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Olivier Dollfus sauvé des eaux

Dans mon opération de réécriture du Plain-pied pour publication, les pages sur Olivier Dollfus sont passées à la trappe. Ce n'était pas le passage le plus central, dans un chapitre au demeurant très long. D'un autre côté, j'ai passé beaucoup de temps à travailler pour écrire ces lignes. En voici une version réaménagée à la va-vite.

Parmi les ouvrages des années 1960-1972 qui expriment un « malaise » dans la géographie classique, les deux ouvrages d’O. Dollfus, L’espace géographique (1970) et L’analyse géographique (1971) ne sont pas ceux où cette caractéristique est la plus apparente. À première vue, le ton est largement didactique, voire autoritaire. Qu’on en juge par les premières lignes de L’analyse géographique :

Le géographe étudie les modes d'organisation de l'espace terrestre ainsi que la répartition des formes et des populations (au sens de collections d'individus) sur l'épiderme de la Terre. Sa démarche procède d'une dialectique entre la description et l'explication ; elle pose en permanence des questions qui s'enchaînent, et commencent par où, comment, pourquoi. Au départ le géographe localise et situe ce qui constitue l'objet de sa recherche, il décrit et définit les formes, ce qui le conduit à analyser leur agencement, leur répétition, leur similitude et leur singularité. Il s'efforce de les classer, de les ordonner d'une façon qui soit logique, compréhensive et cohérente. Comme l'indique Darby, la géographie est une science dans la mesure où les données que nous percevons sont examinées et mesurées avec soin ; elle est un art dans la présentation des données qui sont choisies, sélectionnées, ordonnées et jugées. Les classements se font en interprétant les faits localisés, selon une échelle, et en les replaçant dans des perspectives différentes en relation avec des niveaux de perception distincts qui, chacun, apportent à l'objet de l'étude un éclairage qui lui est propre. Des traits s'effacent ou au contraire sont mis en valeur en fonction de l'échelle de l'observation. On sait qu'un même élément apparaît fort différent selon qu'il est vu à l'œil nu, à la loupe ou au microscope. (Dollfus, 1971 : 5-6)

Ces lignes ne sont pas un programme qui se trouverait justifié ou étayé dans la suite de l’ouvrage, mais la première occurrence d’une « formule » de caractérisation de la pratique géographique répétée à plusieurs reprises par la suite, à propos de divers sujets et dans différents contextes. Dès l’incipit, l’emblème de ce petit ouvrage de 126 pages est « le géographe » — figure qui apparaît 50 fois dans le texte pour normer les pratiques disciplinaires légitimes. Le ton est d’emblée assertif. La norme est donnée à travers des catégories qui sont posées et non discutées (« art », « science », « données », etc., et, à un autre niveau, « forme », « description », «explication», etc.). Des formules du type « on sait que » construisent l’évidence légitime, selon un mode propre à l’exercice doxique qui consiste à présupposer évident et légitime ce qui est en fait donné performativement comme tel par le discours. Des analyses du même type révéleraient des formulations analogues dans L’Espace géographique, bien que moins fréquentes et enserrées dans un matériau plus descriptif (car il est question d’un objet plutôt que de pratiques).
Quoi qu’il en soit, et même si la mise en exergue des dispositifs dogmatiques à l’œuvre pourrait être développée bien plus abondamment encore, y compris à propos du seul fragment cité ci-dessus, le didactisme apparaît comme une caractéristique éminemment partagée, et non pas comme le seul fait des opuscules d’O. Dollfus.

Sur l’hétéronomie à l’œuvre dans ces textes
Les deux ouvrages d’O. Dollfus, L’espace géographique (1970) et L’analyse géographique (1971) manifestent une hétéronomie épistémologique homologue à celle que l’on trouve dans La géographie, méthodes et perspectives (1971) de Jacqueline Beaujeu-Garnier. Formulés à partir d’une sensibilité différente (plutôt sud que nord américaine, « tropicaliste », proto tiers-mondiste, nourrie de références plus ethnologiques et beaucoup moins économico-aménagistes), ils essaient eux-aussi d’opérer une synthèse entre la tradition postvidalienne et les nouveaux courants quantitativistes. Ainsi, dans le premier de ces deux ouvrages, trouve-t-on, au chapitre III, consacré aux très incontournables relations homme-milieu, le paragraphe suivant :

