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Franck Auriac (1935-2017)

Franck Auriac (1935-2017)

 

 

Franck Auriac est parti sans bruit au commencement de l’hiver 2017. Depuis des années, des soucis de santé l’avaient subtilisé au monde académique. Mais ce n’était pas forcer son tempérament, lui qui préférait le travail discret aux coups de clairon. Il n’a pas été, loin de là, un entrepreneur de notoriété pour lui-même et ses travaux se sont souvent inscrits dans un cadre collectif, de sorte que sa mémoire est à bas bruit. L’objectif de ce texte est de fournir quelques éléments pour aller contre le risque d’oubli et rendre justice — un tant soit peu — à son travail. J’ai eu la chance de le fréquenter épisodiquement dans les années 2000 et de le faire parler de sa trajectoire, exercice auquel il ne rechignait pas. Hélas, c’était à l’occasion d’échanges amicaux, dont il ne me reste que des souvenirs fragmentaires et assez flous. Il a par ailleurs écrit un texte pour partie autobiographique, publié dans Géocarrefour en 2003. Yvette Auriac a eu la gentillesse de me communiquer un curriculum vitae qui me permettra de ne pas proférer de bêtises et (trop) d’approximations. Elle m'a également communiqué les quelques photographies qui agrémentent le texte. J'ai par ailleurs créé plusieurs pages en annexe à cet hommage : l'une reprend mon analyse déjà ancienne de Système économique et espace et des articles connexes ; une autre met à disposition une version numérisée de l'article de Franck Auriac « Le Pays-territoire » (Géopoint 82), avec l'aimable autorisation du Groupe Dupont et d'Yvette Auriac.

 

Avant Système économique et espace

Franck Auriac
Franck Auriac, cl. Yvette Auriac

Franck Auriac venait du Cantal, sa région de cœur. Comme il l’a retracé lui-même, il a d’abord marché dans les traces de ses parents instituteurs — primaire supérieure, école normale — avant d’entrer à l’École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique (ENSET) de Cachan. Il se destinait alors à enseigner les Lettres et l’histoire-géographie en lycée technique, avec un tropisme marqué pour la littérature, qui est toujours restée chez lui un jardin secret, non sans éprouver parfois quelques regrets de ne pas avoir choisi cette voie. Repéré par Pierre George, qui avait ses entrées à Cachan, il fut incité par ce dernier à passer l’agrégation de géographie.

Et lui-même de commenter :

Il me semble aussi que l'enseignement reçu en scolarité secondaire, celui par exemple des disciplines d'histoire et géographie, ne laissait guère supposer l'existence d'une plus grande diversité de sciences sociales ouvertes à d'autres voies. Sans cette ignorance, j'aurais bien, par exemple, fait le choix de l'économie plutôt que de la géographie.

L'entrée à l'École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique n'était pas alors (milieu des années 50) la meilleure opportunité pour devenir géographe. Il fallut quelque temps pour constater qu'une éventuelle promotion professionnelle passerait par la voie de l'agrégation et que surtout, seule celle de géographie pouvait convenir à l'évaluation de mes aptitudes. Plus que celles-ci, s'impose une sensibilité résultant d'une enfance campagnarde et d'une forte imprégnation des lieux habités. (Auriac, 2003, p. 7)

 

Au sortir de l’ENSET (1959), il fut professeur de lycée dans le Sud-Est, à Valence, Grenoble puis Montpellier. Il passa finalement l’agrégation en 1966, à la suite de quoi il obtint un poste d’assistant à l’université de Montpellier (1967). Il publia ses premiers articles dans le Bulletin de la Société Languedocienne de géographie et le BAGF, certains en collaboration avec Marie-Claire Bernard (née en 1936) ou Pierre Carrière (né en 1932). La thématique en était clairement l’espace rural, sa stratification sociale et ses activités (sans exclusive pour l’agriculture). Dès cette époque, la géographie qu’il pratiquait était clairement socio-économique, proche de ce que pouvait faire un Pierre George (1909-2006) à l’époque, dont P. Carrère était l’un des épigones. Les traitements statistiques occupent déjà une part non négligeable dans ces premières publications. Mais la rencontre décisive de ces années — explicite dès l’article du BAGF de 1969 publié en collaboration avec M.-C. Bernard — est le laboratoire d’économie rurale (INRA) de Montpellier, en particulier Philippe Lacombe (1939-2017) et Jean-Louis Guigou (né en 1939). Franck Auriac a plusieurs fois eu l’occasion d’exprimer combien la forme de marxisme hétérodoxe que développaient alors les « économistes ruraux de Montpellier » avait été une source d’inspiration pour lui.

 

Dans les années 1970, il participa aux stages de formation aux techniques statistico-mathématiques organisés par l’ORSTOM puis le CNRS (Cauvin, 2007 : Cuyala, 2015) et rejoignit précocement le Groupe Dupont. Il publia ses premiers travaux utilisant l’analyse factorielle en 1975, année où paraissent ses premiers articles dans l’Espace géographique, alors jeune revue lancée trois ans auparavant. En 1978, il fut l’un des animateurs du deuxième colloque Géopoint,  Concepts et construits dans la géographie contemporaine (Lyon). Il y présenta un texte, « De la notion au concept de combinaison en géographie », qui revisitait la catégorie de « combinaison » de la géographie classique (en particulier chez A. Cholley et P. George) et proposait de la reconstruire en termes de « formulation matricielle » et d’analyse multivariée. Clairement, cette élaboration se ressentait de sa récente acculturation aux techniques de traitement et de classification statistico-mathématiques basées sur la co-variance. Sa participation aux Géopoints successifs fut aussi l’occasion de rencontrer des auteurs comme Henri Reymond (né en 1930) et Claude Raffestin (né en 1936), dont il a dit l’importance dans l’élaboration de sa propre réflexion : la réflexion du premier sur la « contradiction espace-étendue » et les questions d’espacement ; la posture épistémologique du second et son affirmation du caractère construit des objets géographiques.

 

Le livre d’une vie ?

Franck Auriac, Système économique et espace. Un exemple en Languedoc (1979)
Couverture de la thèse

Pour autant, sa production des années 1970 demeura assez éclectique : assez classiquement, des voyages et mission à l’étranger l’amenèrent à publier des articles et rapports à propos du Pakistan (1976) et de la Bulgarie (1977-78). Suite à ces diversions, il a raconté plusieurs fois avoir voulu se recentrer, rassembler les éléments épars de sa recherche et faire le point sur son sujet de thèse, déposé depuis déjà douze ans. Le processus d’écriture qui en découla fut relativement intense et bref. Il déboucha sur les 438 pages de Système économique et espace. Un exemple en Languedoc, thèse soutenue début octobre 1979. Deux ans après la thèse de Michel Chesnais (1939-2001) et un an après celle d’Yves Guermond (né en 1936), c’était l’une des toutes premières à se revendiquer de la « géographie théorie et quantitative » qui avait émergé en France au début de la décennie 1970. Le jury comprenait, outre son directeur de thèse Raymond Dugrand (1925-2017, élève de Pierre George, spécialiste des relations ville-campagne et du Languedoc), Yves Barel (1930-1990, sociologue, l’un des promoteurs de l’approche systémique en France), André Fel (1926-2009, ruraliste, alors professeur à Clermont-Ferrand), Bernard Kayser (1926-2001, autre élève de P. George, lui aussi spécialiste des relations entre le rural et l’urbain), Robert Lafont (1923-2009, occitaniste, alors professeur à l’université Paul-Valéry) et Henri Reymond. Le jury, « très complet au regard du but explicite de la thèse » se déclarait dans le rapport de soutenance « unanime à reconnaître l’originalité profonde du travail présenté » et déplorait « la modestie d’un titre qui reflète mal les caractéristiques et l’importance de la réflexion » de son auteur. On sent dans l'écriture du rapport, au moins épisodiquement, la patte d’Henri Reymond. Le texte est jugé alternativement « dense et élégant » et « par trop « jargonnesque » dans ses concepts », même si le jury énonce que « cette thèse constitu[e] une réponse valable à l’actuelle crise de la géographie qu’elle spécifie clairement dans le premier chapitre ». Et de poursuivre plus loin : « Cette nouvelle approche, qui lie systémisme et matérialisme dialectique, demande, a souligné un membre du jury, que se réalise parmi les géographes une véritable révolution intellectuelle. » Il finissait en saluant un « excellent travail » doté d’ « une heuristique à la fois tranquille et provocante dans la pertinence disciplinaire de ses propositions ».

