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Articles avec #histoire des sciences catégorie

Penser par écoles, n° 32 de la RHSH

À l'issue d'un concours de circonstances, je me suis retrouvé à diriger avec Jean-Christophe Marcel — et le concours déterminant de l'ami Wolf Feuerhahn — le numéro 32 de la Revue d'histoire des sciences humaines, intitulé « Penser par écoles ». Il est arrivé chez l'éditeur, mais ne paraîtra officiellement que le 12 juillet prochain. Il faut dire qu'il a pris un certain retard.  Le dossier comprend six textes et un entretien avec Jean-Michel Chapoulie, l'auteur du passionnant La Tradition sociologique de Chicago (dont la 2e édition vient de paraître). Les objets des articles sont variés, ces derniers reposent le plus souvent sur une étude de cas, avec une grande variété disciplinaire, même si la sociologie est assez présente. Et pour cause, dans la mesure où les sociologues ont investi assez fortement — mais aussi pas mal décrié — cette façon de délimiter, définir ou contraster des collectifs de recherche. On trouve dans ce volume des contributions d'historiennes (J. Carroy, A. Petit, M.-C. Robic) et de sociologues (M. Hirschhorn, J.-M. Chapoulie) chevronné-e-s, ainsi qu'un texte d'un jeune chercheur, Jean-Baptiste Devaux. À cet égard, le volume contraste pas mal avec le précédent. Je ne résumerai pas ici les différents articles, dont on trouvera les titres ci-dessous (ils sont assez parlants). Je suis particulièrement heureux que le volume comprenne un texte de Marie-Claire Robic sur le label «école française de géographie » et ses multiples variants, non seulement parce que ça lui a donné l'occasion de faire le point sur l'historicité de cette étiquetage, mais aussi parce que, d'une certaine manière, elle a elle-même «fait école » et je suis bien placé pour le savoir. Je suis aussi ravi de l'entretien que nous avons eu avec J.-M. Chapoulie, occasion de donner à cette figure discrète mais très sûre la possibilité de revenir plus globalement sur sa trajectoire et ses convictions.

J'ai écrit l'introduction, où j'explore (entre autres choses) quatre univers disjoints et fonctionnant en silo : une certaine sociologie fonctionnaliste américaine ayant pratiqué une forme d'histoire disciplinaire à la fin des années 1960 / début des années 1970 (Terry Clark, Edward Tiryakian) et ses émules (Martin Bulmer) ou contempteurs (Lee Harvey) britanniques ; un ensemble d'historiens des sciences (de laboratoire) anglo-américains (citons Jack Morrell, Gerald Geison, John Servos et Kathryn Olseko) ayant développé en interaction dans les années 1970-1990 le thème plus spécifique des « research schools », qui leur semblait l'unité fonctionnelle à travers laquelle on pouvait étudier l'affirmation des sciences de laboratoire (et dans une moindre mesure des sciences de terrain comme l'écologie ou la géologie) au XIXe et au début du XXe siècle ; deux historiens de la linguistique ayant surtout exploré la valeur de démarcation de la catégorie d'« école de pensée » (Olga Amsterdamska, Christian Puech) ; enfin un certain nombre de sociologues américains et français (Andrew Abbott, Howard Becker, Jean-Louis Fabiani, etc.) ayant abordé cette catégorie d'« école » avec des sentiments ambivalents.  Comme il est aisé de le constater, il n'est pas vraiment question d'histoire de la géographie... L'une des conclusions les plus marquantes à mes yeux serait qu'en histoire des sciences (humaines et sociales) aujourd'hui, travailler sérieusement sur des « écoles » revient le plus souvent à examiner des opérations d'étiquetage (en négatif comme en positif). L'alternative possible serait de s'en tenir à la signification littérale du terme et d'examiner les processus de transmission et de reproduction mis en œuvre par des universitaires ou chercheurs. Ou encore de considérer des « schools of activity » en suivant la piste proposée par Samuel Gilmore, qui met en exergue le « faire avec » ou le « faire ensemble », plutôt que l'idée d'un groupe réuni autour d'une doctrine homogène.

Me reste à signaler pour finir un bel article en varia de Laurent Dedryvère sur le parcours de Walther Heissig dans les années 1930 et les années 1940-45 : avant de devenir un spécialiste mondialement reconnu des études mongoles, W. Heissig a eu une jeunesse (tristement banale à l'époque) d'engagements national-socialistes, que l'auteur retrace minutieusement, en montrant la souplesse et l'opportunisme de ses choix politico-académiques successifs. Il aurait d'ailleurs pu devenir l'un des tenants de la Geopolitik haushoférienne, même s'il a choisi après guerre une ligne beaucoup plus érudite et discrète. On trouvera également un stimulant panorama des recompositions des sciences sociales dans l'espace post-yougoslave, proposé par Anne Madelain et Agustín Cosovschi.

 

Argumentaire du dossier

Parler d'« école » à propos de collectifs savants est très commun, mais fait rarement l’objet d’enquêtes historiques. L’objectif de ce numéro est de prendre au sérieux son usage par les savants, non seulement comme étiquette commode ou à charge, mais aussi comme révélateur de la fabrique des sciences humaines et sociales, en particulier depuis qu’elles sont devenues des disciplines (fin xixe – début xxe siècles). Qui dit « école » dit « maître(s) » et « élève(s) », des modalités de transmission et d’élaboration collective, mais aussi de subversion plus ou moins avouée. La catégorie peut renvoyer à des styles et des pratiques scientifiques (sous la formule controversée des « écoles de pensée »), à des conditions de production localisées, à des modes de fonctionnement de la recherche et de l’enseignement. Bien souvent, on parle d’« écoles » en sciences humaines et sociales pour insister sur la construction, à un moment donné, d’une tradition, sinon d’une orthodoxie. À travers des cas variés dans le temps et l’espace, et d’ampleur inégale, ce volume entend contribuer à renouveler le travail historiographique sur cette catégorie d’analyse.

 

Sommaire

 

Les Écoles en sciences de l’homme : usages indigènes et catégories analytiques (introduction)

Olivier Orain

Les chemins de l’école (1860-1914). Usages du label d’école à propos de la géographie française

Marie-Claire Robic

Jeux d’écoles hypnotiques : Paris-Nancy fin de siècle

Jacqueline Carroy

Positivisme(s), écoles et mouvances

Annie Petit

L’impossible reproduction d’un collectif savant. Faire école en économie industrielle en France (1975-1991)

Jean-Baptiste Devaux

L’école en sociologie : catégorie, objet, étiquette

Monique Hirschhorn

Réfléchir depuis Chicago : le regard de Jean-Michel Chapoulie sur une tradition qui n’a pas fait école

Wolf Feuerhahn et Olivier Orain

 

Document (hors dossier)

Norbert Elias, Sur l’émergence des sciences modernes de la nature. Plan pour un projet d’habilitation [traduction par Agathe Orain]

Norbert Elias et les études sur la Renaissance à Heidelberg (années 1920) [traduction par Wolf Feuerhahn]

Reinhard Blomert

 

Varia

De l’engagement national-socialiste à l’érudition philologique. Walther Heissig et les débuts des études mongoles en Allemagne

Laurent Dedryvère

 

Débats, chantiers et livres

L’espace post-yougoslave : un laboratoire des sciences humaines et sociales?

