, jugée trop métaphysique, et lui préfère l’idée de « lois naturelles invariables », qu’il considérait comme des
productions purement anthropologiques, la recherche de causes en soi étant une idée métaphysique. Par ailleurs, Comte rejetait l’inductivisme baconien, qui lui semblait chimérique.
Il faut dire que la position du père du positivisme dans le débat entre vérification déductive (faisant suite à une induction) et (ce qu’on
appellera plus tard) falsification est pour le moins ambiguë. Il estimait que l’on ne peut chercher à vérifier une loi par des
régularités phénoménales si l’on ne dispose pas de préconceptions théoriques. Et les « lois naturelles invariables » ne
sont pas ontologiquement naturelles : elles sont un effort de l'humanité qui ne vaut que par les faits qu'elles permettent
d'articuler. Elles sont en ce sens « des fictions que
l'esprit peut inventer », qui ne trouvent leur intérêt que ratifiées par les seules choses réelles : les phénomènes. De
toutes façons, le positivisme rompt sur ce point avec la tradition empiriste, même si seuls les phénomènes observables permettent de donner une assise à la recherche de lois.
Ian Hacking a magistralement résumé ce qui fait consensus entre les différentes formes de positivisme, de sorte que je ne vois guère ce que je pourrais faire de mieux que de le citer :
Le positivisme peut se définir par quelques idées forces. (1) L’importance accordée à la vérification (ou à une variante comme la falsification) : une proposition n’a de sens que si l’on peut, d’une quelconque manière, établir sa vérité ou sa fausseté. (2) La priorité accordée à l’observation : ce que nous pouvons voir, toucher ou sentir fournit, sauf pour les mathématiques, la matière ou le fondement le plus appréciable de la connaissance. (3) L’opposition à la cause : dans la nature, on ne trouve pas de causalité dépassant ou surpassant la constance avec laquelle des événements d’un certain type sont suivis par des événements d’un autre type. (4) Le rôle mineur joué par l’explication : expliquer peut contribuer à organiser des phénomènes mais le pourquoi reste sans réponse. On peut seulement remarquer que le phénomène se produit régulièrement de telle ou telle manière. (5) Opposition aux entités théoriques : les positivistes ont tendance à être non réalistes parce qu’ils limitent la réalité à ce qui est observable mais aussi parce qu’ils s’opposent à la causalité et se méfient des explications. Leur rejet de la causalité les fait douter de l’existence des électrons simplement parce que ces derniers ont une action causale. Ils soutiennent qu’il s’agit là seulement de régularités constantes entre phénomènes. (6) L’opposition à la métaphysique est finalement le dénominateur commun entre les points (1) à (5) ci-dessus. Propositions invérifiables, entités inobservables, causes, explications profondes, tout cela, dit le positiviste, est objet de métaphysique et doit être abandonné. (Hacking, 1989, p. 82).
Par rapport à la vulgate qui en a été tirée, le positivisme comtien se distingue sur plusieurs points. Il n’est pas du tout un réalisme « naïf », qui considérerait que les faits et choses dans le monde nous sont « données » de manière brute. Plus encore, le positivisme adopte une position fondamentalement critique et historiciste à propos des théories scientifiques humaines — même si ces dernières sont pensées comme l’expression d’un progrès continu. Par ailleurs, Auguste Comte était loin de penser que la science était le seul horizon de l’action humaine (à la différence de ce qu’on appellera plus tard scientisme), même si elle constitue en quelque sorte le préalable à la constitution d’une société positive (pour laquelle elle aurait valeur d’exemple). Enfin, par la place accordée à l’histoire des sciences, le positivisme interdit une naturalisation radicale des visées de l’activité scientifique, toujours ressaisie dans son épaisseur « sociologique ».
Deux aspects du positivisme sont également peu connus, qui revêtiraient un écho particulier dans le contexte de ce début du XXIe
siècle.