 

Système économique et espace de Franck Auriac
Un gradient de viticolité

Analyser la réception de cette thèse et du livre qui en a été tiré (Auriac, 1983) est une affaire difficile : il y en eut très peu de comptes rendus, significativement aucun dans les Annales de géographie et — c’est plus surprenant — dans l’Espace géographique. L’analyse la plus développée fut produite par Alain Reynaud à propos du volume de 1979 dans les Travaux de l’institut de géographie de Reims en 1981. Significativement, A. Reynaud déplorait qu’elle soit demeurée « très confidentielle dans sa diffusion » « deux ans après sa soutenance ». Pour autant, la référence au livre publié en 1983 est en revanche importante, quoique diffuse, dans un large éventail de travaux publiés dans les deux décennies qui ont suivi, en particulier ceux marqués par une ambition théorique. Elle y est souvent comprise comme un manifeste du « systémisme », alors que son marxisme a peu retenu l’attention : il faut dire qu’elle a été lue (ou feuilletée) au moment où s’amorçait le reflux du marxisme dans la géographie française comme discours dont on se revendique. Elle a reçu un meilleur accueil que d’autres productions estampillées « théoriques et quantitatives » car elle semblait indemne du « spatialisme » ou du « fétichisme de l’espace » que nombre de géographes « sociaux » ou « des représentations » ont beaucoup reproché à l’analyse spatiale (après que cela eut été un débat interne à celle-ci). Elle a été considérée, dans le contexte polyphonique des années 1980 et du début des années 1990, comme un livre ayant fait date et ayant profondément renouvelé les démarches de la géographie française. Pour autant, elle a été assez peu discutée, reprise (dans ses procédures) ou mise en débat, que ce soit par les spécialistes de géographie viticole (qui n’y retrouvaient pas leurs centres d’intérêt), les tenants d’une approche systémique, ou les débats sur la pertinence du cadre régional. La seule controverse que je connaisse a été enclenchée par Guy Baudelle et Philippe Pinchemel dans un article d’Espace, jeux et enjeux (cf. infra), dont Franck Auriac était l’éditeur. Ils lui reprochaient entre autres d’avoir présenté une version trop abstraite et intellectualisée de son objet, et d’avoir récusé la possibilité d’un système littéralement spatial (pour F. Auriac, on ne peut parler que de système spatialisé, la « potentialisation spatiale » et la « spatialisation » d’un système socio-économique étant des résultantes de processus hétéronomes — sur ces débats, cf. Orain, 2001).

 

Je ne reviens pas sur le contenu du livre publié, sur lequel j’ai abondamment écrit. Je renvoie le lecteur à mon compte rendu de 1992 (une version marginalement réécrite constitue la troisième partie de mon cours Démarches systémiques et géographie humaine [Orain, 2001]) et l’on en trouve une interprétation sous l’angle du constructivisme dans le dernier chapitre de De Plain-pied dans le Monde (Orain, 2009 : 359-375). Franck Auriac était mal à l’aise avec cette étiquette de « constructiviste », qui ne faisait pas partie de ses catégories avant de lire ma thèse en 2003. Il m’avait envoyé en retour sa contribution à Géocarrefour, op. cit., dans laquelle il se définit lui-même comme à la fois « positiviste » et « matérialiste ». Il se reconnaissait davantage dans les analyses de détail du Plain-pied et m’avait affirmé que de son point de vue le vignoble languedocien n’était pas littéralement un système mais se prêtait à une analyse en termes systémiques. Il exprimait également une forme de frustration à l’égard de l’écriture de son livre. Pourtant, dans les spécificités de ses formulations à la fois denses et rigoureuses, Système économique et espace possède un potentiel de séduction intellectuelle, qui suppose de dépasser l’obstacle que peut constituer son mode de formulation : il faut rentrer dans sa langue — qui n’a rien de vernaculaire. En ce sens, il répondait pleinement aux injonctions de C. Raffestin à sortir du langage ordinaire et à formuler une problématique permettant d’inférer un plan d’explication spécifique.

 

Il faudrait également dire un mot de ce qui diffère entre la thèse proprement dite et le livre qui en a été tiré quatre ans plus tard. Les introductions sont un peu différentes. Celle de 1983 a tiré les leçons d’une réflexion épistémologique qui a pris de l’épaisseur entretemps (cf. Auriac et Durand-Dastès, 1981). Elle est plus optimiste, également. Elle résume très fortement le contenu du premier chapitre de la thèse, intitulé « Cadre conceptuel et hypothèses », qui n’a pas été conservé. Mais la coupe la plus frappante est celle opérée sur les longues bibliographies clôturant les chapitres du volume de 1979. Loin de n’être que des listes, ce sont des mentions (le plus souvent) commentées, qui développent le contenu de bon nombre d’articles et de livres, comme autant de documents de travail qui renseigneraient sur l’activité de lecteur de Franck Auriac. Il y aurait un travail d’exégèse à faire de ce geste, que l’on retrouve au demeurant dans des travaux ultérieurs de leur auteur. À un niveau moins signifiant, une bonne partie de l’iconographie, notamment celle qui était de nature spéculative, a été retranchée. On la retrouve pour partie dans des articles publiés ultérieurement (par exemple dans Auriac, 1986a et 1986b). Dernière différence à souligner, il faudrait noter la présence d’une préface de Roger Brunet au livre de 1983, « l’espace, pour ne plus errer ». Les livres préfacés par R. Brunet ne sont pas nombreux. Celle-ci est une lecture très singulière. À bien des égards, on pourrait dire qu’elle opère un pas de côté par rapport au livre qu’elle présente.

 

Demeure une inconnue : s’il est revenu à plusieurs reprises sur ce travail fondateur, F. Auriac n’a jamais produit de compléments, de mises à jour ou de reformulations de ce qu’il avait écrit. À la différence d’auteurs qui font inlassablement évoluer leur interprétation de l’objet qui les a occupés, il ne s’est notamment pas demandé si des évolutions ultérieures du vignoble languedocien (tel son découpage et fractionnement en une marqueterie d’appellations locales et sous-régionales, dans le cadre de logiques dites « de qualité ») permettaient encore de le considérer comme un système socio-économique. Je l’ai interrogé sur la question, à laquelle il m’a répondu par l’affirmative, sans que nous ayons le temps d’approfondir le sujet. En un certain sens, ce qui reste son seul livre en nom d’auteur (unique), demeure le geste d’un moment, le cas échéant vulgarisable ou reproductible, sans y revenir vraiment.

