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Misère du possibilisme

Ceci n'est qu'une esquisse. Si c'était plus que cela, ce serait un article, proposé à telle ou telle revue. Je ne fais qu'amorcer la mise noir sur blanc d'une opinion qui mûrit depuis plusieurs années maintenant.

Qu'est-ce que le possibilisme ? Un mot qu'on trouve dans un nombre incalculable d'articles et d'ouvrages de géographie. Il est supposé décrire la position de l'école française de géographie sur une question centrale : la pensée des relations homme/nature. Version résumée : « la nature propose, l'homme dispose ». En cela, il y aurait rupture avec leurs contemporains allemands, tout particulièrement Friedrich Ratzel, qui auraient été « déterministes », c'est-à-dire convaincus de l'influence directe de la nature sur l'homme. La géographie française réintroduirait le libre-arbitre de l'homme, ramenant les « conditions naturelles » à un statut nécessaire mais insuffisant.

Ma proposition consiste à dire : le « possibilisme » est un descripteur a posteriori de l'attitude des vidaliens, au pouvoir explicatif faible, et ce d'autant plus qu'il n'y a pas eu de posture stable, y compris chez nombre de représentants fameux de cette « école ». Ce faisant, le rabâchage de la vulgate du possibilisme a pour effet d'impatroniser une représentation simpliste et pour partie erronée de ce que pensaient les « classiques ». Il y aurait un intérêt certain à déconstruire tout cela, ne serait-ce que par respect pour des défunts qui n'en peuvent plus mais. C'est aussi un exemple typique de manipulation de grandes catégories génériques, «la nature», «l'homme», qui nous donne un sentiment d'ivresse philosophique, quand bien même le baratin en généralité serait justement à éviter.

Georges Bertrand, dans son fameux texte « Pour une histoire écologique de la France rurale » (1975), avait déjà exprimé tout le mal qu'il faudrait penser du possibilisme comme doctrine épistémologique.

À la fin du xixe siècle, le problème du possibilisme a été placé au centre du débat géographique... et il semble y être resté pour beaucoup d'historiens. Or, l'humanisme vidalien intervenant au nom de la « liberté » humaine ne peut se comprendre, sinon se justifier, que dans l'environnement scientifique et politique du moment. Il s'agissait de réagir contre l'écologie allemande naissante, encore simpliste sur le plan scientifique et surtout chargée de sous-entendus ethniques et politiques (où l'on devine certaines des bases « scientifiques » du racisme nazi). Si Vidal de La Blache a combattu le déterminisme écologique de Haeckel, il n'a jamais jeté les bases d'une théorie contradictoire. Il a simplement, à l'aide d'exemples précis, montré que les grandes civilisations, passées ou actuelles, se développent indépendamment des milieux naturels où elles éclosent mais en utilisent les éléments naturels. A notre connaissance, il n'a jamais évoqué l'attitude « possibiliste » en tant que telle. Le schéma possibiliste a été vulgarisé par L. Febvre, écho sonore amplifiant - mais aussi déformant - de la pensée vidalienne. On ne soulignera jamais assez l'impact de L. Febvre sur le mouvement historique français, en particulier dans ses rapports avec l'école géographique française. Il a débloqué une situation et permis d'insérer, à bon compte, le facteur géographique dans l'analyse historique. Certes, pendant un demi-siècle, le « possibilisme » (ou du moins l'attitude qui y correspond) semble avoir fait ses preuves dans la mesure où il constitue l'une des pierres angulaires de l'interprétation historique et aussi géographique. Dans les grandes thèses de géographie régionale de la première partie du xxe siècle, l'analyse des rapports entre les sociétés humaines et les conditions naturelles est conduite avec beaucoup de logique à l'intérieur de ce système de pensée qui permet toutes les nuances. [50]

Ce sont justement ces nuances qui marquent les limites scientifiques du possibilisme. Il s'agit en effet de l'application « littéraire » d'un principe philosophique vague, sorte d'attitude d'esprit dont l'humanisme a priori sert en quelque sorte de caution morale. De la prise de position non formalisée de Vidal de La Blache contre une théorie débile et dangereuse, les historiens sont passés à une sorte de position de principe peu réfléchie et lourdement frappée d'apriorisme que l'on peut considérer, avec un certain recul, comme une fuite élégante devant les responsabilités. Le possibilisme tel qu'on le pratique n'est plus pour l'historien ou le géographe qu'une façon d'éluder le problème des relations entre les sociétés humaines et les milieux dits naturels. Les inconvénients sont d'une exceptionnelle gravité :