Le premier est le rejet absolu d’une connaissance de soi, ou par soi, en rupture complète par rapport à Descartes. Le scientifique comtien ne se connaît pas lui-même et ne saurait établir de
savoir subjectif. L’une des conditions essentielles de la vérification est l’objectivation des phénomènes, c’est-à-dire leur mise à distance. Par conséquent, les effets d’amalgame entre « esprit
cartésien » et « positivisme » sont problématiques à la base. La posture comtienne déboucherait plutôt sur l’éviction des régimes cognitifs fondés sur une perspective subjective. Nombre ont
pourtant éclos bien au-delà de la mort de Comte : la psychologie (comme connaissance fondée sur l’intersubjectivité), la phénoménologie, etc.
Le second est un rejet de la mathématisation, corollaire chez Auguste Comte de sa croyance en la spécificité méthodologique de chaque type de science. En effet, contrairement
aux positivistes logiques du XXe siècle ou aux poppériens, il n’a jamais considéré la science comme une, bien au contraire, attribuant à chaque science historiquement constituée des procédures de
vérification spécifiques. Il était en outre violemment hostile aux probabilités et notamment à leur importation en médecine et dans les sciences humaines, ce qui l’a conduit à rejeter l’économie
naissante. À la différence de son contemporain Cournot, du fait notamment de son affiliation à l’école mathématique de Lagrange et de son adhésion aux idées de Bichat, il a évacué la possibilité
de fonder une économie mathématisée à base probabiliste. Il y va en outre (mais ce serait à explorer davantage) d’une conception binaire des lois scientifiques, qui ne peuvent être que vraies ou
fausses, vérifiées ou infirmées, ce qui fait leur valeur positive. Il n'y a pas de place pour le « peut-être » dans les
sciences, qui résistsent ou qui cassent. En cela, Comte annonce davantage Popper que les positivistes logiques !
Ce qui rend tout examen du legs positiviste épineux est la cascade de réinterprétations de la pensée de Comte qui fait écran entre ce dernier
et les entreprises ultérieures — et ce dès la correspondance avec John Stuart Mill, dont certains exégètes contemporains (Juliette Grange, Annie Petit) ont pu dire qu’elle était un monument
d’incommunicabilité. Or c’est précisément par le filtre de J. S. Mill que de très nombreux penseurs et philosophes ultérieurs ont eu « accès » au positivisme. Or, sur au moins trois aspects, il y
a une rupture majeure : la méthode scientifique universelle que Mill dégage, fondée sur ce qu’on appelle le « modèle inductif des variations concomitantes » (dont Émile Durkheim, entre
autres s’est inspiré), est dans son principe comme dans son inspiration, incompatible avec les idées de Comte ; ensuite, la valeur du point de vue individuel dans la doctrine du philosophe
anglais — et ses répercussions pour fonder une psychologie
scientifique — se heurtent frontalement à l’objectivisme
anti-individualiste de son inspirateur français ; enfin, l’idée de causalité est réintroduite dans l'ensemble du « positivisme hétérodoxe » à partir des écrits de Mill.
En somme, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, il y a eu séparation entre un positivisme dérivé, largement transformé, et hautement diffusé, et un positivisme puriste — qui
est resté confiné dans des « églises » confidentielles (Comte était très attaché à l’idée d’une communion positiviste, substitutive aux religions traditionnelles). Il y a sans doute là une
difficulté majeure pour toute historiographie qui voudrait dégager quelque chose comme une essence du positivisme.
Dans la tradition française de philosophie des sciences, A. Comte a exercé une influence majeure, notamment au travers du postulat que la science a pour activité d’énoncer des lois (visée nomothétique) et de les soumettre à des vérifications, mais aussi par l’importance donnée à l’historicisation et à la particularisation des disciplines. Dans ce sens, des épistémologues aussi importants que Gaston Bachelard, Georges Canguilhem et Jean Piaget sont pour partie comtiens. En revanche, per exemple, la conception discontinuiste que l’on trouve chez Bachelard (autour du thème de la « rupture épistémologique ») et l’importance du formalisme logico-mathématique chez Piaget, font que l’on ne peut plus véritablement parler de « positivisme » à propos de ces auteurs.