 

Investissements collectifs

La période qui a immédiatement précédé et suivi la soutenance de sa thèse (en gros, 1978-1986) a été celui où il a été le plus actif du point de vue de la recherche et de l’élaboration intellectuelle. Dans cette période, une fois libéré de l’exercice « thèse d’État » et reconnu par lui, il s’est démultiplié dans diverses entreprises collectives : il a joué un rôle décisif dans l’organisation des Géopoints de 1982 à 1992 ; il est devenu l’une des figures importantes du comité de rédaction de l’Espace géographique et de Mappemonde ; il a participé aux grandes entreprises de bilan prospectif sur le devenir des sciences sociales des années 1980-1990, et en ce sens a participé à leur transformation. Dans le Géopoint de 1982, Le Territoire dans les turbulences, il a livré l’un de ses plus beaux textes, « Le Pays-territoire », qui est un travail d’exégète de la littérature savante qui était produite à l’époque sur la question des « pays ». [Nota bene : dans la version mise en ligne, la pagination d'origine figure en gras, entre crochets, et signale la fin des pages. L'importation dans overblog m'a par ailleurs contraint à reporter les notes en fin de document.]

 

F. Auriac et R. Brunet, Espaces, jeux et enjeux
Couverture d'Espaces, jeux et enjeux

Mais son autre contribution de grande ampleur de l’époque a été le pilotage, avec R. Brunet, du volume Espaces, Jeux et enjeux, publié en 1986 par Fayard et la Fondation Diderot. On peut lire ce volume de contributions se voulant fondamentales — c’est explicitement une « encyclopédie » — de diverses manières. L’une des plus évidentes est d’y voir l’intention de deux ténors de la géographie d’alors de faire dialoguer des auteurs venant d’horizons disciplinaires variés avec les figures les plus en vue des diverses sensibilités de la géographie du moment, sur le thème (théorique) de l’espace et du territoire comme productions des sociétés. On y trouve des contributions d’historiens (Bernard Lepetit et Patrice Bourdelais), d’économistes (Claude Lacour, Alain Lipietz), de sociologues (Jean-Pierre Garnier, Michel Marié, Y. Barel), d’un occitaniste-linguiste (R. Lafont) et d’un politiste (Paul Alliès). Y sont présents du côté de la géographie des représentants de l’analyse spatiale (Henri Chamussy, F. Auriac, G. Baudelle et P. Pinchemel, Y. Guermond, R. Brunet), des géographes sociaux (André Vant, Nicole Mathieu), diverses tendances de la « géographie politique » (Jacques Lévy, Yves Lacoste), de la géographie des représentations (Antoine Bailly) ou du territoire (C. Raffestin), des épistémologues du champ (Jean-Marc Besse et Marie-Claire Robic) et un « spécialiste » de la mondialisation (Olivier Dollfus). À l’époque, sur un tel sujet, ce n’était pas un casting mineur.

 

Revenant sur cette entreprise, il m’avait confirmé en avoir été la cheville ouvrière. On y retrouve également une bonne partie de ses réseaux ou inclinations personnelles. De façon très auriacienne, chaque texte est précédé par une présentation du ou des auteur(s), ainsi que du texte. L’introduction (non signée) est également (surtout) de sa main. À cet égard, et compte tenu de l’énergie éditoriale qu’il y a investi, on a affaire très certainement à l’autre livre de sa carrière. Recensé par François Walter dans les Annales Histoire Sciences sociales et par Jean-Bernard Racine dans l’Espace géographique, l’ouvrage a plus globalement retenu l’attention davantage pour certaines de ses contributions (ainsi celles de C. Raffestin et A. Vant) que comme dispositif d’ensemble. Six ans plus tard, il a été en quelque sorte supplanté par une entreprise similaire, l’Encyclopédie de géographie (Bailly, Ferras et Pumain, 1992, 1996), beaucoup plus volumineuse et bien moins spéculative : là ou il y avait encore de la réflexion en train de se cristalliser en 1986, les volumes d’Économica se donnent les traits de la « science normale » (au sens de Kuhn).

Extrait du volume 8 de l'Atlas de France, L'Espace rural, p. 68 (Cartographie après analyse factorielle)

Par la suite, F. Auriac s’est investi surtout dans des projets cartographiques, notamment dans le genre Atlas. Il a co-dirigé la collection Atlas de France-Reclus entre 1994 et 1996, a participé au comité de rédaction de la revue Mappemonde, fondée en 1986 par Roger Brunet (qui publie essentiellement des travaux autour de cartes). Il a partagé la direction du volume 8 de l’Atlas de France, Espaces ruraux, avec Violette Rey. Il en est le principal contributeur, étant l’auteur unique ou en collaboration d’une petite moitié de son contenu. Rare occasion de le voir revisiter la question viticole dans le Sud-Est. On peut faire l’hypothèse que le ralentissement de son activité de chercheur et d’écrivant après 1986 est liée à son investissement dans de nombreuses activités administratives et politico-syndicales.

 

Le patron universitaire et l’homme d’influence

Franck Auriac

En 1983, F. Auriac fut élu professeur à l’université d’Avignon, où il a fait la totalité de sa carrière jusqu’à sa retraite, en 1999. Il a néanmoins continué à résider à Montpellier, devenant une sorte de « navetteur ». Il y a dirigé sept thèses, sur des thèmes passablement éclectiques, du développement local au football de haut niveau, avec une légère dominance de thématiques liées aux systèmes d’information géographique (SIG) et à leur usage. Il a été directeur du DEA « Structures et dynamiques spatiales » entre 1986 et 1995 et de l’école doctorale associée deux ans supplémentaires — ces deux entités fédéraient des groupes dans 6 universités et ont donné naissance au laboratoire « Espace ». Resterait à mesurer sa position et son charisme comme enseignant, dont je n’ai pas idée à ce stade de l’enquête.

 

Homme de gauche de sensibilité marxiste, il s’est beaucoup investi dans les conseils pilotant le recrutement en géographie au niveau national. Il a été constamment présent dans la section « géographie » du CNU entre 1987 et 1996 (soit élu, soit nommé). Au CNRS, il a fait trois mandats (comme élu), l’un alors qu’il était maître-assistant (1978-1981), les deux autres une fois professeur (1988-92). Au sein de ces comités, ce représentant du SNESUP a souvent incarné la gauche, aussi bien dans les périodes d’affrontement avec une droite revenue aux affaires que dans des périodes plus consensuelles. Sa capacité polémique en réunion était relativement redoutée, comme j’ai pu m’en rendre compte lors de réunions du groupe Dupont. Je ne suis pas en mesure pour le moment de caractériser ce qu’a pu être sa ligne de politique scientifique, mais je note qu’il a été un soutien déterminant pour que vive une histoire et épistémologie de la géographie sous la forme d’une équipe de recherche (celle-là même dont je fais partie).