Anne Madelain et Agustín Cosovschi

 

• Han F. Vermeulen, Before Boas. The Genesis of Ethnography and Ethnology in the German Enlightenment, Lincoln/Londres, University of Nebraska Press, 2015. (Silvia Sebastiani)

• Annie Petit, Le système d’Auguste Comte. De la science à la religion par la philosophie, Paris, Vrin, 2016. (Anne-Marie Drouin-Hans)

• Jacqueline Léon, Histoire de l’automatisation des sciences du langage, Lyon, ENS Éditions, 2015. (Emanuel Bertrand)

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Franck Auriac (1935-2017)

Franck Auriac (1935-2017)

 

 

Franck Auriac est parti sans bruit au commencement de l’hiver 2017. Depuis des années, des soucis de santé l’avaient subtilisé au monde académique. Mais ce n’était pas forcer son tempérament, lui qui préférait le travail discret aux coups de clairon. Il n’a pas été, loin de là, un entrepreneur de notoriété pour lui-même et ses travaux se sont souvent inscrits dans un cadre collectif, de sorte que sa mémoire est à bas bruit. L’objectif de ce texte est de fournir quelques éléments pour aller contre le risque d’oubli et rendre justice — un tant soit peu — à son travail. J’ai eu la chance de le fréquenter épisodiquement dans les années 2000 et de le faire parler de sa trajectoire, exercice auquel il ne rechignait pas. Hélas, c’était à l’occasion d’échanges amicaux, dont il ne me reste que des souvenirs fragmentaires et assez flous. Il a par ailleurs écrit un texte pour partie autobiographique, publié dans Géocarrefour en 2003. Yvette Auriac a eu la gentillesse de me communiquer un curriculum vitae qui me permettra de ne pas proférer de bêtises et (trop) d’approximations. Elle m'a également communiqué les quelques photographies qui agrémentent le texte. J'ai par ailleurs créé plusieurs pages en annexe à cet hommage : l'une reprend mon analyse déjà ancienne de Système économique et espace et des articles connexes ; une autre met à disposition une version numérisée de l'article de Franck Auriac « Le Pays-territoire » (Géopoint 82), avec l'aimable autorisation du Groupe Dupont et d'Yvette Auriac.

 

Avant Système économique et espace

Franck Auriac
Franck Auriac, cl. Yvette Auriac

Franck Auriac venait du Cantal, sa région de cœur. Comme il l’a retracé lui-même, il a d’abord marché dans les traces de ses parents instituteurs — primaire supérieure, école normale — avant d’entrer à l’École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique (ENSET) de Cachan. Il se destinait alors à enseigner les Lettres et l’histoire-géographie en lycée technique, avec un tropisme marqué pour la littérature, qui est toujours restée chez lui un jardin secret, non sans éprouver parfois quelques regrets de ne pas avoir choisi cette voie. Repéré par Pierre George, qui avait ses entrées à Cachan, il fut incité par ce dernier à passer l’agrégation de géographie.

Et lui-même de commenter :

Il me semble aussi que l'enseignement reçu en scolarité secondaire, celui par exemple des disciplines d'histoire et géographie, ne laissait guère supposer l'existence d'une plus grande diversité de sciences sociales ouvertes à d'autres voies. Sans cette ignorance, j'aurais bien, par exemple, fait le choix de l'économie plutôt que de la géographie.

L'entrée à l'École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique n'était pas alors (milieu des années 50) la meilleure opportunité pour devenir géographe. Il fallut quelque temps pour constater qu'une éventuelle promotion professionnelle passerait par la voie de l'agrégation et que surtout, seule celle de géographie pouvait convenir à l'évaluation de mes aptitudes. Plus que celles-ci, s'impose une sensibilité résultant d'une enfance campagnarde et d'une forte imprégnation des lieux habités. (Auriac, 2003, p. 7)

 

Au sortir de l’ENSET (1959), il fut professeur de lycée dans le Sud-Est, à Valence, Grenoble puis Montpellier. Il passa finalement l’agrégation en 1966, à la suite de quoi il obtint un poste d’assistant à l’université de Montpellier (1967). Il publia ses premiers articles dans le Bulletin de la Société Languedocienne de géographie et le BAGF, certains en collaboration avec Marie-Claire Bernard (née en 1936) ou Pierre Carrière (né en 1932). La thématique en était clairement l’espace rural, sa stratification sociale et ses activités (sans exclusive pour l’agriculture). Dès cette époque, la géographie qu’il pratiquait était clairement socio-économique, proche de ce que pouvait faire un Pierre George (1909-2006) à l’époque, dont P. Carrère était l’un des épigones. Les traitements statistiques occupent déjà une part non négligeable dans ces premières publications. Mais la rencontre décisive de ces années — explicite dès l’article du BAGF de 1969 publié en collaboration avec M.-C. Bernard — est le laboratoire d’économie rurale (INRA) de Montpellier, en particulier Philippe Lacombe (1939-2017) et Jean-Louis Guigou (né en 1939). Franck Auriac a plusieurs fois eu l’occasion d’exprimer combien la forme de marxisme hétérodoxe que développaient alors les « économistes ruraux de Montpellier » avait été une source d’inspiration pour lui.

 

Dans les années 1970, il participa aux stages de formation aux techniques statistico-mathématiques organisés par l’ORSTOM puis le CNRS (Cauvin, 2007 : Cuyala, 2015) et rejoignit précocement le Groupe Dupont. Il publia ses premiers travaux utilisant l’analyse factorielle en 1975, année où paraissent ses premiers articles dans l’Espace géographique, alors jeune revue lancée trois ans auparavant. En 1978, il fut l’un des animateurs du deuxième colloque Géopoint,  Concepts et construits dans la géographie contemporaine (Lyon). Il y présenta un texte, « De la notion au concept de combinaison en géographie », qui revisitait la catégorie de « combinaison » de la géographie classique (en particulier chez A. Cholley et P. George) et proposait de la reconstruire en termes de « formulation matricielle » et d’analyse multivariée. Clairement, cette élaboration se ressentait de sa récente acculturation aux techniques de traitement et de classification statistico-mathématiques basées sur la co-variance. Sa participation aux Géopoints successifs fut aussi l’occasion de rencontrer des auteurs comme Henri Reymond (né en 1930) et Claude Raffestin (né en 1936), dont il a dit l’importance dans l’élaboration de sa propre réflexion : la réflexion du premier sur la « contradiction espace-étendue » et les questions d’espacement ; la posture épistémologique du second et son affirmation du caractère construit des objets géographiques.

 

Le livre d’une vie ?