Le géographe, analysant un espace, doit intégrer l’ensemble des données, rechercher des corrélations aux différents niveaux, mesurer les interactions. L'utilisation des mathématiques peut alors se révéler indispensable pour manier un nombre très important de données, calculer de multiples corrélations, faire jouer les interactions. Mais les mathématiques ne sont qu'un instrument, neutre comme tout instrument ; les résultats obtenus dépendent d'une part de la qualité des données traitées et de l’autre des méthodes employées. Les mathématiques peuvent aussi servir de langage pour raccourcir la démonstration et abréger le discours. À ce titre, la connaissance des mathématiques rend les plus grands services dans l'analyse de l'espace géographique, mais leur usage est bien plus délicat que dans le traitement des espaces économiques où la plupart des relations peuvent être chiffrées. Ceci explique un certain retard dans l’emploi des mathématiques de la plupart des géographes, surtout français, par rapport à leurs collègues économistes. Bien des données jouant dans l'espace géographique ne sont que difficilement quantifiables, d'où une approche plus qualitative des questions, une interprétation plus historique des phénomènes. (Dollfus, 1970 : 48-49).

Si l’on perçoit clairement à partir de quelle prémisse (l’étude des corrélations) émerge le thème de l’usage des mathématiques, il est important de souligner que ce paragraphe constitue un hapax pour le moins surprenant au sein et du chapitre et de l’ouvrage. En effet, rien dans ce qui précède et ce qui suit ce modeste alinéa n’a de rapport nécessaire avec lui : il est totalement contingent, à tel point que sa suppression n’entraînerait aucune modification de la compréhension du texte. C’est une pure parenthèse digressive, du moins en apparence. La position de l’auteur est très nettement favorable, au niveau des principes en tout cas. Le mouvement argumentaire mérite toutefois que l’on s’y attarde un peu : dans un premier temps est affirmé le caractère « indispensable » des mathématiques pour l’étude des corrélations complexes, après quoi l’auteur semble vouloir désacraliser (dédramatiser ?) ce qui n’est « qu’un instrument, neutre... » — ce qui revient à suggérer que l’outil n’est ni bon ni mauvais en soi. Dans la proposition suivante, l’«instrument» devient « langage », dont le mérite éminent est de permettre une sorte de condensation du discours. Mérite ? La fin de l’alinéa met en avant la délicatesse du « chiffrage » (on est en deçà du langage) en géographie, d’où le « retard », surtout « français », avant de conclure au caractère non quantifiable de « bien des données » du géographe. Le mouvement du texte est assez peu éloigné d’un authentique retournement argumentatif : la mathématisation est nécessaire, mais il y a plusieurs aspects (on dissocie), et certains sont « délicats » (i. e. difficiles), et nous avons du retard, et dans certains cas c’est impossible. Après quoi le thème disparaît complètement, pour le restant du livre.
Tout ceci traduit à mon avis une certaine ambivalence à l’endroit des préoccupations quantitativistes alors émergentes : l’auteur entend leur accorder une place et dire leur nécessité, mais c’est à l’occasion d’un alinéa isolé, sans aucune portée, qui fonctionne un peu comme une clause de style. Et ce qui en est dit est pour partie renié par l’évocation des pratiques effectives dans la discipline, à une époque où de surcroît il se lisait très peu de littérature étrangère... Pour autant, l’exercice est-il vain ? En termes d’accroche d’un lectorat étudiant toujours volatil, certainement. Mais comme indice d’une attitude un peu trouble, esquissant une ouverture sans en tirer de conséquences immédiates, il y a là un mode d’expression assez original, différent de ce qui est à l’œuvre chez les autres géographes « en malaise ». L’hétéronomie, quant à elle, se situe dans l’externalité remarquable de cette digression au regard de l’ouvrage qui la contient.
Mais bien plus encore que L’espace géographique, très classique à bien des égards, c’est L’analyse géographique (1971) du même O. Dollfus qui manifeste les plus forts signes de superpositions paradigmatiques non réductibles. Il s’agit d’un livre fort insolite, en dépit ou du fait même de son ton catégorique (cf. supra) : strict contemporain de La Géographie : méthodes et perspectives (cité en bibliographie), extrêmement court (6 chapitres, 125 courtes pages, 176 000 caractères), écrit de toute évidence à la hâte, et en même temps d’une ambition extrême. Son objectif théorique consiste ni plus ni moins qu’à unifier le legs classique (la description explicative des conditions de site et du fait régional) avec des schèmes structuralo-systémiques (inférés pour l’essentiel de J. Piaget (cité 4 fois), Cl. Lévi-Strauss (3 fois), ou par référence à G. Bertrand (7 fois) et R. Brunet, cité 8 fois) et des emprunts (avant tout lexicaux) au spatialisme anglo-saxon (P. Haggett, W. Bunge). Les titres des chapitres annoncent la couleur de la modernité : « Les structures géographiques » (chapitre II), « Systèmes, réseaux et fonctions » (chapitre III), « La différenciation spatiale » (chapitre IV), « Le temps » (chapitre V), « Les modèles et la géographie » (chapitre VI, le dernier). À chaque fois, il s’agit dans un premier temps de donner des définitions de ces termes conceptuels — encore largement exotiques en 1971 — puis de les décliner, au travers de typologies, d’exemples et de discussions sémantiques générales. Pourtant, si l’on exclut les références aux travaux de G. Bertrand et de R. Brunet, les matériaux utilisés pour imager le propos sont strictement classiques. Ainsi, par exemple, pour justifier l’emploi de structure en géographie, O. Dollfus donne l’exemple de la structure géomorphologique des Alpes (p. 31-32), avant d’opposer la structure des «données naturelles» et les « structures régionales » du Languedoc (p. 32-33). D’une manière générale, l’abondance des innovations lexicales abstraites, très originale pour un manuel de l’époque, fait contraste avec un matériau «empirique» qui porte la marque indélébile de l’École française de géographie ; nombre de « cas d’école » ou d’exemples paradigmatiques y figurent : le Limousin, la région lyonnaise, la Champagne crayeuse... L’abondance d’exemples et de « cas » tropicaux pourrait sembler plus spécifique. Le traitement de ces derniers est néanmoins d’inspiration classique et fait d’ailleurs abondamment référence aux travaux de Pierre Gourou, Henri Monbeig, etc. Par ailleurs, l’ouvrage atteste d’un effort manifeste pour traiter symétriquement géographies physique et humaine, auxquelles les catégories théoriques générales sont appliquées suivant un strict régime d’équivalence. Cette indistinction résolument unitaire permet de mobiliser des précédents hérités de la géographie physique daviso-martonnienne (notamment à propos de «structure», de « forme » et de « temps »), mais fait apparaître par contraste de fortes difficultés à donner sens à cet appareillage conceptuel en géographie humaine. Au final, on pourrait presque parler d’un découplage entre le répertoire théorique — qui puise son inspiration dans un vaste ensemble de références, souvent extra-géographiques, et ancre ce livre dans un effort de modernisme — et les possibilités de résonance empirique, qui rabattent le propos sur une tradition riche en exemplars particulièrement prégnants...
L’hétéronomie fonctionne également à un autre niveau dans le dernier chapitre, « Les modèles et la géographie », fort curieux à bien des égards : très court (9 pages de « Que sais-je »... soit un peu plus de 12 000 caractères), conclusif (faute de conclusion), complètement neuf, en ce sens qu’il s’agissait d’une tentative inédite en français que de consacrer un chapitre de manuel à la modélisation (et à elle seule), sous les auspices du Models in Geography de R. Chorley et P. Haggett. Or, que trouve-t-on dans ce chapitre ? S’il n’y a rien qui ressemble à un travail de pédagogie par l’exemple, on trouve quelques définitions de ce qu’est un modèle, la démonstration du caractère ancien des pratiques de modélisation, une critique typiquement (et citationnellement) « georgienne » des sources statistiques (qui « rendent mal compte de la diversité des situations géographiques »), des réflexions confuses sur la réduction mathématique comme illusion de « langage commun », une réfutation en sourdine de l’utilité des modèles et, au final, ces paragraphes conclusifs (puisqu’ils terminent l’ouvrage) :

 

Deux écueils menacent le géographe. L'un consiste à nier la valeur théorique, épistémologique et surtout didactique des modèles dont les difficultés de construction ne font que refléter l'absence de données de base ou, ce qui est plus grave, la déficience de la réflexion conceptuelle. L'autre repose sur l'établissement de modèles sans que soit creusée la question des concepts et des sources. On débouche alors non plus sur des recherches originales mais sur l’application de techniques et d'instrumentations devenues banales (emplois de programmes déjà éprouvés et d'ordinateurs). Parfois aussi, une observation un peu attentive permet de parvenir à des résultats aussi satisfaisants que ceux obtenus à la suite de longs calculs mobilisant un outillage coûteux. Dans la recherche comme dans la vie économique, on reste soumis à des contraintes de rentabilité et notamment à la rentabilité du temps de travail qui est incompressible.