Ce que je vais aborder ici est l’aspect le moins renseigné du sujet. Les recherches empiriques sur l’influence de positivismes divers en
géographie sont quasi inexistantes. En revanche, depuis au moins deux décennies (sinon davantage), le terme a surtout valeur péjorative. Je ferais l’hypothèse que c’est massivement un gros
mot dans les sciences humaines depuis les années 1970, même si l’usage dévaluant est attesté depuis beaucoup plus longtemps (sans doute depuis l’invention du terme, ou presque). Déjà pour
Wilhelm Dilthey, le positivismus était l’ennemi, même si J. Grange (2003) a pu montrer que le philosophe des « sciences de l’esprit » (geistenwissenschaften) n’avait
connu le comtisme que dans le miroir déformant de J.S. Mill. (Je ne fais pas innocemment référence à Dilthey, mais dans la mesure où il est souvent identifié comme le fondateur du schème des deux
formes de rationalité scientifique pensées comme irréductibles, sciences de la nature vs sciences qu’on appelle aujourd’hui « sociales »).
Ce qui suit a donc en l’état une valeur conjecturale. Ce sont des hypothèses qu’il serait nécessaire (dans un esprit rigoureusement positif) de mettre à l’épreuve…
Quant s’est accentué le processus de légitimation universitaire de la géographie en France (1890-1910), le grand « moment » positiviste (les années 1880), avec toutes ses ambiguïtés, était déjà dissipé. Il n’empêche que rétrospectivement il y a quasiment synchronie. L’idée qu’une science se légitime par sa capacité à dégager des lois dans un certain ordre de phénomènes, et qu’elle doit pour ce faire développer une méthode spécifique, est tout à fait positiviste. Dans un texte-vitrine comme « La géographie humaine, ses relations avec la géographie de la vie » (1903), Paul Vidal de la Blache se soumet à un ensemble de schèmes du positivisme post-comtien. Comme la plupart de ses contemporains, il a réintégré la notion de causalité dans la sphère du scientifiquement légitime. Il insiste aussi sur les procédures de classification des phénomènes, et met en avant un comparatisme méthodologique assez proche de celui de Durkheim. En revanche, il fait montre d’un holisme cognitif plus proche de Comte que des positivistes de son époque : « Ce n'est pas de telle société ou de tels groupes de sociétés, mais d'une image d'ensemble de l'humanité qu'il faut s'inspirer dans l'appréciation des cas multiples et divers que rencontre notre étude. » L’insistance mise sur la complexité des « faits » rappelle la hiérarchisation comtienne des sciences par complexification croissante, même si l’inspiration théorique est en fait multiple :
La géographie humaine mérite donc ce nom, parce que c'est la physionomie terrestre modifiée par l'homme qu'elle étudie ; elle est en cela géographie. Elle n'envisage les faits humains que dans leur rapport avec cette surface où se déroule le drame multiple de la concurrence des êtres vivants. Il y a donc des faits sociaux et politiques qui ne rentrent pas dans sa compétence, ou qui ne s'y rattachent que si indirectement, qu'il n'y a pas lieu pour elle de s'en occuper. Malgré cette restriction, elle garde avec cet ordre de faits de nombreux points de contact. Mais cette branche de la géographie procède de la même origine que la géographie botanique et zoologique. C'est d'elles qu'elle tire sa perspective. La méthode est analogue ; bien plus délicate seulement à manier, comme dans toute science où l'intelligence et la volonté humaines sont en jeu.