Franck Auriac, Système économique et espace. Un exemple en Languedoc (1979)
Couverture de la thèse

Pour autant, sa production des années 1970 demeura assez éclectique : assez classiquement, des voyages et mission à l’étranger l’amenèrent à publier des articles et rapports à propos du Pakistan (1976) et de la Bulgarie (1977-78). Suite à ces diversions, il a raconté plusieurs fois avoir voulu se recentrer, rassembler les éléments épars de sa recherche et faire le point sur son sujet de thèse, déposé depuis déjà douze ans. Le processus d’écriture qui en découla fut relativement intense et bref. Il déboucha sur les 438 pages de Système économique et espace. Un exemple en Languedoc, thèse soutenue début octobre 1979. Deux ans après la thèse de Michel Chesnais (1939-2001) et un an après celle d’Yves Guermond (né en 1936), c’était l’une des toutes premières à se revendiquer de la « géographie théorie et quantitative » qui avait émergé en France au début de la décennie 1970. Le jury comprenait, outre son directeur de thèse Raymond Dugrand (1925-2017, élève de Pierre George, spécialiste des relations ville-campagne et du Languedoc), Yves Barel (1930-1990, sociologue, l’un des promoteurs de l’approche systémique en France), André Fel (1926-2009, ruraliste, alors professeur à Clermont-Ferrand), Bernard Kayser (1926-2001, autre élève de P. George, lui aussi spécialiste des relations entre le rural et l’urbain), Robert Lafont (1923-2009, occitaniste, alors professeur à l’université Paul-Valéry) et Henri Reymond. Le jury, « très complet au regard du but explicite de la thèse » se déclarait dans le rapport de soutenance « unanime à reconnaître l’originalité profonde du travail présenté » et déplorait « la modestie d’un titre qui reflète mal les caractéristiques et l’importance de la réflexion » de son auteur. On sent dans l'écriture du rapport, au moins épisodiquement, la patte d’Henri Reymond. Le texte est jugé alternativement « dense et élégant » et « par trop « jargonnesque » dans ses concepts », même si le jury énonce que « cette thèse constitu[e] une réponse valable à l’actuelle crise de la géographie qu’elle spécifie clairement dans le premier chapitre ». Et de poursuivre plus loin : « Cette nouvelle approche, qui lie systémisme et matérialisme dialectique, demande, a souligné un membre du jury, que se réalise parmi les géographes une véritable révolution intellectuelle. » Il finissait en saluant un « excellent travail » doté d’ « une heuristique à la fois tranquille et provocante dans la pertinence disciplinaire de ses propositions ».

 

Système économique et espace de Franck Auriac
Un gradient de viticolité

Analyser la réception de cette thèse et du livre qui en a été tiré (Auriac, 1983) est une affaire difficile : il y en eut très peu de comptes rendus, significativement aucun dans les Annales de géographie et — c’est plus surprenant — dans l’Espace géographique. L’analyse la plus développée fut produite par Alain Reynaud à propos du volume de 1979 dans les Travaux de l’institut de géographie de Reims en 1981. Significativement, A. Reynaud déplorait qu’elle soit demeurée « très confidentielle dans sa diffusion » « deux ans après sa soutenance ». Pour autant, la référence au livre publié en 1983 est en revanche importante, quoique diffuse, dans un large éventail de travaux publiés dans les deux décennies qui ont suivi, en particulier ceux marqués par une ambition théorique. Elle y est souvent comprise comme un manifeste du « systémisme », alors que son marxisme a peu retenu l’attention : il faut dire qu’elle a été lue (ou feuilletée) au moment où s’amorçait le reflux du marxisme dans la géographie française comme discours dont on se revendique. Elle a reçu un meilleur accueil que d’autres productions estampillées « théoriques et quantitatives » car elle semblait indemne du « spatialisme » ou du « fétichisme de l’espace » que nombre de géographes « sociaux » ou « des représentations » ont beaucoup reproché à l’analyse spatiale (après que cela eut été un débat interne à celle-ci). Elle a été considérée, dans le contexte polyphonique des années 1980 et du début des années 1990, comme un livre ayant fait date et ayant profondément renouvelé les démarches de la géographie française. Pour autant, elle a été assez peu discutée, reprise (dans ses procédures) ou mise en débat, que ce soit par les spécialistes de géographie viticole (qui n’y retrouvaient pas leurs centres d’intérêt), les tenants d’une approche systémique, ou les débats sur la pertinence du cadre régional. La seule controverse que je connaisse a été enclenchée par Guy Baudelle et Philippe Pinchemel dans un article d’Espace, jeux et enjeux (cf. infra), dont Franck Auriac était l’éditeur. Ils lui reprochaient entre autres d’avoir présenté une version trop abstraite et intellectualisée de son objet, et d’avoir récusé la possibilité d’un système littéralement spatial (pour F. Auriac, on ne peut parler que de système spatialisé, la « potentialisation spatiale » et la « spatialisation » d’un système socio-économique étant des résultantes de processus hétéronomes — sur ces débats, cf. Orain, 2001).

 

Je ne reviens pas sur le contenu du livre publié, sur lequel j’ai abondamment écrit. Je renvoie le lecteur à mon compte rendu de 1992 (une version marginalement réécrite constitue la troisième partie de mon cours Démarches systémiques et géographie humaine [Orain, 2001]) et l’on en trouve une interprétation sous l’angle du constructivisme dans le dernier chapitre de De Plain-pied dans le Monde (Orain, 2009 : 359-375). Franck Auriac était mal à l’aise avec cette étiquette de « constructiviste », qui ne faisait pas partie de ses catégories avant de lire ma thèse en 2003. Il m’avait envoyé en retour sa contribution à Géocarrefour, op. cit., dans laquelle il se définit lui-même comme à la fois « positiviste » et « matérialiste ». Il se reconnaissait davantage dans les analyses de détail du Plain-pied et m’avait affirmé que de son point de vue le vignoble languedocien n’était pas littéralement un système mais se prêtait à une analyse en termes systémiques. Il exprimait également une forme de frustration à l’égard de l’écriture de son livre. Pourtant, dans les spécificités de ses formulations à la fois denses et rigoureuses, Système économique et espace possède un potentiel de séduction intellectuelle, qui suppose de dépasser l’obstacle que peut constituer son mode de formulation : il faut rentrer dans sa langue — qui n’a rien de vernaculaire. En ce sens, il répondait pleinement aux injonctions de C. Raffestin à sortir du langage ordinaire et à formuler une problématique permettant d’inférer un plan d’explication spécifique.

 

Il faudrait également dire un mot de ce qui diffère entre la thèse proprement dite et le livre qui en a été tiré quatre ans plus tard. Les introductions sont un peu différentes. Celle de 1983 a tiré les leçons d’une réflexion épistémologique qui a pris de l’épaisseur entretemps (cf. Auriac et Durand-Dastès, 1981). Elle est plus optimiste, également. Elle résume très fortement le contenu du premier chapitre de la thèse, intitulé « Cadre conceptuel et hypothèses », qui n’a pas été conservé. Mais la coupe la plus frappante est celle opérée sur les longues bibliographies clôturant les chapitres du volume de 1979. Loin de n’être que des listes, ce sont des mentions (le plus souvent) commentées, qui développent le contenu de bon nombre d’articles et de livres, comme autant de documents de travail qui renseigneraient sur l’activité de lecteur de Franck Auriac. Il y aurait un travail d’exégèse à faire de ce geste, que l’on retrouve au demeurant dans des travaux ultérieurs de leur auteur. À un niveau moins signifiant, une bonne partie de l’iconographie, notamment celle qui était de nature spéculative, a été retranchée. On la retrouve pour partie dans des articles publiés ultérieurement (par exemple dans Auriac, 1986a et 1986b). Dernière différence à souligner, il faudrait noter la présence d’une préface de Roger Brunet au livre de 1983, « l’espace, pour ne plus errer ». Les livres préfacés par R. Brunet ne sont pas nombreux. Celle-ci est une lecture très singulière. À bien des égards, on pourrait dire qu’elle opère un pas de côté par rapport au livre qu’elle présente.