 

Il n’est pas dans mon projet ici de fournir une liste exhaustive de ses responsabilités. J’en ai recensé une vingtaine au total. Il importe sans doute de noter qu’il a été le deuxième successeur de Roger Brunet à la direction de la Maison de la géographie / GIP Reclus, en 1994-1996 (après Hervé Théry en 1991-1994), signe sans doute de la confiance que le créateur de la structure lui accordait. Son mandat a correspondu au point culminant des attaques politiques contre celle-ci, normalement prorogée pour dix ans en 1991 mais qui devait disparaître en 1997. Symbole honni du socialisme universitaire et d’une forme de géographie modélisatrice, vitupéré dans les colonnes d’Hérodote pour sa mobilisation de financements importants, le GIP Reclus a été démantelé paradoxalement entre 1998 et 1999, avec un effet retard sur les alternances politiques.

 

Un dernier lieu d’influence de F. Auriac a sans doute été la production de manuels scolaires de géographie, bien que l’on sache la latitude toute relative des auteurs dans ce genre d’entreprises éditoriales. Il a été en effet l’un des auteurs des manuels de géographie Magnard parus en 1988-89, qui en leur temps ont semblé renouveler les contenus proposés aux élèves en tenant compte de évolutions du champ universitaire. L’expérience s’est poursuivie en 1995-1996.

 

Bilan, nuances et envoi

Franck Auriac
cliché Yvette Auriac

Un temps figure de la modernité et de l’exigence intellectuelle dans la géographie française, Franck Auriac est sans doute moins présent dans la production et la réflexion d’aujourd’hui. Au-delà de son œuvre la plus connue, il fut essentiellement un auteur d’articles brefs, souvent publiés dans des volumes relativement confidentiels. Peu de gens savent qu’il a rédigé les chapitres sur le Pakistan dans le volume Afrique du Nord, Moyen Orient, Monde indien de la Géographie universelle Belin-Reclus (Auriac, 1995) ou qu'il a co-publié sur le tard des travaux sur le Viet-nam avec Vu Chi Dong. Qui ne serait pas attentif aux signes ténus de sa bibliographie n’y verrait pas l’un des nombreux fils qui ont traversé sa carrière. D’autres, comme les relations villes-campagnes ou les questions d’urbanisation des villes moyennes, l’ont occupé de manière plus récurrente, si ce n’est plus visible. Son travail statistico-cartographique mériterait sans doute aussi une évaluation spécifique.

 

Demeure une figure à la fois réservée et incisive de la géographie française du dernier tiers du XXe siècle, exigeante et hésitante. Franck Auriac s’est voulu un acteur parmi d’autres dans un mouvement qu’il envisageait essentiellement collectif, à l’image de nombre de ses « frères d’arme » de la géographie statistico-mathématique promue par le Groupe Dupont. Il était pourtant capable de s’enthousiasmer aussi pour un paysage ou une œuvre littéraire, moments qui révélaient alternativement sa part de classicisme (géographique) et d’anciennes amours que les contraintes d’une vie dédiée à des causes avaient laissé de côté. Ses travaux ont été un peu patinés par le temps mais qui sait les lire y trouve une intelligence peu commune. Pour cette seule raison, ils méritent d’être relus et revisités, et pas seulement comme des témoignages historiques.

Références

 

Auriac, F., Bernard, M.-C. et Carrière, P., 1969, « Systèmes de culture et conjoncture économique dans le canton de Remoulins (Gard) », BAGF, n° 375-376, p. 503-523.

Auriac, F., Bernard, M.-C., Lochard, E., 1975, « Le changement social dans les campagnes languedociennes », L'Espace géographique, IV, n° 4, p. 239-250.

Auriac, F., 1978, « De la notion au concept de combinaison en géographie » dans Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, Avignon, p. 123-129.

Auriac, F. & Durand-Dastès, F., 1981, « Réflexions sur quelques développements récents de l'analyse de systèmes dans la géographie française », Brouillons Dupont, n° 7, 1981, p. 71-80.

Auriac, F., 1982, « Le pays-territoire », dans Groupe Dupont, Géopoint 82, Les territoires de la vie quotidienne, Avignon, p. 19-45.

Auriac, F., 1983, « Espace et système » Bulletin de la Société Languedocienne de géographie, n° 1-2, p. 35-51.

Auriac, F., 1983, Système économique et espace, Paris, économica, « Géographia », 4.

Auriac, F. & Brunet, R., dir., 1986, Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard-Fondation Diderot.

Auriac, F., 1986a, « Du spatial et du social : de la géographie aujourd’hui », dans F. Auriac & R. Brunet, dir., Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard-Fondation Diderot, p. 73-81.

Auriac, F., 1986b, « Région-système. Région et systèmes économiques », L’Espace géographique, XV, n° 4, p. 272-277.

Delamarre, A., Auriac, F., 1991, « Cartographie de l'offre des équipements et des services en France », Mappemonde, n° 4, p. 23-26.

Auriac, F., 1995, « Le Pakistan », ch. 14-16, dans F. Durand-Dastès et G. Mutin, dir., Afrique du Nord, Moyen Orient, Monde indien, Paris, Belin-Reclus, Géographie universelle, p. 384-410.

F. Auriac et V. Rey, dir., 1998, Atlas de France, volume 8 : L'Espace rural, Paris-Montpellier, Reclus-La Documentation française.

F. Auriac et V. Chi Dong, 1998, Villes et organisation de l'espace au Viet-nam, atlas bilingue, Ho Chi Minh Ville, Fahasa.

F. Auriac, 2003, « Analyse spatiale et matérialisme : introspection», Géocarrefour, LXXVIII/1, p. 7-11.

Cauvin, C., 2007, « Géographie et mathématique statistique, une rencontre d’un nouveau genre », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 18 | 2007, mis en ligne le 03 octobre 2009, consulté le 11 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/histoire-cnrs/4131

Cuyala, S., 2015, « L’affirmation de la géographie théorique et quantitative française au cœur d’un moment d’ébullition disciplinaire (1972-1984) », Bulletin de l’Association de géographes français, 92 (1), p. 67-83. <halshs-01185914>

Orain, O., 2001, « Démarches systémiques et géographie humaine », Cours C.N.E.D. dans le cadre de la question d’agrégation Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, sous la direction de M.-C. Robic, fascicule III, Vanves, CNED, p. 1-64.

Orain, O., 2009, De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 427 p.

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"Constructivisme" : une reprise

Voici une version hybride du texte (modifications + certains passages retranchés). Je rappelle que la question de la pertinence géographique du label est essentielle ici :

 

Constructivisme 
 

Le terme de constructivisme désigne une posture philosophique pour laquelle toute réalité n’est connaissable qu’à travers des catégories préalables. Notre monde serait toujours pré-construit par des filtres, des grilles de lecture, des systèmes de représentation ou des façons d’agir qui configurent notre inscription en son sein et nos interactions avec lui. Le terme de constructivisme est devenu depuis deux décennies une sorte de porte-étendard pour de nombreux praticiens des sciences sociales. À ce titre, il désigne à la fois le refus d’une réalité sociale naturalisée en un état de chose immuable — et partant non révisable — par un discours officiel (religieux, étatique, bourgeois, scientifique…) et une volonté de rupture avec des épistémologies antérieures des sciences humaines (le fonctionnalisme et le structuralisme, conçus comme des avatars du positivisme). Les travaux de penseurs ayant déconstruit, à la suite de Friedrich Nietzsche, les systèmes de catégorisation de la pensée occidentale (Michel Foucault, Jacques Derrida), ont joué un rôle décisif dans la cristallisation du constructivisme comme posture épistémologique. On peut penser qu’il est devenu aujourd’hui une épistèmé dominante dans la pensée occidentale, à l’exception des sciences de la nature. 