• tout d'abord, le possibilisme n'est pas autre chose que la forme « scientifique » du laxisme. Par exemple, on affirmera, d'un côté, que la « polyculture aquitaine est une garantie contre les incertitudes du climat », de l'autre, que les cultures fruitières de la vallée du Rhône n'ont pu se développer que grâce à la mise en place du réseau de chemins de fer. Ces affirmations contradictoires dans leur principe ne sont pas fausses, mais elles ne sont pas exactes non plus : elles sont indifférentes, car elles posent chaque problème écologique à un niveau différent, ce qui permet de retenir l'hypothèse que l'on souhaite, consciemment ou non. La prise en compte du facteur écologique, par son manque de rigueur, est devenue comme facultative et marginale: on la confie au géographe qui n'est souvent pas mieux armé pour trancher le débat ;

• surtout, l'erreur fondamentale a été de confondre les niveaux de résolution et d'appliquer directement un principe quasi métaphysique à l'analyse d'un cas historique, borné par définition dans le temps et dans l'espace : le « possibilisme » ne se discute pas de la même manière à l'échelle de l'espèce humaine et à l'échelle d'une communauté villageoise du xie siècle ! Ce qui démontre bien que le « possibilisme » n'a jamais été considéré par personne comme une théorie scientifique. Il n'en est pas de même du déterminisme naturel. [51]


Plus récemment, Marie-Claire Robic, à l'occasion d'un cours du CNED (2001) intitulé « À propos de « possibilisme » et de « déterminisme » : modalités et variantes de l’explication géographique classique », a montré (si je la lis correctement) que ce que l'on appelle actuellement « possibilisme » recouvre en fait une très grande variété de régimes causaux chez les classiques. On pourrait rajouter que le "possibilism" est une invention américaine des années 1930, reprenant la polémique déclenchée par Lucien Febvre dans La terre et l'évolution humaine (1922) dans un tout autre contexte. Celui-ci avait écrit (p. 33) : «Ne nous demandons pas si, dans le bloc des idées géographiques, il n’y a pas, réellement, de fissures et si l’on peut suivre à la fois, avec la même sécurité paisible, les "déterministes" à la Ratzel et ce que l’on pourrait appeler, peut-être, les "possibilistes" à la Vidal.» Le néologisme, qui n'existait qu'en une occurrence, sous forme d'adjectif, chez l'historien français, devient un substantif chez les Américains et un descripteur de posture. La topique déterminisme/possibilisme trouve un sens nouveau chez des auteurs américains des années 1930 (Carl Sauer, Robert Burnett Hall, Harry Estil Moore). Elle fait retour sous cette forme en France après-guerre, et trouve une cristallisation systématique dans l'Essai sur l'évolution de la géographie humaine (1963) de Paul Claval. De là date certainement la vulgate, sous sa forme française. Elle n'a fait dès lors que prendre de la surface (sociale), lors même que Vidal et consorts étaient morts et enterrés, et parfois depuis longtemps. On pourra toujours me rétorquer que c'est notre droit le plus strict de coller aux défunts des étiquettes. Je suis entièrement d'accord. Le hic, c'est que précisément ça ne marche pas, ni pour Vidal, ni pour d'autres vidaliens notoires. Les opérateurs descriptifs qui correspondent au label possibiliste sont un contresens par rapport à ce que pensaient la plupart des vidaliens. C'est ce que je voudrais essayer de montrer.

L'article « La géographie humaine. Ses rapports avec la géographie de la vie », publié par Vidal de la Blache dans la Revue de synthèse en 1903 me servira de premier appui pour étayer mon argumentaire. Il s'agit d'un article doctrinal très important, publié dans l'une des principales revues savantes de l'époque, où se croisaient historiens et philosophes. Il s'agissait de donner substance à un syntagme encore rare, «géographie humaine», et d'accréditer l'idée d'un fécond domaine de recherche. Deux « paragraphes » (au sens classique) sont particulièrement importants: le II, qui explique ce que doit être la géographie humaine et les précédents méthodologiques sur lesquels elle peut s'appuyer ; le V, juste avant la conclusion et intitulé «oecologie», qui positionne la géographie humaine parmi les sciences et opère une discussion sur «l'étude des influences que le milieu ambiant exerce sur l'homme au physique et au moral».