Il paraît vain d’opposer les tenants d'une « nouvelle géographie » recourant systématiquement à l'emploi de modèles, mais qui se fonderaient sur la croyance que les mathématiques donnent rigueur et exactitude à tout ce qu'elles touchent, aux tenants d'une géographie qui, par opposition, serait « ancienne » ou « traditionnelle », et dont la démarche reste empirique, l'analyse plus qualitative que quantitative et dont la réflexion serait fondée sur une vaste culture aux contours un peu flous. Poser ainsi le problème ce n’est pas opposer les « modernes » aux « anciens », c'est amorcer une querelle de cuistres et de sacristains ; ce serait pour les uns risquer de se dévoyer sur un chemin sans issue jalonné par les échecs du scientisme du siècle passé, pour les autres se priver de la confrontation de la théorie et de la réalité, confrontation indispensable aux progrès de toute discipline.

Le géographe doit savoir jouer sur plusieurs claviers auxquels correspondent les clefs qui commandent les partitions. Il sait que chaque note a sa place dans le concert, qu’elle intervient dans les accords instantanés et que la succession des notes jouées sur plusieurs claviers ou par plusieurs instruments permet le déroulement de la ligne mélodique. Il n'y a pas une géographie qualitative qui s'oppose à une géographie qui serait quantitative ; les mathématiques ne sont d'ailleurs pas la science de la quantité. L'expression « géographie logique » m'apparaît préférable à celle de « géographie quantitative ». Il n'y a, pour la compréhension des espaces organisés et la connaissance des répartitions à la surface de la Terre, qu'une seule et même recherche qui peut être affinée par des analyses qui ne sont pas nécessairement quantifiables mais dont certains résultats peuvent parfois être obtenus plus rapidement et exposés d'une façon plus claire grâce à un raisonnement logique et une formulation mathématique. Le géographe suit le conseil que le peintre Klee donnait à un élève « en apprenant à regarder plus loin que les apparences pour atteindre la racine des choses » et il fait sienne la remarque de Paul Valéry à propos de l'Histoire : « Il faut se tirer de l'infini des faits par un jugement de leur utilité ultérieure relative. » (Dollfus, 1971 : 122-124).

Jusqu’au bout, l’attitude d’O. Dollfus vis-à-vis des « modèles » et de la « géographie logique », comme il l’appelle, est ambiguë : au nom d’un certain pragmatisme méthodologique, il convient de ne pas la rejeter, mais à tout le moins de la surplomber : la renommer, connaître ses limites, éviter les gaspillages (de temps en particulier) qu’elle occasionne tout en appréciant les gains de temps [sic] et de clarté qu’elle permet. À certains égards, le paragraphe antépénultième pourrait se lire comme une charge féroce contre la modélisation : isolé et sorti de son contexte, il s’insérerait admirablement dans un florilège antiquantitativiste. Mais il n’est pas isolable ; et en définitive, c’est à une tâche ancillaire que semble un peu dévolue cette « géographie logique », pourvoyeuse d’un nouveau registre davantage que d’une nouvelle façon de jouer (pour filer la métaphore de l’auteur).
 
Ce final éminemment métaphorique et lettré figure à son avant-dernier paragraphe une opposition entre « tenants d'une nouvelle géographie » et « tenants [...] d’une géographie [...] traditionnelle » totalement absente du livre et soudain récusée, puisque « vain(e) », à la clausule. Ce surgissement ultime d’un spectre schismatique, récusé (exorcisé ?) plutôt que réfuté, sur le mode du refus têtu, a quelque chose d’étrange : en 1964, Paul Claval évoquait dans son avant-propos une possible division des géographes, pour quasiment l’oublier après. Ici, au dernier trimestre 1971, alors que se préparait le premier numéro de L’espace géographique et qu’avaient eu lieu les Journées géographiques d’Aix-en-Provence, se produit le mouvement textuel inverse : c’est à l’issue d’un vaste effort d’innovation théorique et anhistorique, largement hétéronome, que survient le malaise, dans le déni non argumentable (à moins de considérer l’analogie métaphorique comme un argument). Sorte de prétérition dédaigneuse qui tourne à l’échec ? Symptôme d’une impossibilité patente à tenir ensemble deux (trois ?) cités incommensurables, sinon incompatibles ?