À bien des égards, le constructivisme est une forme d’anti-réalisme. L’idée que l’on ne peut en aucun cas accéder directement à la réalité en soi est un point commun à tous les constructivismes actuels. Ce faisant, on se situe dans le sillage de traditions plus ou moins anciennes, qui ont pour caractère partagé d’avoir été longtemps discréditées. On pourrait mentionner la sophistique et la fameuse formule, attribuée à Protagoras, qui veut que « l’homme est la mesure de toutes choses ». Elle est relue aujourd’hui comme l’affirmation qu’il n’existe pas pour l’homme de savoir non humain, c’est-à-dire dégagé des systèmes anthropologiques de représentation, qui servent autant à fabriquer la connaissance qu’à la transmettre. À ce titre, le constructivisme est avant tout une forme héritée du nominalisme médiéval : le réel est trop divers, trop multidimensionnel, pour que nous puissions l’appréhender en tant que tel. Nous usons de discrétisations, de filtres, de schèmes intellectuels, etc., pour tailler dans le réel un monde vivable et à notre mesure. La langue que nous parlons, qu’elle soit véhiculaire ou spécialisée, contribue énormément à cet effet de crible qui fait de l’infini chaotique qui nous entoure un monde stable et rassurant. Le constructivisme au sens de Jean Piaget était une forme de nominalisme réactualisé. Le « réalisme interne » d’un Hilary Putnam a plus qu’un air de famille avec cette position. Le philosophe américain Nelson Goodman est sans doute celui qui est allé le plus loin dans cette conception avec sa théorie pluraliste des « mondes possibles ». Thomas Kuhn l’a appliquée au fonctionnement des sciences dans son fameux livre La structure des révolutions scientifiques

À ceci s’ajoute un autre argument, développé par la tradition pragmatiste américaine (William James, John Dewey), qui suggère qu’une représentation de la réalité tire sa stabilité de son efficacité dans l’action : avoir une théorie évolutive des obstacles permet à l’automobiliste sobre de survivre sur les routes ; considérer les banlieues à problème comme des ghettos dans le cadre d’une politique d’endiguement policier fonctionne tant que l’on arrive à conforter l’idée que les problèmes et les populations circonscrits ne pourront pas se propager… Le pragmatisme ouvre la voie à un constructivisme épistémologique : une théorie scientifique est vraie et fonctionnelle dans la mesure où elle obtient des succès par les actions sur le réel qu’elle rend possibles, et ce sont ces succès opérationnels qui fondent sa légitimité. La physique newtonienne a longtemps été considérée comme vraie par son pouvoir explicatif et par le nombre immense d’applications techniques qu’elle a rendu possibles. Là encore, on retrouve Thomas Kuhn, et l’idée que le succès d’un paradigme tient à sa capacité à résoudre des énigmes (puzzles) que la communauté scientifique pose à propos du monde naturel.
Plus radical, et partant bien plus rare, serait un constructivisme ontologique, qui nierait l’existence du réel tant que nous ne l’avons pas — à tout le moins — imaginé. C’est pourtant à ce niveau ontologique que le nominalisme ou le constructivisme sont souvent dénoncés par des réalistes comme une forme de relativisme, c’est-à-dire un scepticisme radical quant à notre capacité à avoir prise sur le réel ou à accéder à des vérités, fussent-elles provisoires. Bien peu de penseurs se sont réclamés du relativisme (Richard Rorty, Peter Hacker), tant le caractère auto-réfutant d’une forme simpliste de cette doctrine est évident : s’il n’y a pas de vérité, alors l’affirmation « il n’y a pas de vérité » est elle-même intenable… En revanche, on a vu émerger depuis les années 1970 diverses formes d’anti-réalisme qui mettent l’accent sur les aspects non rationnels (i.e. ne reposant pas sur une vérification ou une falsification expérimentales) de la production de connaissance : consensus collectif pour David Bloor et le « programme fort » de sociologie des sciences, caractère contingent de certaines découvertes scientifiques (qui doivent s’accommoder de conditions matérielles annexes mais déterminantes) dans le livre fameux d’Andrew Pickering, Constructing Quarks (1986), etc.
L’irruption d’explications sociologiques ou matérialistes pour évaluer le succès d’une big theory scientifique a généré une rupture persistante entre d’un côté scientifiques et philosophes « naturalistes » et de l’autre côté épistémologues et sociologues « constructivistes ». À ceci s’est ajoutée une forme de scepticisme quant à la neutralité idéologique des travaux scientifiques, qui s’est tout particulièrement appliqué à des domaines comme la médecine, la psychiatrie, et plus encore les sciences sociales, mettant en valeur l’effet normatif des catégorisations et leur effet en retour sur les populations catégorisées. Aussi Ian Hacking propose d’appeler constructionnisme social plutôt que constructivisme cette posture complexe. Elle implique tout à la fois une remise en cause des effets d’autorité dans la production scientifique, une posture sociologique plutôt interactionniste (un accord se stabilise progressivement par des négociations au sein d’un système d’acteurs — qui ne sont pas tous savants), un nominalisme focalisé sur les processus de « construction sociale » des objets de connaissance, et un refus de se prononcer sur la valeur de vérité et la stabilité des « découvertes ».

Le constructivisme n’est pas substantiellement étranger à la géographie : dès les années 1930-1940, des géographes américains ont adopté une posture pragmatiste qui s’est diffusée dans la discipline avec l’explosion du planning (aménagement régional) et de la géographie théorique et quantitative (années 1950-1960). Pour Edward Ullman, par exemple, c’est le chercheur qui définit une situation d’enquête sur les interactions spatiales, en fonction d’objectifs cognitifs et opérationnels qui ne s’imposent pas intrinsèquement (cf. Ullman, 1980). À l’exception notable d’un Jean Gottmann, ce pragmatisme américain a longtemps rebuté les géographes français, notamment ceux qui se sentaient concernés par les enjeux disciplinaires de l’aménagement (Pierre George, Jean Labasse). 

En revanche, on constate en France une synchronie entre la diffusion de la géographie théorique et quantitative, l’émergence d’une critique du réalisme de la géographie classique et un attrait nouveau pour une géographie « utile », c’est-à-dire susceptible d’aider à l’élaboration d’un monde « tissé de régions heureuses » (William Bunge). En effet, les années 1970 ont été le théâtre de bouleversements décisifs dans la géographie hexagonale, dont l’un des points d’orgue fut le colloque Géopoint de Lyon, en 1978, Concepts et construits dans la géographie contemporaine. Si l’élaboration d’une critique du réalisme géographique a surtout été le fait de quelques auteurs (Claude Raffestin au principal, mais aussi Jean-Bernard Racine et quelques autres), l’émergence d’un constructivisme « positif » fut largement œuvre commune, nourrie des lectures philosophiques des nouvelles générations (Gaston Bachelard, Jean Piaget, Louis Althusser). Pour autant, nombre d’acteurs de l’époque se revendiquaient principalement du positivisme (il s’agissait d’élaborer des lois de l’espace) et du matérialisme historique, et l’utilisation du terme « construit » provient d’une traduction littérale de l’anglais construct (modèle), plutôt que d’un fonds strictement piagétien. 