A vrai dire, les deux passages mettent en discussion ce thème. Dans le II, Vidal se sert des acquis des géographies botanique et zoologique pour dessiner ce que serait une géographie humaine : étude des « faits généraux de répartition » qui recherche des « causes » susceptibles d'expliquer l'inégal peuplement de la terre. Et l'auteur d'affirmer : « Les conditions qui ont présidé à la répartition de l'espèce humaine, à la composition des principaux groupes, à leur adaptation aux différents milieux, sont analogues à celles que révèlent les flores et les faunes. » A ce stade de son argumentaire, Vidal est indéniablement dans une posture naturaliste, c'est-à-dire qui pose la légitimité d'expliquer des phénomènes humains par des causalités « naturelles ». Pour le coup, on pourrait dire qu'il est parfaitement « déterministe » ou plus exactement environnementaliste, comme on dirait maintenant. Au reste, il développe par la suite une thèse qui articule le niveau de développement des sociétés avec la richesse floristique et faunistique de leur environnement:

Dans l'effort rétrospectif qui s'impose ainsi, comme il s'impose à l'étude géographique des animaux et des plantes, c'est toujours à des faits biologiques que l'attention est ramenée. Si l'activité humaine a pu renouveler en partie la physionomie de la terre, c'est grâce à la composition déjà très variée du monde vivant, qu'avait engendrée une immense évolution antérieure. C'est de la variété éparse autour d'elle que s'est fortifiée l'intelligence humaine. Un patrimoine lentement accumulé lui a fourni la matière et servi de stimulant. Partout, en effet, où il reste possible de suivre sur place la marche de civilisations indigènes, on voit un rapport entre les conditions locales de la vie et le degré de développement que ces sociétés ont atteint.

Peu importe ici que cette thèse soit complètement réfutable et réfutée. Ce qui importe est ailleurs, en ce sens qu'elle nous montre deux choses essentielles : Vidal était environnementaliste en gros et, à la différence de ses épigones, ce ne sont pas le climat ou le relief qu'il retenait comme facteurs décisifs, mais ce que l'on pourrait appeler le « capital biologique » d'un milieu. On est loin des stéréotypes. Peu après, afin de bien se faire comprendre, il en rajoute une louche:

L'œuvre géographique de l'homme est essentiellement biologique dans ses procédés comme dans ses résultats. De vieilles habitudes de langage nous font souvent considérer la nature et l'homme comme deux termes opposés, deux adversaires en duel. L'homme cependant, n'est pas « comme un empire dans un empire » ; il fait partie de la création vivante, il en est le collaborateur le plus actif. Il n'agit sur la nature qu'en elle et par elle. C'est en entrant dans la lice de la concurrence des êtres, en prenant parti, qu'il assure ses desseins.

L'hypothèse du « possibilisme » implique de penser les catégories « nature » et « homme » comme deux ensembles distincts. Or c'est précisement ce que Vidal récuse ici ! On notera la touche de darwinisme stéréotypé et la métaphore anthropomorphique (ou plutôt sociomorphique) qui peuvent nous sembler un peu étranges aujourd'hui. Il n'empêche : le cadre de pensée vidalien est ici foncièrement environnementaliste, même si l'auteur apporte quelques correctifs par la suite, par des exemple qui confortent la phrase célèbre : «Son intervention (celle de l'homme) consiste à ouvrir la porte à de nouvelles combinaisons de la nature vivante.» Mais après avoir évoqué ces transformations humaines, qui ne diffèrent des transformations végétales ou animales que par leur ampleur et leur intensité, il en revient au fait que « cette œuvre terrestre de l'homme rencontre ses limites » en de nombreux secteurs peu hospitaliers.

La partie V reprend la réflexion au même point, mais pour lui donner une dimension nouvelle, d'autant que Vidal s'est montré prudent à plusieurs reprises, invoquant la « délicatesse » de ce sujet. S'il semble confirmer ce qu'il avait dit auparavant, le recentrage de la question «oecologique» sur un « milieu » donné génère un curieux système de concession:

Que l'homme n'échappe point à l'influence du milieu local, que lui-même dans sa constitution physique et morale, que les œuvres qui sortent de ses mains contractent une empreinte particulière en conformité avec le sol, le climat, les êtres vivants qui l'entourent : rien de plus généralement et de plus anciennement admis. Telle contrée, tels hommes, entend-on dire.