La géographie classique partage aussi avec le positivisme une répugnance à aborder « l’homme » et « l’humain » autrement que
sous un angle collectif et objectivé. C’est ce que rappelle Albert Demangeon dans « Une définition de la géographie humaine », un texte tardif (1942) : « Renonçons à considérer les hommes en
tant qu'individus » (p. 28). À tort ou à raison, cette invite a été longtemps considérée comme l’explicitation d’une règle majeure de la géographie postvidalienne. Sous réserve d’inventaire,
cette restriction peut être considérée comme pertinente pour décrire une dimension (parmi d’autres) du paradigme classique. Pour autant, il est difficile de considérer celui-ci comme
exclusivement influencé par des préceptes positivistes. Bien au contraire…
Je ne développerai pas ce point ici, mais ce que j’ai examiné ailleurs comme un réalisme de la géographie classique s’oppose sur de nombreux points à une inspiration
positiviste. La prévalence de la « restitution » exhaustive sur la recherche de généralités (sans même parler de lois) est un élément-clé. À ce titre, dans une conception positiviste, la
géographie postvidalienne serait plutôt de la compilation d’informations qu’une science. Par ailleurs, la prédilection de Vidal et de nombre de ses élèves pour les causes relatives
(sous-déterminées ?) ou circulaires, allait complètement à l’encontre du déterminisme inscrit dans le post-positivisme de leur époque. Il serait à ce titre utile de replonger dans la magnifique
recension par François Simiand de cinq thèses d’élèves de Vidal (1909, déjà évoquée), superbe cas d’incommunicabilité entre un sociologue durkheimien « positiviste » et des travaux qui échappent
(à plusieurs titres) aux canons de la scientificité de leur temps. La réticence assez systématique des postvidaliens (et de leurs héritiers) à l’encontre des conceptions préalables et des
généralités à priori s’inscrit aussi dans un cadre assez peu positiviste.
Dans ce panorama à grands traits, il faudrait faire un sort à ces deux hétérodoxes du classicisme que sont Jean Brunhes et Camille Vallaux. Par leur propension (très relative) à la généralisation préalable et leur goût pour les « classifications positives », ils constituent certainement la frange la plus perméable au « positivisme » de l’école française de géographie. L’extrait qui suit des Sciences géographiques (1925) de Camille Vallaux est éloquent :
La Géographie ne se contente pas de décrire, elle explique. Il serait plus exact de dire qu'elle
croit avoir conquis, depuis un siècle, le droit à l'explication ; de toutes ses conquêtes, c'est assurément la plus brillante. Décrire des montagnes, des rivières et des côtes, aligner des
chiffres de populations, de villes et d'États, sonder les profondeurs des mers, voilà sans doute des travaux intéressants. Mais si ces travaux et les autres recherches géographiques ne nous
menaient pas à l'explication scientifique, ils auraient juste autant de valeur, au point de vue de la connaissance, qu'une collection de faits divers empruntée aux journaux. La Géographie a
conquis son droit de cité scientifique depuis qu'elle explique ou veut expliquer les choses : De quel ordre sont les explications tentées par elle ?
La Géographie prend tous les accidents de la surface terrestre qu'il est possible de représenter sur des cartes, et elle tâche de découvrir entre ces masses
et ces lignes des liens rationnels. À ce titre, elle s'appelle la Géographie physique et fait partie des sciences naturelles.
La Géographie prend aussi les masses et les groupes humains en rapport avec les nécessités physiques où ils vivent, leur expansion sur le globe et les
modifications de diverse nature qu'ils font subir à la surface terrestre. À ce titre, elle s'appelle la Géographie humaine et fait partie des sciences sociales. (Vallaux, 1925, p.
4)
Faute de temps pour commenter cet extrait, je laisserai à la sagacité du lecteur le soin d’extraire ce qu’il y a de positiviste dans ce
passage… Dans ma thèse, j’ai également mis l’accent sur une autre dimension que l’on pourrait qualifier de positiviste chez C. Vallaux, à savoir sa conviction que « l'écran des
représentations symboliques et schématisées » s’interpose entre le savant et le monde. Sous l’influence des hommes de science de son temps, il allait jusqu’à affirmer que « les procédés
[descriptifs] ne varient pas en fonction de l'infinie complexité des choses, mais en raison des besoins particuliers et de la structure de notre entendement, d'après des règles pour lesquelles,
sans doute, il n'y a guère d'autre critérium que celui de la commodité, franchement reconnu par Henri Poincaré pour des sciences beaucoup mieux outillées et plus sûres de leur objet que la nôtre.
» (Vallaux, 1925, p. 176). Cette posture sceptique sur la conformité au monde des procédures cognitives et la logique fondamentalement anthropologique de « l’entendement » est un thème
par excellence comtien, qui ne diminue en rien le réalisme par ailleurs affiché.