 

Demeure une inconnue : s’il est revenu à plusieurs reprises sur ce travail fondateur, F. Auriac n’a jamais produit de compléments, de mises à jour ou de reformulations de ce qu’il avait écrit. À la différence d’auteurs qui font inlassablement évoluer leur interprétation de l’objet qui les a occupés, il ne s’est notamment pas demandé si des évolutions ultérieures du vignoble languedocien (tel son découpage et fractionnement en une marqueterie d’appellations locales et sous-régionales, dans le cadre de logiques dites « de qualité ») permettaient encore de le considérer comme un système socio-économique. Je l’ai interrogé sur la question, à laquelle il m’a répondu par l’affirmative, sans que nous ayons le temps d’approfondir le sujet. En un certain sens, ce qui reste son seul livre en nom d’auteur (unique), demeure le geste d’un moment, le cas échéant vulgarisable ou reproductible, sans y revenir vraiment.

 

Investissements collectifs

La période qui a immédiatement précédé et suivi la soutenance de sa thèse (en gros, 1978-1986) a été celui où il a été le plus actif du point de vue de la recherche et de l’élaboration intellectuelle. Dans cette période, une fois libéré de l’exercice « thèse d’État » et reconnu par lui, il s’est démultiplié dans diverses entreprises collectives : il a joué un rôle décisif dans l’organisation des Géopoints de 1982 à 1992 ; il est devenu l’une des figures importantes du comité de rédaction de l’Espace géographique et de Mappemonde ; il a participé aux grandes entreprises de bilan prospectif sur le devenir des sciences sociales des années 1980-1990, et en ce sens a participé à leur transformation. Dans le Géopoint de 1982, Le Territoire dans les turbulences, il a livré l’un de ses plus beaux textes, « Le Pays-territoire », qui est un travail d’exégète de la littérature savante qui était produite à l’époque sur la question des « pays ». [Nota bene : dans la version mise en ligne, la pagination d'origine figure en gras, entre crochets, et signale la fin des pages. L'importation dans overblog m'a par ailleurs contraint à reporter les notes en fin de document.]

 

F. Auriac et R. Brunet, Espaces, jeux et enjeux
Couverture d'Espaces, jeux et enjeux

Mais son autre contribution de grande ampleur de l’époque a été le pilotage, avec R. Brunet, du volume Espaces, Jeux et enjeux, publié en 1986 par Fayard et la Fondation Diderot. On peut lire ce volume de contributions se voulant fondamentales — c’est explicitement une « encyclopédie » — de diverses manières. L’une des plus évidentes est d’y voir l’intention de deux ténors de la géographie d’alors de faire dialoguer des auteurs venant d’horizons disciplinaires variés avec les figures les plus en vue des diverses sensibilités de la géographie du moment, sur le thème (théorique) de l’espace et du territoire comme productions des sociétés. On y trouve des contributions d’historiens (Bernard Lepetit et Patrice Bourdelais), d’économistes (Claude Lacour, Alain Lipietz), de sociologues (Jean-Pierre Garnier, Michel Marié, Y. Barel), d’un occitaniste-linguiste (R. Lafont) et d’un politiste (Paul Alliès). Y sont présents du côté de la géographie des représentants de l’analyse spatiale (Henri Chamussy, F. Auriac, G. Baudelle et P. Pinchemel, Y. Guermond, R. Brunet), des géographes sociaux (André Vant, Nicole Mathieu), diverses tendances de la « géographie politique » (Jacques Lévy, Yves Lacoste), de la géographie des représentations (Antoine Bailly) ou du territoire (C. Raffestin), des épistémologues du champ (Jean-Marc Besse et Marie-Claire Robic) et un « spécialiste » de la mondialisation (Olivier Dollfus). À l’époque, sur un tel sujet, ce n’était pas un casting mineur.

 

Revenant sur cette entreprise, il m’avait confirmé en avoir été la cheville ouvrière. On y retrouve également une bonne partie de ses réseaux ou inclinations personnelles. De façon très auriacienne, chaque texte est précédé par une présentation du ou des auteur(s), ainsi que du texte. L’introduction (non signée) est également (surtout) de sa main. À cet égard, et compte tenu de l’énergie éditoriale qu’il y a investi, on a affaire très certainement à l’autre livre de sa carrière. Recensé par François Walter dans les Annales Histoire Sciences sociales et par Jean-Bernard Racine dans l’Espace géographique, l’ouvrage a plus globalement retenu l’attention davantage pour certaines de ses contributions (ainsi celles de C. Raffestin et A. Vant) que comme dispositif d’ensemble. Six ans plus tard, il a été en quelque sorte supplanté par une entreprise similaire, l’Encyclopédie de géographie (Bailly, Ferras et Pumain, 1992, 1996), beaucoup plus volumineuse et bien moins spéculative : là ou il y avait encore de la réflexion en train de se cristalliser en 1986, les volumes d’Économica se donnent les traits de la « science normale » (au sens de Kuhn).

Extrait du volume 8 de l'Atlas de France, L'Espace rural, p. 68 (Cartographie après analyse factorielle)

Par la suite, F. Auriac s’est investi surtout dans des projets cartographiques, notamment dans le genre Atlas. Il a co-dirigé la collection Atlas de France-Reclus entre 1994 et 1996, a participé au comité de rédaction de la revue Mappemonde, fondée en 1986 par Roger Brunet (qui publie essentiellement des travaux autour de cartes). Il a partagé la direction du volume 8 de l’Atlas de France, Espaces ruraux, avec Violette Rey. Il en est le principal contributeur, étant l’auteur unique ou en collaboration d’une petite moitié de son contenu. Rare occasion de le voir revisiter la question viticole dans le Sud-Est. On peut faire l’hypothèse que le ralentissement de son activité de chercheur et d’écrivant après 1986 est liée à son investissement dans de nombreuses activités administratives et politico-syndicales.

 

Le patron universitaire et l’homme d’influence

Franck Auriac

En 1983, F. Auriac fut élu professeur à l’université d’Avignon, où il a fait la totalité de sa carrière jusqu’à sa retraite, en 1999. Il a néanmoins continué à résider à Montpellier, devenant une sorte de « navetteur ». Il y a dirigé sept thèses, sur des thèmes passablement éclectiques, du développement local au football de haut niveau, avec une légère dominance de thématiques liées aux systèmes d’information géographique (SIG) et à leur usage. Il a été directeur du DEA « Structures et dynamiques spatiales » entre 1986 et 1995 et de l’école doctorale associée deux ans supplémentaires — ces deux entités fédéraient des groupes dans 6 universités et ont donné naissance au laboratoire « Espace ». Resterait à mesurer sa position et son charisme comme enseignant, dont je n’ai pas idée à ce stade de l’enquête.

 

Homme de gauche de sensibilité marxiste, il s’est beaucoup investi dans les conseils pilotant le recrutement en géographie au niveau national. Il a été constamment présent dans la section « géographie » du CNU entre 1987 et 1996 (soit élu, soit nommé). Au CNRS, il a fait trois mandats (comme élu), l’un alors qu’il était maître-assistant (1978-1981), les deux autres une fois professeur (1988-92). Au sein de ces comités, ce représentant du SNESUP a souvent incarné la gauche, aussi bien dans les périodes d’affrontement avec une droite revenue aux affaires que dans des périodes plus consensuelles. Sa capacité polémique en réunion était relativement redoutée, comme j’ai pu m’en rendre compte lors de réunions du groupe Dupont. Je ne suis pas en mesure pour le moment de caractériser ce qu’a pu être sa ligne de politique scientifique, mais je note qu’il a été un soutien déterminant pour que vive une histoire et épistémologie de la géographie sous la forme d’une équipe de recherche (celle-là même dont je fais partie).