Mais c'est pour nuancer très rapidement : « Il est en vérité très difficile de démêler dans nos grandes sociétés civilisées l'influence du milieu local. » Il moque la « façon trop simple » les « généralisations hâtives », les « comparaisons boiteuses » de l'opinion commune et des Anciens. Face à l'opinion reçue, le savant perce l'armure et se pose en défenseur de la modération argumentaire. Dans un contexte géographique particulier, il en vient même à poser que « aux causes locales s'ajoutent ici une foule d'influences apportées du dehors, qui n'ont pas cessé depuis des siècles d'enrichir le patrimoine des générations, d'y introduire avec de nouveaux besoins le germe d'initiatives nouvelles ». Bref, si en généralité Vidal de la Blache tenait un discours environnementaliste, sur une situation géographique donnée, il va tenir un tout autre discours. « Parmi les correctifs à opposer aux influences locales, il faut tenir grand compte du commerce et de l'esprit d'imitation qu'il suscite. » In situ, le déterminisme environnemental est à corriger, à commencer par la circulation humaine, qui en quelque sorte déjoue les conditions locales. On remarquera que notre auteur fait jouer deux ressorts explicatifs : un économicisme de bon aloi et un sociologisme à mon avis inspiré des thèses de Gabriel Tarde, très à la mode en ces années-là (à travers l'invocation de « l'esprit d'imitation ».)

En définitive, ce qui émerge ici et qui va être développé par la suite, ce n'est pas un discours sur l'aménagement des conditions naturelles, mais une correction qui en quelque sorte déjoue le déterminisme dans les sociétés humaines, ou, si l'on veut bien me passer le néologisme, un indéterminisme, dès lors qu'on examine des milieux humains particuliers, qualifiés peu après par Vidal de « genres de vie ». Par voie de conséquence, la géographie humaine de Vidal n'est en aucun cas « possibiliste » mais déterministe en généralité et indéterministe dans l'étude des cas particuliers. Ceux-ci ne sauraient fournir la trame d'un discours sur les influences de la nature sur l'homme, puisqu'ils ne sont que des modulations dans lesquelles les sociétés déjouent les contraintes environnementales par leur mobilité.

On voit apparaître un autre élément susceptible d'ébrécher la vulgate sur Vidal : ici, on va du général au particulier, et non en sens inverse. Il n'y a rien d'inductiviste dans ce texte. D'ailleurs, le début de la conclusion le confirme : « C'est dans cette alliance intime avec la cartographie, la statistique et l'ethnographie, dans cette vue plus compréhensive de l'ensemble des rapports des peuples, dans cette conception plus géographique de l'humanité, que puisent leurs sources les progrès récents de la science qui nous occupe » (c'est moi qui souligne). Dans d'autres textes, on pourrait trouver des conceptions différentes, voire contraires (Vidal de la Blache n'était pas un « méthodologue » rigide). Il n'empêche que cela nécessite de mettre à jour notre représentation de l'épistémologie vidalienne, fût-elle considérée défaillante.

 

Cette petite manipulation sur un texte avait pour vocation de montrer que le descriptif «possibiliste» ne correspondait pas à la pensée du présumé fondateur de l'école de géographie. Je voudrais ensuite montrer que chez quatre disciples du même, on trouve quatre façons différentes d'aborder la question des régimes de causalité nature/humanité : environnementaliste stricte chez de Martonne, multi-déterministe chez Jules Sion, proto-systémique chez Maximilien Sorre et « febvrienne » (« possibiliste » ?) chez Albert Demangeon.

à reprendre un jour dans une publication ou à refaire entièrement...

Bey 15/12/2010 14:50


Merci pour votre texte très convaincant, qui réinterroge la pensée vidalienne, et surtout qui fait tomber les boites étiquetées

Avez-vous une bibliographie associée

Respectueusement

Karine, étudiante en géo humaine


Olivier Orain 20/12/2010 11:17



Merci de votre message. Dans l'esquisse que constitue ce post de blog, vous trouverez plusieurs références : la fameuse introduction de G. Bertrand, "Pour une histoire écologique de la France
rurale", des travaux de Marie-Claire Robic. Cette dernière a d'ailleurs écrit, à l'occasion d'un cours CNED (2001), un texte intitulé "A propos de "possibilisme" et de "déterminisme" : modalités
et variantes de l'explication géographique classique", que nous cherchons à republier (j'ignore s'il est actuellement facile à trouver sur internet).


J'aurais envie de dire que le "possibilisme" est une question historiographique vive sur laquelle nous (Marie-Claire Robic, Jean-Louis Tissier et moi-même) aimerions (re)publier des choses, tant
les simplifications disponibles ne nous satisfont pas.