Je ferais volontiers l’hypothèse que l’appétence de Brunhes et Vallaux pour les « généralisations » a beaucoup contribué à leur discrédit auprès de leurs contemporains (ils ont été
régulièrement éreintés dans les revues ou la correspondance d’auteurs comme Albert Demangeon, Jules Sion ou Lucien Febvre).
Positivisme et géographie théorique et quantitative
En revanche, et inversement, c’est le manque d’appétit des classiques pour la recherche de « lois » qui a été épinglé dans un premier temps aux États-Unis (Schaefer, 1953 ; Harvey, 1969), puis en France (à partir de 1972). L’émergence d’une critique de l’exceptionnalisme, adossée à une posture nomothétique (il faut rechercher des lois en géographie) a été lu à posteriori comme un « néo-positivisme » (parmi d’autres) — notamment par les contempteurs précoces de la géographie théorique et quantitative. Pourtant, les sources d’inspiration épistémologique de l’analyse spatiale sont parfois très éloignées de la tradition positiviste. Ainsi que l’ont perçu précocement des auteurs comme Pierre George ou Jean Labasse, la quantitative geography américaine devait beaucoup au pragmatisme, courant philosophique qui a des aspects anti-réalistes, mais pas du tout similaires au positivisme. L’idée d’une recherche finalisée par des objectifs (fussent-ils cognitifs) est complètement anti-comtienne, pour le coup, et très peu conforme aux canons de l’épistémologie européenne (avant les années 1970 au moins). Par la suite, c’est surtout la référence à Karl Popper qui s’est imposée, lequel ne peut apparaître positiviste qu’à des personnes ignorant tout de l’histoire de la philosophie anglo-saxonne (cf. Hacking, 1989, sur le sujet).
Pour ce qui est de la France, les références épistémologiques des géographes en révolution des années 1970 étaient Gaston Bachelard, Jean
Piaget et Louis Althusser, autant d’auteurs que l’on peut difficilement qualifier directement de « positivistes » (cf. supra). Au reste, l’attitude de nombreux « nouveaux géographes »,
par la référence au rôle médiateur du langage ou par l’insistance sur « l’inaccessibilité du réel », évoquent plutôt le nominalisme — qui est un anti-réalisme beaucoup plus radical que celui des
positivistes, notamment parce qu'il jette le doute sur l'autonomie des phénomènes. Sur ce sujet assez délicat, je renvoie à ce que j’ai pu écrire ici et là, notamment dans « La géographie comme
science » (2006) et dans Le Plain-pied du monde (2003 et à paraître). L’exigence nomologique est commune à un grand nombre de doctrines épistémologiques. J’aurais même tendance à
considérer qu’il s’agit du dénominateur de presque tous les discours qui attachent de la valeur à la science, à l’exception (partielle) de la tradition héritée de Wilhelm Dilthey, Heinrich
Rickert et Max Weber.
S’il est un aspect sur lequel l’analyse spatiale peut sembler « positiviste », c’est dans un certain style d’objectivation, qui a semblé exclure durablement la prise en compte
des individus et de leurs représentations singulières. Longtemps, les modèles canoniques de la locational analysis (von Thünen, Christaller, Alonso, écologie urbaine factorielle) ont
accrédité l’idée d’une interprétation mésoscopique, objectivée et forcément collective de la production de l’espace par les sociétés. Pourtant, la généralisation récente des systèmes multi-agents
est peut-être la preuve qu’il n’y a pas d’incompatibilité irréductible entre le souci de l’individuel, l’intérêt pour les représentations subjectives et l’analyse spatiale. Celle-ci n’est sans
doute pas « consubstantiellement » objectiviste — pas davantage que positiviste… En revanche, rabattre toute connaissance de l’homme en société sur une « connaissance de la connaissance
» n’est pas non plus sans risques en termes de possibilités cognitives. Il serait à mon avis mutilant de s’interdire toute investigation sur des objets qui n’ont pas fait l’objet de
représentations collectives préalables.