Dans la pratique empirique, ce constructivisme s’est nourri des problèmes soulevés par le développement de la statistique multivariée : à une époque où le traitement des données était extrêmement long et fastidieux, le problème de leur sélection en fonction d’une problématique de recherche se posait de manière presque évidente. Plus généralement, pour les générations nouvelles, l’idée d’une immersion dans un « sujet » ou un terrain sans hypothèses explicites et projet d’élucidation a paru de plus en plus intenable. Dès lors, l’exigence problématique (Orain, 2003) a peu à peu gagné l’ensemble du champ disciplinaire (grosso modo en une vingtaine d’années). À plus d’un titre, la thèse de Franck Auriac, Système économique et espace. Un exemple en Languedoc (soutenue en 1979) apparaît comme le prototype d’un nouveau régime de la recherche, que l’on peut qualifier a posteriori de constructiviste. L’idée de relire la trajectoire du vignoble du Languedoc comme celle d’un système socio-économique en contradiction avec le méta-système du capitalisme français donne lieu à une formulation dès l’introduction et à son explicitation (ou traduction) progressive, dans un style épistémologique qui s’inscrit en rupture par rapport aux codes et opérations cognitives de la géographie régionale française. Au-delà de cet exemple, la plupart des auteurs se réclamant de la théorie systémique ont pu, dans le sillage de Jean-Louis Le Moigne, se réclamer d’un constructivisme opérationnel.

En parallèle, l’émergence d’une géographie anthropocentrée s’intéressant au « vécu », aux « représentations », au « bien-être », à la « justice spatiale », sous l’égide d’auteurs extrêmement divers, va également remettre en cause l’idée que les « réalités objectives » sont accessibles à (ou simplement intéressent) la géographie. La géographie des représentations (Armand Frémont, Antoine Bailly) n’a pas été en reste pour critiquer l’idée de réalités géographiques données. Mais c’est moins dans le foisonnement de courants des années 1980 que dans l’avènement global d’une géographie des territoires durant les années 1990 que se précise un style constructiviste propre à cette mouvance. C’est alors que diffusent dans la géographie française des thématiques typiques (jeux d’acteurs, construction sociale des territoires, négociation des représentations urbaines, etc.). Divers courants fréquemment associés aux constructivismes actuels, tels l’interactionnisme, l’ethnométhodologie, la sociologie de la traduction, etc., ont une influence sur les géographes du territoire. Ceci explique pourquoi c’est dans cette mouvance que s’exprime le plus vigoureusement quelque chose comme un « constructionnisme géographique ». 

Peut-on au final parler d’un basculement de la communauté des géographes du réalisme au constructivisme ? Il y a sans doute plutôt coexistence que substitution, et une gamme de positionnements très divers, la plupart du temps implicites. Et ceci ne vaut pas que pour la France, tant on s’est habitué à ne retenir des géographies anglo-saxonnes que leurs avant-gardes.

 

Références bibliographiques générales :

 

Berger, P. & Luckmann, T., La construction sociale de la réalité, 1966, [trad. P. Taminiaux], Paris, Masson/A. Colin, 1996.

Cassirer, E., Substance et fonction. Éléments pour une théorie du concept [trad. P. Caussat], Paris, Minuit, 1977.

Fornel, M. de, et Lemieux, C., dir., Naturalisme versus Constructivisme, éds de l'EHESS, coll. « Enquête », 2008.

Goodman, N., Manières de faire des mondes [trad. M.-D. Popelard], Nîmes, Jacqueline Chambon, 1992.

Hacking, I., Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ? [trad. B. Jurdant], Paris, La Découverte, « Textes à l’appui / anthropologie des sciences et techniques », 2001.

Keucheyan, R., Le constructivisme, des origines à nos jours, Hermann, coll. « Société et pensées », 2007.

Kuhn, T. S., La structure des révolutions scientifiques, [trad. L. Meyer ; éd. originale : 1962, rééd. 1970], Paris, Flammarion, « Champs », 1983.

Le Moigne, J.-L., Le constructivisme,  t. 1 : « les enracinements » ; t. 2 : « épistémologie de l’interdisciplinarité », L’Harmattan, « Ingénium », 2001.

Putnam, H., Raison, vérité et histoire [trad. A. Gerschenfeld], Paris, Minuit, « Propositions », 1984.

Schmidt, S. J., Pour une réécriture du constructivisme. Histoires et discours, [trad. : E. Kimminich et F. Le Bouter], L'Harmattan, 2007.

 

Références géographiques :

 

Auriac, F., « Introduction », Système économique et espace, Paris, économica, « Géographia », 4, 1983, p. 7-12.

Ferrier, J.-P., Raffestin, C & Racine J.-B., « Vers un paradigme critique : matériaux pour un projet géographique », L’Espace géographique, VII, 1978, n° 4, p. 291-297.

Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, Avignon, 1978.

Lussault, M., « Constructivisme », dans J. Lévy et M. Lussault, dir., Dictionnaire de la géographie et des espaces en société, Paris, Belin, 2003, p. 200-202.

Orain, O., Le plain-pied du monde. Postures épistémologiques et pratiques d’écriture dans la géographie française au xxe siècle, thèse de doctorat sous la direction de Marie-Claire Robic, Paris, université de Paris I Panthéon Sorbonne, 2003. À paraître à l’Harmattan dans une version abrégée.

    Raffestin, C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, LITEC, 1980.

Raffestin, C., « Théories du réel et géographicité », EspacesTemps, n° 40-41, 1989, p. 26-31.

    Ullman, E. L., Geography as Spatial Interaction, University of Washington Press, 1980.

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Poétique et géographie (ou comment je les ai mariées à ma façon)

Un jour, un ami m’a demandé comment j’en étais arrivé à sympathiser avec deux géographes fort connus, l’un genevois et l’autre montpelliérain-avignonais. Le parcours est assez sinueux j'en conviens, et si vous n'aimez pas les réflexions autobiographiques, je vous déconseille de poursuivre. Le présent texte date d’il y a un an déjà, et la plupart de mes amis l'ont reçu sous forme de mail. J'ai simplement ajouté un paragraphe sur Vladimir Nabokov.

En quatrième, j'avais un professeur de français qui s’appelait Christian Joutard. Ses cours étaient terriblement ennuyeux, mais passionnants aussi, d'une certaine manière. Je crois bien que j'ai découvert l'interprétation auprès de lui : du texte, de l'image... C'est un exercice qu'à l'époque je n'arrivais pas à maîtriser. Je me morfondais des heures à la maison, incapable de trouver des réponses aux questions posées au bas des textes que nous avions à préparer. Je n'étais pas aidé : mes parents sont deux matheux, pas du genre inculte, mais pas des littéraires non plus. En rédaction, M. Joutard m’infligeait régulièrement des D ou des C-, ce qui me mortifiait, surtout quand il lisait ensuite les essais délicieux de certains de mes petits camarades. J'en ai conçu, pour longtemps, le sentiment que je n'étais pas doué pour ce genre d'exercices et qu'il existait une espèce supérieure, les « littéraires », qui possédaient une qualité dont j'étais dénué.