 

Il n’est pas dans mon projet ici de fournir une liste exhaustive de ses responsabilités. J’en ai recensé une vingtaine au total. Il importe sans doute de noter qu’il a été le deuxième successeur de Roger Brunet à la direction de la Maison de la géographie / GIP Reclus, en 1994-1996 (après Hervé Théry en 1991-1994), signe sans doute de la confiance que le créateur de la structure lui accordait. Son mandat a correspondu au point culminant des attaques politiques contre celle-ci, normalement prorogée pour dix ans en 1991 mais qui devait disparaître en 1997. Symbole honni du socialisme universitaire et d’une forme de géographie modélisatrice, vitupéré dans les colonnes d’Hérodote pour sa mobilisation de financements importants, le GIP Reclus a été démantelé paradoxalement entre 1998 et 1999, avec un effet retard sur les alternances politiques.

 

Un dernier lieu d’influence de F. Auriac a sans doute été la production de manuels scolaires de géographie, bien que l’on sache la latitude toute relative des auteurs dans ce genre d’entreprises éditoriales. Il a été en effet l’un des auteurs des manuels de géographie Magnard parus en 1988-89, qui en leur temps ont semblé renouveler les contenus proposés aux élèves en tenant compte de évolutions du champ universitaire. L’expérience s’est poursuivie en 1995-1996.

 

Bilan, nuances et envoi

Franck Auriac
cliché Yvette Auriac

Un temps figure de la modernité et de l’exigence intellectuelle dans la géographie française, Franck Auriac est sans doute moins présent dans la production et la réflexion d’aujourd’hui. Au-delà de son œuvre la plus connue, il fut essentiellement un auteur d’articles brefs, souvent publiés dans des volumes relativement confidentiels. Peu de gens savent qu’il a rédigé les chapitres sur le Pakistan dans le volume Afrique du Nord, Moyen Orient, Monde indien de la Géographie universelle Belin-Reclus (Auriac, 1995) ou qu'il a co-publié sur le tard des travaux sur le Viet-nam avec Vu Chi Dong. Qui ne serait pas attentif aux signes ténus de sa bibliographie n’y verrait pas l’un des nombreux fils qui ont traversé sa carrière. D’autres, comme les relations villes-campagnes ou les questions d’urbanisation des villes moyennes, l’ont occupé de manière plus récurrente, si ce n’est plus visible. Son travail statistico-cartographique mériterait sans doute aussi une évaluation spécifique.

 

Demeure une figure à la fois réservée et incisive de la géographie française du dernier tiers du XXe siècle, exigeante et hésitante. Franck Auriac s’est voulu un acteur parmi d’autres dans un mouvement qu’il envisageait essentiellement collectif, à l’image de nombre de ses « frères d’arme » de la géographie statistico-mathématique promue par le Groupe Dupont. Il était pourtant capable de s’enthousiasmer aussi pour un paysage ou une œuvre littéraire, moments qui révélaient alternativement sa part de classicisme (géographique) et d’anciennes amours que les contraintes d’une vie dédiée à des causes avaient laissé de côté. Ses travaux ont été un peu patinés par le temps mais qui sait les lire y trouve une intelligence peu commune. Pour cette seule raison, ils méritent d’être relus et revisités, et pas seulement comme des témoignages historiques.

Références

 

Auriac, F., Bernard, M.-C. et Carrière, P., 1969, « Systèmes de culture et conjoncture économique dans le canton de Remoulins (Gard) », BAGF, n° 375-376, p. 503-523.

Auriac, F., Bernard, M.-C., Lochard, E., 1975, « Le changement social dans les campagnes languedociennes », L'Espace géographique, IV, n° 4, p. 239-250.

Auriac, F., 1978, « De la notion au concept de combinaison en géographie » dans Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, Avignon, p. 123-129.

Auriac, F. & Durand-Dastès, F., 1981, « Réflexions sur quelques développements récents de l'analyse de systèmes dans la géographie française », Brouillons Dupont, n° 7, 1981, p. 71-80.

Auriac, F., 1982, « Le pays-territoire », dans Groupe Dupont, Géopoint 82, Les territoires de la vie quotidienne, Avignon, p. 19-45.

Auriac, F., 1983, « Espace et système » Bulletin de la Société Languedocienne de géographie, n° 1-2, p. 35-51.

Auriac, F., 1983, Système économique et espace, Paris, économica, « Géographia », 4.

Auriac, F. & Brunet, R., dir., 1986, Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard-Fondation Diderot.

Auriac, F., 1986a, « Du spatial et du social : de la géographie aujourd’hui », dans F. Auriac & R. Brunet, dir., Espaces, jeux et enjeux, Paris, Fayard-Fondation Diderot, p. 73-81.

Auriac, F., 1986b, « Région-système. Région et systèmes économiques », L’Espace géographique, XV, n° 4, p. 272-277.

Delamarre, A., Auriac, F., 1991, « Cartographie de l'offre des équipements et des services en France », Mappemonde, n° 4, p. 23-26.

Auriac, F., 1995, « Le Pakistan », ch. 14-16, dans F. Durand-Dastès et G. Mutin, dir., Afrique du Nord, Moyen Orient, Monde indien, Paris, Belin-Reclus, Géographie universelle, p. 384-410.

F. Auriac et V. Rey, dir., 1998, Atlas de France, volume 8 : L'Espace rural, Paris-Montpellier, Reclus-La Documentation française.

F. Auriac et V. Chi Dong, 1998, Villes et organisation de l'espace au Viet-nam, atlas bilingue, Ho Chi Minh Ville, Fahasa.

F. Auriac, 2003, « Analyse spatiale et matérialisme : introspection», Géocarrefour, LXXVIII/1, p. 7-11.

Cauvin, C., 2007, « Géographie et mathématique statistique, une rencontre d’un nouveau genre », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 18 | 2007, mis en ligne le 03 octobre 2009, consulté le 11 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/histoire-cnrs/4131

Cuyala, S., 2015, « L’affirmation de la géographie théorique et quantitative française au cœur d’un moment d’ébullition disciplinaire (1972-1984) », Bulletin de l’Association de géographes français, 92 (1), p. 67-83. <halshs-01185914>

Orain, O., 2001, « Démarches systémiques et géographie humaine », Cours C.N.E.D. dans le cadre de la question d’agrégation Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, sous la direction de M.-C. Robic, fascicule III, Vanves, CNED, p. 1-64.

Orain, O., 2009, De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 427 p.

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Faire science, n° 31 de la RHSH

Le trente-et-unième volume de la Revue d'histoire des sciences humaines vient de paraître. Le dossier "Faire science" a été proposé par un ensemble de jeunes chercheurs, pour la plupart sociologues ou historiens des sciences. J'ai eu l'occasion d'assister au séminaire préparatoire que Yann Renisio et Camila Orozco-Espinel ont organisé en 2015-2016, qui portait de belles promesses. Faute d'avoir le temps de produire un texte original, j'ai dû renoncer à leur livrer un texte concernant la géographie. On trouvera l'argumentaire du volume ci-dessous (en un certain sens ma seule contribution écrite et visible au volume, j'exclus les avis rédigés sur les articles à divers stades de leur élaboration). Hors dossier, le document proposé et présenté par Nicolas Ginsburger propose de large extraits de comptes rendus de réunions tenues en janvier et mars 1943 au ministère de l'Education nationale, en présence d'Abel Bonnard. Ils indiquent comment s'est négociée la création d'un cursus spécifique de géographie (licence et agrégation masculine). Cela constitue un ensemble saisissant.