Par ailleurs, le traitement du « social spatialisé » par la modélisation accrédite pour certains une conception de l’espace comme un ordre de phénomènes autonome, opération
typique du « positivisme à la Durkheim » (« traiter les faits spatiaux comme des choses », indépendamment de leur signification sociale, pourrait-on pasticher !). Il convient de noter
que les controverses sur le sujet ont été violentes parmi les géographes théoriciens-quantitativistes, et ce dès les années 1970 (dans un cadre largement marxiste). « Fétichiser l’espace
» n’était déjà pas bien porté alors, et un auteur comme Franck Auriac, pourtant ostensiblement (ou rétrospectivement) « positiviste », a consacré des pages lumineuses à la question. J’ai déjà
écrit sur le sujet dans mon blog intitulé « Du spatialisme et du pluralisme ».
Peut-être certains géographes particuliers (Henri Reymond ? Georges Nicolas ? Roger Brunet ?) se reconnaîtraient-ils davantage dans le sobriquet de « positiviste » que d’autres
? Mais il y aurait toujours un ou plusieurs critères les éloignant drastiquement des « positivismes » officiels, de sorte que l’exercice aurait vite un caractère scholastique…
En définitive, entre l’élaboration comtienne et un épistémologue du début du XXIe siècle, ce sont presque deux siècles de reformulations,
déplacements, dilutions, subversions, etc., qui s’interposent. Comme doctrine singulière, le positivisme est une dépouille dont il nous reste des héritages épars. S’il en reste des traces, c’est
par la médiation de doctrines qui l’ont partiellement incorporé tout en le subvertissant, comme le constructivisme piagétien, le falsificationnisme, l’« empirisme constructif » de Bas
van Fraassen, etc. Toutes n’ont pas eu le même retentissement en géographie. Si on considérait cette dernière comme un domaine d’épreuve de la rémanence des thèses positivistes, nul doute que
l’expérience serait particulièrement parlante, en termes d’éparpillement, de contresens, de flou… Mais la géographie n’est sans doute pas la science institutionnelle la plus commode pour parler
de positivisme ! En revanche, on y use et abuse de l’étiquette comme d’une insulte, en dépit du bon sens, souvent.
Je clos cet envoi avec le sentiment d’avoir expédié en 7 pages word et un jour et demi de rédaction un sujet qui mériterait un traitement bien plus long et bien moins
contingent. Il s’appuie toutefois sur des semaines de lecture et quelques années d’expérience. Je ferai sans doute des remaniements à l’avenir, et suis ouvert à toutes les objections et
critiques.
Sur le positivisme, je demeure foncièrement convaincu que l’excès d’indignité et les lazzis actuels mésestiment les vertus d’une doctrine honorable. Après tout, dans notre
monde « virtuel » où la com’ et le symbole se sont substitués à l’exigence de vérification scrupuleuse, rien de plus has been que de réclamer des preuves, et pourtant… Appliquer les
préceptes de Comte aux baratins et aux effets de manche afin de les dégonfler comme des baudruches, quoi de plus nécessaire, si l’on veut redonner un peu de tangibilité à notre monde
?
Positivisme et géographie
Une bibliographie de travail
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Chamussy, H., « Le groupe Dupont ou les enfants du paradigme », dans R. Knafou, dir., L’état de la géographie, autoscopie d’une science, Belin, « Mappemonde », 1997, chap. X, p. 134-144.
Collectif, « Les références des géographes », F. Durand-Dastès, coord., Géocarrefour, LXXVIII, 2003, n° 1, p. 3-77.
Orain, O., « La géographie comme science. Quand « faire école » cède le pas au pluralisme » dans M.-C. Robic, dir., Couvrir le monde. Un grand xxe siècle de géographie française, Ministère des affaires étrangères, Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF), 2006, p. 81-115.
Pumain, D. & Robic, M.-C., « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.
Mai-68, creuset pour les sciences de l’homme ?
Appel à communication
Divers sont les colloques qui ont étudié depuis trente ans la genèse et l’héritage de Mai-68, notamment au travers de la biographie de ses acteurs. D’autres vont avoir lieu qui exploiteront les nouvelles archives disponibles pour examiner comment l’événement a été construit.