Passent les années, et avec elles monte le désir de compenser mon handicap, de devenir aussi capable qu'un autre dans la compréhension d'un texte. Cela n'avait rien à voir à l'époque, mais c'est aussi le moment où je voulais devenir psychiatre. Il en est résulté que j'étais très attentif à tout ce par quoi mes enseignants de français en arrivaient à commenter un texte. Je crois que j'ai réellement concentré mes facultés d'apprentissage sur cet exercice, avec une difficulté majeure, qui était l'absence d'un discours explicite sur comment il fallait faire. C'est dans ces années que j'en suis venu à considérer tout texte littéraire comme une énigme dont il fallait que je trouve la clef. C'était peut-être illusoire, mais l’exercice a été fécond, il me semble, à la longue. Cela ressemble étrangement à ce que mon maître saint Thomas Kuhn dit de l’apprentissage scientifique en général ! J'ai aussi bénéficié de la diversité parmi mes enseignants successifs, qui m'ont tous apporté quelque chose. De la quatrième à la terminale (deux profs hommes encadrant mes trois formatrices), je suis passé du statut d'élève médiocre en français à celui de quasi premier de la classe. En dissertation, cela a été très vite : j'ai toujours eu des facilités dans l'exercice. Cela m'a même valu un 18 au bac. En commentaire, il a fallu un long labeur. Je n'étais vraiment pas armé à la base pour l'exercice. Cette histoire me fait douter du caractère inné de nos facultés. Quand on veut très fort quelque chose et qu’on y travaille longtemps, le labeur finit par payer.

 

Autre détail, en apparence anodin : j’ai lu Pnine de Vladimir Nabokov alors que j’étais en troisième. Ce livre a été un choc. Dans les années qui ont suivi, j’ai lu la quasi-totalité de l’œuvre romanesque de ce monsieur, et l’ensemble de ses cours et essais littéraires. Même si nos vues politiques ne pourront jamais se rejoindre, pour le reste il a été une sorte de parrain pour moi. Pendant quinze ans au moins, j’ai aspiré sa manière comme un buvard s’emplit d’encre. En première, j’ai acheté l’essai que Maurice Couturier lui avait consacré aux éditions l’Âge d’homme en 1979. Et là, nouveau choc : j’ai découvert la critique littéraire structuraliste et tout particulièrement Gérard Genette, par l’entremise de cette étude. C’était très difficile à lire pour un adolescent de seize ans, mais j’ai été attiré par la poétique comme un papillon par une bougie. En outre, il existe une compatibilité fondamentale entre les structuralistes français et Nabokov dans la façon de concevoir la littérature. L’origine est d’ailleurs commune : c’est le formalisme russe et la revue Viékhi (les jalons), matrice qui a engendré Tynianov, Chklovski, Jakobson et les plus grands écrivains russes du XXe siècle, Biélyï, Nabokov, Zamiatine, Olécha, Tynianov (encore), etc. Grâce notamment à Tzvetan Todorov, la tradition critique est assez bien connue chez nous. En revanche, sorti de Vladimir Vladimirovitch, plus connu par sa carrière américaine et Lolita que par ses œuvres russes, les écrivains formalistes russes sont peu lus et peu connus. On leur préfère l’inspecteur de police Dostoïevskiï et le diacre Soljénitsyne, des moralistes en somme, pas ou peu des artistes.

C'est surtout à partir de la terminale que ma faculté de commentaire a commencé à voler de ses propres ailes. Je n'ai jamais fonctionné comme un « vrai » littéraire, en ce sens que je ne rendais pas des pièces sobres, sèches, inspirées, mais des machins longs, fluviaux, avec des masses de « preuves » et une terminologie intuitive. Je me souviens ainsi de l'énormité d'un commentaire du poème Clown de Michaux en hypokhâgne. Lors de ma première khâgne, j'ai accompli ce que je considère comme ma première réussite significative : décrypter un poème réputé hermétique de Joachim Du Bellay. Il faut dire que j'ai eu la chance cette année-là d'avoir un condisciple qui était vraiment un grand commentateur, David Ben Soussan, et d'avoir pu tirer des leçons de sa manière de faire. Le résultat est que, à la fin de ma seconde khâgne, avec deux amis futurs normaliens, nous nous amusions comme des jeunes Turcs sur les oeuvres au programme : Racine, Molière, Sartre, et surtout Rousseau et Ernest Renan (pour celui-là, le but était de montrer comment il se noyait dans ses contradictions). Il y avait entre nous ivresse et émulation.

J'ai intégré l'ENS de Fontenay-Saint-Cloud. Le hic, c'est que je l'ai intégrée dans l'option histoire-géographie. Après le bac, toujours à mon complexe d'infériorité à l'égard des « vrais littéraires » et parce que je n'avais pas fait de latin, je me suis engagé dans un cursus d'histoire. J'avais toujours excellé dans cette discipline, je l'aimais bien (sauf quand il fallait lire des livres). Sauf qu'il m'a fallu faire aussi de la géographie, cette matière un peu ennuyeuse, surtout avec l'émergence post-bac du commentaire de carte et de la géomorphologie. Deuxième embûche : le professeur d'histoire en khâgne était la personne la plus rébarbative de la terre. Mes six heures par semaine dans ses classes représentaient un calvaire de plâtre. En revanche, en géographie, les enseignants étaient dynamiques et leurs cours intéressants. Il y en avait un pour le commentaire de carte et un pour le programme « commun » de géographie. Avec ce dernier, j'ai fait pas mal de choses à l'extérieur du lycée : des randonnées, des soirées. C'était un homme jeune, et qui lors de ma deuxième khâgne a décidé de me mettre au travail dans sa discipline. Après une sale note au premier devoir sur table, il m'a enjoint de prendre les choses au sérieux, en jouant sur mon orgueil et nos relations amicales. Il m'a surtout fait lire de la géographie. LIRE de la géographie ! Cet entraînement spécifique n'a pas tardé à porter ses fruits, comme à chaque fois qu'il y a un obstacle à franchir. Et ce que mon enseignant n'avait pas mesuré, c'est qu'il m'a rendu sa matière attrayante, qu'il m'a fait découvrir des auteurs qui sont devenus mes premières admirations géographiques, au premier chef Roger Brunet, pour qui mon estime intellectuelle ne s’est jamais démentie. Je dois dire aussi que cet enseignant, Gabriel Weissberg, était exceptionnellement bon. Il avait une façon hors du commun d'aller à l'essentiel. Très nonchalant, il donnait l'impression de se moquer de tout, mais en fait ses cours étaient ce qu'on pouvait faire de plus fin, de plus nuancé, de plus ad hoc sur les questions posées. Je lui suis très reconnaissant de m'avoir fait décoller, mais je lui en « veux » un peu aussi, parce que j'ai imaginé que tous les géographes seraient comme lui ou Roger Brunet ! Et donc, écoeuré "par" l'histoire et regonflé par l'espace, j'ai décidé de devenir géographe. C'est mon prof de philosophie qui a été surpris, lui qui m'aimait bien aussi et me considérait comme un esprit plutôt spéculatif. Mais c'était un homme qui respectait profondément les choix et les idées des autres, quand bien même il ne partageait pas les unes ou ne comprenait pas les autres.