 

Présentation du dossier

L'histoire des disciplines académiques est loin d’être un fleuve tranquille. Dans leur recherche de reconnaissance et de financements, ou leur volonté de refondation, leurs praticiens sont amenés à redéfinir fréquemment ce qui légitime leur geste et la (re)production du corps. Un incessant travail de redéfinition en découle, toujours situé en un lieu et un temps donnés, qui consolide ou déplace les enjeux manifestes de la scientificité – cette justification névralgique. Pour interpréter de telles opérations, les propriétés des agents, la morphologie institutionnelle et la matérialité des pratiques sont des clés de lecture essentielles. Les enquêtes réunies dans ce dossier embrassent différents champs des sciences humaines et sociales (économie, sociologie, préhistoire, critique littéraire) sur une période allant des années 1920 aux années 1970, principalement en France et aux États-Unis. Elles soulignent le poids des enjeux politiques et stratégiques et l’importance des relations avec les autres sciences dès lors que l’on veut comprendre comment les sciences humaines et sociales affirment leur scientificité.

Sommaire

 

 

 

La science comme moteur de légitimité au xxe siècle
Yann Renisio et Camila Orozco Espinel

Faire théorie pour faire science ? Modèles scientifiques et production théorique dans les études littéraires en France (1960-1972)
Lucile Dumont

Faire science. Le « durcissement » des sciences sociales par la National Science Foundation (États-Unis, 1945-1957)
Yann Renisio
Homogénéiser la profession pour faire science ? L’économie aux États-Unis après
la Seconde Guerre
mondiale
Camila Orozco Espinel
Edgard Milhaud, un économiste au Bureau international du travail. Faire science en économie sociale, ou la quête d’autonomie d’un savant
Marine Dhermy-Mairal
L’innovation méthodologique, entre bifurcation personnelle et formation des disciplines. Les entrées en archéologie de Georges Laplace et de Jean-Claude Gardin
Sébastien Plutniak

 

 

Document

Discussions d’experts sur la licence et l’agrégation de géographie (janvier-février 1943)

Historiens et géographes au scalpel de Vichy

Nicolas Ginsburger

Varia

Des prémices d’une anthropologie des pratiques mathématiques à la constitution d’un nouveau champ disciplinaire : l’ethnomathématique

Eric Vandendriessche et Céline Petit

Débats, chantiers et livres

* Revisiter Freud. Pour une histoire de l’histoire de la psychanalyse

Réflexions à propos de l’historiographie de la psychanalyse francophone : l’exemple des rêves

Jacqueline Carroy

Qui peut faire l’histoire de la psychanalyse en France, et de quelle histoire s’agit-il ?

Annick Ohayon

 

* Stefan Czarnowski, Listy do Henri Huberta i Marcela Maussa (1905-1937) / Lettres à Henri Hubert et à Marcel Mauss (1905-1937) (Rafael Faraco Benthien)

* Alain Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale. Savants, conseillers et médiateurs (1780-1930) (Kmar Bendana)

* Clémence Cardon-Quint, Des lettres au français. Une discipline à l’heure de la démocratisation (1945-1981) (Lucile Dumont)

Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger (Stéphan Soulié)

 

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La Politique des chaires au Collège de France (parution)

Le 20 juin 2017 paraît l'ouvrage collectif La Politique des chaires au Collège de France, qu'a dirigé Wolf Feuerhahn. Le volume bénéficie d'un index (c'est précieux) et il a demandé un très gros travail éditorial. Il contient deux textes qui parlent de géographie. Celui de Florence Deprest, "Le Collège de France en situation coloniale ? Autour de quelques chaires (fin XIXe-début XXe siècles)" et celui que nous avons écrit, Marie-Claire Robic et moi, "La géographie au Collège de France (milieu XIXe-milieu XXe siècle), ou les aléas d’une inscription disciplinaire". J'en ai déjà parlé ici.

 

Argumentaire

 

Le Collège de France se définit comme le lieu de la science en voie de se faire. Rejetant tout partage disciplinaire fixe, il prône l’adéquation de ses enseignements au renouvellement des savoirs.

Mais ce qui apparaît comme une libre transformation est aussi l’expression d’une politique institutionnelle. Le choix d’un intitulé de chaire, la désignation d’un titulaire résultent de l’état de la science et d’un contexte académique, politique et social. La reconduction d’une chaire revient à affirmer qu’une discipline mérite d’être enseignée ; la suppression d’une autre signifie que celle-ci n’a plus sa place dans le paysage scientifique. L’analyse des pratiques à l’œuvre au Collège de France durant ses cinq siècles d’existence, révèle une tension vive et persistante entre l’engagement en faveur de l’innovation et la perpétuation des traditions séculaires.

Sur la base de nombreux documents inédits issus notamment des archives du Collège de France, cet ouvrage revisite l’autodéfinition de la plus fameuse institution savante française et invite à reconsidérer la fabrique et le partage des savoirs dans l’enseignement et la recherche.

Ouvrage publié en coédition avec le Collège de France et avec le soutien de PSL Research University, dans le cadre du projet de recherche "Passage des disciplines : histoire globale du Collège de France XIXe-XXe siècles".

 

 

Table des matières

 

Préface
Antoine Compagnon

Introduction : L’atelier des intitulés du Collège de France
Wolf Feuerhahn

ANCIENS ET NOUVEAUX REGIMES DES CHAIRES

Chaires d'ancien régime et ancien régime des chaires : la médecine au Collège royal (XVIe-XVIIe siècles)
Rafael Mandressi

Changer la destination des chaires. La mise en place d’une pratique, entre convenance personnelle et exigence de l'Université
Jeanne Peiffer

IDEAUX ET PRATIQUES DE LA TRANSFORMATION DES INTITULES

Le Collège de France et « la liberté de transformation » des chaires : émergence et perpétuation d’une auto-définition
Wolf Feuerhahn

Les intitulés « père & fils » ou la question de l’hérédité des chaires
Anne Collinot

Titulaire ou intitulé : deux critères pour sélectionner les candidats au Collège de France
Céline Surprenant

Soutenir une proposition de chaire au Collège de France (1900-1949) : jeu institutionnel et discours délibératif
Françoise Waquet

Le Collège de France en situation coloniale ? Autour de quelques chaires (fin XIXe-début XXe siècles)
Florence Deprest

Le crédit des chaires. Inertie disciplinaire et ascension des sciences au Collège de France (1800-2000)
Yann Renisio

LE POIDS DES « CHAIRES FONDAMENTALES »

Resémantiser un intitulé fondateur ? Les chaires de grec au Collège de France
Vivi Perraky

De l’éloquence à la civilisation. Évolution des intitulés de chaires consacrées à l’Antiquité latine (XIXe-XXe siècles)
Sarah Rey

Qu’est-ce que l’ « archéologie » au Collège de France (XIXe- milieu du XXe siècle) ?
Elise Lehoux

La rhétorique autour des intitulés des chaires de mathématiques (1880-1956). Les dessous d'une permanence au Collège
Hélène Gispert