Le propos du colloque qu’organise la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH) est assez différent. Il ne s’agit pas pour nous d’étudier les discours « sur » Mai-68 et son héritage, mais d’interroger l’influence que Mai-68 a pu avoir sur l’évolution des sciences de l’homme dans la fin du xxe siècle. C’est un pari risqué, car l’établissement d’un lien explicatif entre un « événement » complexe et des mutations disciplinaires qui sont synchrones, ou immédiatement antérieures ou postérieures, n’a rien d’évident. Tout l’enjeu de l’exercice consiste précisément à éviter les pièges du synchronisme et des représentations « mythiques » (en positif ou en négatif) que les acteurs savants ont pu produire dans les années et décennies qui ont suivi.
L’une des solutions sera de travailler les homologies sociales entre le mouvement de Mai et les transformations disciplinaires : l’importance des forums, la multiplication des entreprises collectives, la place de la parole, de l’oral, l’émergence de nouvelles formes d’expression écrite (la littérature grise, les BD, la caricature), les expérimentations hors des institutions académiques.
Quels ont été les effets structurels (sociaux, universitaires) dans les mutations du champ des sciences de l’homme ? Comment les sciences sociales ont-elles dans leurs pratiques et dans leurs analyses pressenti et ressenti l’irruption de Mai ? Comment la lecture de « l’événement Mai 68 » a-t-elle infléchi les interprétations de l’ensemble des crises sociale, culturelle, générationnelle, bientôt économique de la seconde partie du xxe siècle ?
Dans certains domaines, l’anti-psychiatrie, la géographie, l’anthropologie, l’histoire, il existe déjà des recherches qui accréditent à tout le moins une congruence entre les secousses de la fin des années 1960 et des crises disciplinaires durant la décennie 1970 et qui trouvent leur dynamique dans une durée plus longue. Symétriquement se trouve posée la question des savoirs qui durant les décennies 1970-1980 se sont revendiqués de la « pensée 68 ». Il en va ainsi de champs de connaissance nouveaux, qui ont été au départ le fait de personnalités ou de groupes à la marge. Ne faudrait-il pas considérer 68 comme la matrice contre-institutionnelle de champs cognitifs nouveaux ?
Il paraît nécessaire de présenter des exemples d’évolutions disciplinaires, aussi bien pour administrer la preuve d’effets de contexte que pour éventuellement les réfuter. Ce pourrait être le lieu de réflexion sur les questions épistémologiques soulevées à l’époque, ou émergentes dans le sillage de 1968.
Centrées sur des itinéraires individuels, elles pourraient permettre de penser la construction des « figures de Mai-68 » dans le domaine des sciences de l’homme. Des témoins seront sollicités par le comité d’organisation.
Il s’agit de s’intéresser au(x) rôle(s) des collectifs, à la disjonction entre pratiques traditionnelles et inventions (disciplinaires, sociales, etc.) ; il sera fait une place aux transformations des pratiques éditoriales (éditeurs, revues).
On mettra ici l’accent sur le conflit entre universités et organismes de recherche, et notamment sur la crise universitaire des années 70.
Il s’agit du colloque annuel de la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH). Il aura lieu début septembre 2008.
Organisateurs : Bertrand Müller (université de Genève) et Olivier Orain (CNRS, Paris), avec le soutien de Nathalie Richard, présidente de la SFHSH.
Comité scientifique :
Loïc Blondiaux, professeur, sciences politiques, IEP de Lille
Marie-Luce Honeste, professeur, linguistique, université de
Rennes II
Laurent Loty, maître de conférences, lettres, université de
Rennes II
Gérard Mauger, directeur de recherches, sociologie, CNRS, Paris
Annick Ohayon, maître de conférences, psychologie, université Paris VIII
Philippe Poirier, professeur, histoire, université de Bourgogne
Bernard Pudal, professeur, histoire, université de Paris X Nanterre
Marie-Claire Robic, directrice de recherche, géographie, CNRS, Paris
Christian Topalov, directeur de recherches, sociologie, CNRS, Paris
Françoise Waquet, directrice de recherche, histoire, CNRS, Paris
Elles sont à adresser d’ici le 15 octobre 2007 à Olivier Orain, 13 rue du Four, 75006 Paris (orainol@orange.fr) sous forme de lettre ou de mail. Elles ne devront pas dépasser les 2000 caractères. Le colloque se tiendra début septembre 2008.