Pendant mes années à l'ENS, j'ai donc suivi un cursus de géographie : licence, maîtrise (à Paris I), agrégation (à l'ENS), DEA (à Paris I). Il n'a pas fallu un semestre pour que je découvre une toute autre géographie : ennuyeuse, professée par des fumistes, scholastique, etc. Au premier semestre de licence, j'avais plus de 20 heures, dont 18 à mourir d'ennui. Je n'arrivais pas à lire une ligne de ces manuels en plâtre qu'on nous recommandait. Heureusement qu’il y avait, outre les cours à l’ENS, Nicole Mathieu, Philippe Pinchemel et Emmanuel Gu-Konu. Pendant mes trois premières années, je n'ai pas fait grand chose, y compris l'année de l'agrégation. Je haïssais la géomorphologie et la géographie humaine me semblait complètement creuse. J'avais d'ailleurs un problème : je n'arrivais absolument pas à voir ce qui donnait une identité de science à cette matière accumulative, à cette fatrasserie encyclopédique. L'année d'agrégation a été un calvaire. C’était bien avant l’heureuse réforme de 2001. Je me contentais d'assister aux cours, et encore, pas tous. En revanche, je me suis définitivement réconcilié avec l'histoire cette année-là : nous n'avions que des cours excellents, avec les meilleurs spécialistes des questions au programme. Entre l'écrit et l'oral, j'ai fait pour mes petits camarades un topo sur la littérature russe entre 1900 et 1940, qui m'a permis enfin de renouer avec mes deux amours : la critique littéraire et la littérature russe (l'une des questions au programme était « Russie-URSS, de l'abolition du servage (1861) à l'opération Barbarossa (1942) » : encore une de mes veines). Et je me suis juré que je ne ferais jamais plus de géographie en recherche, si jamais j'avais l'agrégation. La crise a continué pendant les débuts de mon DEA. J'en avais choisi un qui s'intitulait « Analyse théorique et épistémologique en géographie ». C'était autant de gagné par rapport à la géographie mainstream. Outre la littérature, le russe et le commentaire de texte, la philosophie faisait partie des choses que j'aimais pratiquer.

 

C'est là que j'ai rencontré Marie-Claire Robic, ma future directrice de thèse, l'une des personnes qui ont le plus compté dans ma vie, modèle, source d'inspiration, etc. Outre que j'ai immédiatement adhéré à ce qu'elle racontait, il se trouve qu'elle organisait des séances durant lesquelles nous commentions des textes de géographes. C'était facile et agréable pour moi, qui avait passé mon adolescence à apprendre à commenter. Ensuite, je suis parti en Russie, avec dans l'idée de faire une thèse sur les récits de voyage en Sibérie au XIXe siècle : un stratagème pour échapper à la géographie ! Mon séjour là-bas m'a terrorisé. C'était le début de l'ère Eltsine. Je ne retrouvais plus le doux pays brejnévien (!) de mon adolescence. Je n'avais pas envie de retourner tous les ans dans ce chaos déliquescent, où les tracasseries administratives étaient restées aussi ubuesques, mais où le spectacle de la misère était omniprésent. Faire une thèse sur le délabrement du pays eut été la seule chose décente. Mais je ne suis pas économiste et je ne voulais pas faire de la géographie de terrain. J'ai tourné casaque. En plus, à mon retour, j'ai eu le choc d'une leçon d'anthologie que nous prodigua Jean-Louis Tissier : une comparaison entre Zola et Vidal de la Blache qui était absolument lumineuse. J'ai décidé de travailler sur la géographie française et de lui appliquer ce que je savais faire : des commentaires de texte. Je ne rentre pas dans les détails des années 1992-1997, durant lesquelles ce projet n'était qu'une velléité (il y a eu le travail, la vie de couple, le bébé, les 2 ans à l'étranger, la maladie au retour). 

À l'été 1997, Marie-Claire Robic m'a enrôlé pour un colloque qui devait se tenir à Sion (Suisse). Là, je me suis retrouvé au pied du mur. Les piles marmoréennes d'ouvrages de géographie devaient produire quelque chose, sinon j'étais un homme mort. Et elles ont produit. Produit à propos d'auteurs, produit un « sens de l'histoire » (hum). Je me suis mis au travail. 1997-2003 : travail intermittent, au rythme des colloques d'abord, puis des grandes vacances, puis, après avoir décroché un détachement au CNRS, travail de longue haleine, intense. Et les écrits des géographes francophones sont devenus ma façon d'appliquer ce que j'avais acquis durant mon adolescence. Particulièrement, les textes énigmatiques, les travaux difficiles, sont devenus un challenge. Parmi ceux-là, deux noms surnagent : Franck Auriac, l'auteur d'une thèse fascinante « sur » le vignoble languedocien découverte pendant mon année de maîtrise ; et Claude Raffestin, immense géographe genevois, qui se trouve être également l'un des plus grands théoriciens de la géographie francophone. Entre autres choses, je leur ai finalement consacré une moitié de chapitre de ma thèse, le dernier, dans lequel figuraient deux monographies de leurs productions respectives. Ils ne sont pas les deux seuls auteurs sur lesquels je me suis longuement arrêté : on peut voir mon travail comme une succession de monographies partielles. Mais ils sont les seuls auteurs vivants sur lesquels j'ai fait un travail de "corpus" et auxquels j'ai pu adresser ma thèse. J’en ai également envoyé un à Roger Brunet (et à quelques autres) mais il n'y a pas vraiment de monographie sur lui dans ma thèse. Il est très présent, mais de manière plus diffuse. Un jour, j’écrirai un livre sur l’œuvre de Roger Brunet. 

Petit à petit, je me suis réconcilié avec la géographie. Grâce à ces quelques-uns qui m'ont redonné foi dans les géographes, outre les trois sus-cités et mes profs de khâgne (Gabriel Weissberg et Jean-Marc Pinet), outre Marie-Claire, Jean-Louis Tissier et Nicole Mathieu, certains géographes. Faut-il des noms ? Beaucoup de Dupont, surtout le noyau ancien (si je commence à citer et que j'en oublie, je pourrais me faire des ennemis !), Philippe Pinchemel, Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, Bernard Debarbieux, Catherine Rhein, Georges Bertrand, Vincent Veschambre, Vladimir Kolossov, Fabrice Ripoll, quelques autres. Il y a aussi tous ceux que je n’ai pas encore lus et que je ne pourrais donc évoquer. 

Je pense que je suis d'abord et avant tout un clinicien — et c'est là qu'on retrouve la psychiatrie. J'essaie de rentrer dans la pensée de quelqu'un, de la comprendre, de la faire fonctionner de l'intérieur. Rien n'est davantage victorieux pour moi que de comprendre des développements qui m'étaient inaccessibles à priori, des raisonnements étrangers à ma façon de penser. Me décentrer pour saisir le point de vue de l'autre, dans sa différence radicale et irréconciliable. L'écrit d'autrui est ma base principale, jusqu'à présent, avec cette commodité du précipité que l'on peut exciper pour l'exhiber, pour que ce que l'on affirme ne soit pas qu'une glose invérifiable.

Je pense que ce qui m'aide pas mal dans la vie est d'avoir été reconnu comme "juste" par certains de ceux que j'ai essayé de comprendre. C'est d'ailleurs tout à la fois gratifiant et une malédiction : nombreux sont ceux qui n'aiment pas qu'on les dénude...

 

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