INTITULES ET DISCIPLINES : JEUX DE MASQUES

Une chaire sans intitulé ? Les sciences morales et politiques au Collège de France (1795-1864)
Jean-Luc Chappey et Julien Vincent

La comparaison fait-elle la discipline ? Intitulés comparatistes et dynamique des chaires au Collège de France
Pascale Rabault-Feuerhahn

La géographie au Collège de France (milieu XIXe-milieu XXe siècle), ou les aléas d’une inscription disciplinaire
Olivier Orain et Marie-Claire Robic

Usages, extensions et masques de l’intitulé « psychologie » au Collège de France
Jacqueline Carroy, Annick Ohayon, Régine Plas

Bibliographie générale
Présentation des auteurs
Index des noms
Table des figures

 

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Contextualiser : une pratique transdisciplinaire ?, n° 30 de la RHSH

Le trentième volume de la Revue d'histoire des sciences humaines est arrivé chez notre éditeur. Il sort officiellement le 13 avril prochain.  Le volume reprend et retravaille les résultats de journées d'étude organisées au Centre Koyré les 4-5 mars 2014 par Wolf Feuerhahn, Rafael Mandressi et Antonella Romano, sous le titre initial « Qu'est-ce qu'un contexte ?  Un débat transdisciplinaire sur une pratique intellectuelle et ses enjeux ». Le sommaire détaillé est disponible ci-dessous. Nous avons pensé qu'il était utile de proposer en regard une discussion avec Marie-Claire Robic, Jean-Marc Besse et Pascal Clerc sur le "spatial turn", qui à plusieurs égards peut aussi se lire comme une affirmation contextualiste. On trouvera également dans ce volume un article en varia sur La Nouvelle Alliance d'Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, un compte rendu de Fabrice Grognet à propos d'une demi-jounée de réflexion à l'occasion de la réouverture d'un Musée de l'homme, et des discussions autour de quelques livres plus ou moins récents. Le tout forme un ensemble très riche dont nous espérons qu'il suscitera de l'intérêt.

 

Présentation du dossier

La mise en « contexte » est souvent tenue pour une pratique commune aux sciences humaines et sociales. Prendre acte de l'inscription des faits étudiés dans un temps et dans un lieu circonstanciés apparaît incontournable pour des sciences censées rendre compte de la singularité de leurs objets. Mais cette référence au contexte est-elle vraiment fédératrice ? Revenant sur l’émergence, la dissémination mais aussi le rejet du terme « contexte » et des pratiques qui lui furent associées dans diverses disciplines, le présent volume fait apparaître un paysage plus complexe qu’attendu. Le « contexte » révèle des tensions existant entre les différentes sciences humaines et sociales comme au sein de chacune d’elles. Des défenseurs de l’autonomie du texte (juridique, philosophique…) y voient une pratique relativiste. D’autres dénoncent, au contraire, un usage paresseux qui en ferait un simple décor. Certains spécialistes de l’histoire environnementale préfèrent la notion d’Anthropocène afin de mettre en relief l’empreinte humaine sur la terre à une échelle moins locale. Par-delà leur variété, les études de cas proposées ici montrent que l’historien des sciences ne peut objectiver les pratiques de mise en « contexte » sans s’interroger sur les siennes propres.

 

Sommaire

 

Les sciences humaines et sociales : des disciplines du contexte ?

Wolf Feuerhahn

 

Pourquoi parler d’une histoire contextuelle du droit ?

Jean-Louis Halpérin

 

L’histoire de la philosophie appartient-elle au champ des sciences humaines et sociales ?

Catherine König-Pralong

 

Écrire l’histoire de la psychanalyse : le problème du contexte

Andreas Mayer

 

Une atmosphère très particulière. La sensibilité au contexte dans la pratique de la géomancie en Inde du Nord

Caterina Guenzi

 

L’environnement global, défi à la contextualisation ?

Hélène Guillemot

 

Document

Note sur le développement des disciplines ethnologiques en France

Marcel Griaule

Refonder l’ethnologie française sous l’Occupation

Christine Laurière

 

Varia

Apologie de la thermodynamique ou collaboration entre un physicien et une philosophe ? La Nouvelle Alliance d’I. Prigogine et I. Stengers (1979)

Emanuel Bertrand

 

Débats, chantiers et livres

* Qu’est-ce que le spatial turn ?

Table ronde avec Jean-Marc Besse, Pascal Clerc, Marie-Claire Robic, organisée par Wolf Feuerhahn et Olivier Orain

 

* De l’oxymore d’autrefois au palimpseste d’aujourd’hui : vie, mort et résurrection du musée de l’Homme

Fabrice Grognet

 

* Une sociologie historique de (toute ?) la sociologie française depuis 1800

Sébastien Mosbah-Natanson

Sociologie historique et épistémologie sociogénétique de la sociologie. Johan Heilbron, French Sociology

Marc Joly

Pour une sociologie historique et réflexive des sciences humaines et sociales

Johan Heilbron

 

* Tiago Pires Marques, Crime and the Fascist State, 1850-1940 (Jean-Christophe Coffin)

* La sociologie de René Worms (1869-1926), Les Études sociales, no 161-162, coordonné par Frédéric Audren et Massimo Borlandi (Annie Petit)

La sociologie de René Worms (1869-1926), Les Études sociales, no 161-162, coordonné par Frédéric Audren et Massimo Borlandi (Marine Dhermy-Mairal)

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Renée Rochefort, présentation sommaire

Renée Rochefort (1924-2012)
Femme et géographe des questions sociales

(reproduction du power point projeté le 30/09/2016 à Saint-Dié)

 

Éléments biographiques
1924 Naissance à Lyon
1949 Agrégée d’histoire-géographie
1959-1961 Détachée au CNRS
1961 Soutient sa thèse d’État
1961-1963 Remplace M. Rochefort à Strasbourg
1963- Maître de conférences à Lyon
1967 Est présente à Plozévet
1972 Fonde le CREGS
1982 Colloque de géographie sociale (Lyon)

 

Avec Jeannine Renucci

 

Le Travail en Sicile (1961)
Dirigé (de loin) par Maurice Le Lannou, ce travail de thèse innove par son contenu, ses procédures d’enquête, sa perspective.
Fernand Braudel, membre du jury, apporte une caution de poids à un travail qui suscite la perplexité (« ce n’est pas de la géographie » !)

 

 

Repères bibliographiques (non exhaustifs)
1958 « Un dossier sur le temps présent : les bas-fonds de Palerme, d'après l'enquête de Danilo Dolci » [note critique], Annales É.S.C., 13-2, pp. 349-358.
1959 « Misère paysanne et troubles sociaux. Un pays du Latifondo sicilien : Corleone », Annales. É.S.C., 1959, Volume 14, Numéro 3, pp. 441-460.
1961 Le Travail en Sicile. Étude de géographie sociale, Paris, PUF, 1961.
Les bouches de Kotor. Étude de géographie régionale, essai sur les espaces d’une région, Lyon, Université de Lyon, Faculté des Lettres.
1963 « Géographie sociale et sciences humaines », Bulletin de l'Association de géographes français, 1963, XL, n° 314, pp. 18-32.
« Sardes et Siciliens dans les grands ensembles des Charbonnages de Lorraine », Annales de Géographie, 1963, LXXII, n° 391, pp. 272-302.
1970 « Grands ensembles et mutations des banlieues lyonnaises », Revue de géographie de Lyon, 1970, XLV, n° 2, pp. 201-214.
1972 « Géographie sociale et environnement », dans La pensée géographique française. Mélanges offerts au Professeur A. Meynier, Saint-Brieuc, Presses universitaires de Bretagne, 1972, p. 395-405.
1977 « Les enfants et adolescents dans l'agglomération lyonnaise en 1976 : disparités et ségrégations », Revue de géographie de Lyon, 1977, LII, n° 4, pp. 319-337.
1983 « Réflexions liminaires sur la géographie sociale », dans Noin, D., dir., Géographie sociale, actes du colloque de Lyon, 14-16 octobre 1982, dactylographié, 1983, p. 11-14.
1984 « Pourquoi la géographie sociale ? », dans Coll., De la géographie urbaine à la géographie sociale. Sens et non-sens de l’espace, Paris, 1984, p. 13-17.
1984 « Les classes sociales, l'État et les cultures en géographie sociale », Revue de géographie de Lyon, 1984, LIX, p. 157-172.


Le « renversement de l’ordre des facteurs »
« À mon avis — et c'est ici la seconde considération annoncée — la géographie sociale commence avec un renversement de l'ordre des facteurs, un renversement d'intérêt, pour ne pas dire de direction de pensée, lorsque le géographe décide d'accorder plus d'importance au groupe humain qu'à l'espace ou plus exactement décide d'accorder de l'importance, au groupe humain d'abord, à l'espace ensuite, étant entendu que ce groupe humain baigne dans l'hétérogénéité de l'espace. La géographie sociale commence ainsi lorsque la trame humaine devient la chaîne et réciproquement, la chaîne spatiale, la trame.»

Renée Rochefort, « Géographie sociale et sciences humaines », Bulletin de l'Association de géographes français, 1963, XL, n° 314, p. 20 (18-32).

 

Faire « école » ?
1/ Autour du Centre de recherches sur les environnements géographiques et sociaux (CREGS) : des élèves ?
André Vant (né en 1941)
Imagerie et urbanisation : recherches sur l'exemple stéphanois (1981)
Marc Bonneville (né en 1944)
Croissance urbaine et changement social : le cas de Villeurbanne dans l'agglomération lyonnaise (1981)

2/ Des quasi-contemporains ?
Robert Hérin (né en 1934)
- il reformule le « renversement des facteurs » et lui donne une caisse de résonance à partir des années 80
Armand Frémont (né en 1933)
- ses recherches sur l’espace vécu sont fortement congruentes avec les pistes amorcées par R. Rochefort

 

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Les Sciences de l'homme en manuels, n° 29 de la RHSH

Le nouveau numéro de la Revue d'histoire des sciences humaines est sorti il y a déjà quelques semaines. Après un numéro de relance (celui sur les "années 68") et deux dossiers qui attendaient depuis un certain temps, c'est le premier volume dont l'élaboration s'est faite après la relance de la revue. Notre collègue Anne-Sophie Chambost, déjà auteure de travaux sur les manuels de droit, a voulu élargir la focale en réalisant un volume à spectre large sur les manuels de sciences humaines. Le sommaire est tributaire d'un appel à communications lancé dans plusieurs communautés scientifiques. Comme d'habitude, j'ai reproduit ci-dessous les principaux seuils éditoriaux.

 

Présentation du dossier

 

Le manuel d'enseignement supérieur est un objet peu estimé, qui n'a pas suscité la même attention que ses équivalents destinés à des publics scolaires. Tenu pour une synthèse, voire une vulgarisation, de connaissances élaborées ailleurs, il n’intéresse guère les historiens des sciences ou de l’enseignement. L’ambition de ce dossier est de contribuer par une historicisation rigoureuse à indiquer toute la complexité et le caractère évolutif de ces objets de savoir et de montrer combien leur production a pu donner lieu à des investissements stratégiques, qu’ils soient le fait d’individus isolés, de collectifs dévoués à une cause ou d’un État. À travers un large spectre de discipline (droit, psychiatrie, langues étrangères, géographie, économie, etc.) et une diversité de situations nationales (France, États-Unis, ex-URSS, Allemagne), il s’agit de faire varier les contextes, les époques et les modalités, afin de dépasser une représentation figée et trop dépendante des formes actuelles de cette production. Les études réunies ici examinent la production, la diffusion, la réception et l’usage de manuels de l’enseignement supérieur, considérés comme une forme spéci- fique de construction et de diffusion des savoirs. Ce faisant, elles éclairent de manière différente la façon dont les sciences humaines sont codifiées, données à lire et à comprendre, à des moments souvent stratégiques de leur développement. Le dossier entend par là convaincre les historiens des savoirs et des institutions académiques de l’importance d’un genre éditorial dont l’intérêt comme archive n’est pas encore pleinement acquitté ou exploré.

 

Sommaire

 

Introduction

Anne-Sophie Chambost


Naissance et mutations d'un marché éditorial : les manuels du supérieur

Jean-Yves Mollier
 

Conception et production des manuels universitaires en Union soviétique. Évolution générale et exemple de l'enseignement du français (1946-1985)

Nataliya Yatsenko


Une introduction polyphonique à l'étude du droit. En-quête de rupture dans l'enseignement juridique

Albane Geslin


Ce qu'un manuel d’économie hétérodoxe peut être. The Worldly Philosophers de Robert Heilbroner

Cyrille Ferraton et Ludovic Frobert


La possibilité d’une géographie humaine (1961-2002). Autour du Précis de géographie humaine de Max Derruau

Michel Lompech et Éric Bordessoule


La formation du regard clinique. L’essor du manuel et l’écriture de cas dans la psychiatrie germanophone (1875-1900)

Yvonne Wübben

 

Document

Quatre dossiers médicaux pour six mois d’internement : les étapes du rapatriement de l’ouvrier Alessandro T. d’Érythrée en Italie

Les dossiers d’un patient psychiatrique en Érythrée (1939) : l’hôpital colonial, le navire-hôpital et deux hôpitaux psychiatriques métropolitains
Marianna Scarfone


Varia

Le quart féminin des géographes : dynamiques et limites de la féminisation dans la géographie universitaire française et internationale (1928-1938)

Nicolas Ginsburger


Raccourci analogique et reconstruction microhistorique. Les origines du laboratoire de psychologie expérimentale de Genève en 1892

Marc Ratcliff

 

Débats, chantiers et livres

* La Révolution : une affaire d’idées ? Une histoire intellectuelle de la Révolution française. Jonathan Israel et les déplacements des radicalités politiques

Jean-Luc Chappey et Blanca Missé
Response to Chappey and Missé

Jonathan Israel
*Pour l’historicisme. Avec et à partir de Christian Topalov

Wolf Feuerhahn
* Nathalie Richard, Hippolyte Taine. Histoire, psychologie, littérature (Céline Trautmann-Waller)
* Pascal Clerc et Marie-Claire Robic (dir.), Des géographes hors-les-murs ? Itinéraires dans un Monde en mouvement (1900-1940) (Dylan Simon)
* Dominique Perrin, De Louis Poirier à Julien Gracq (Jean-Louis Tissier)
* Les politiques publiques mises en œuvre au nom de la biodiversité sont-elles irrémédiablement néolibérales ? (Emanuel Bertrand)

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Modélisation et sciences humaines. Figurer, interpréter, simuler

Sont parus en juin 2016, sous le titre Modélisation et sciences humaines. Figurer, interpréter, simuler, les actes d'un colloque de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage (SHESL) qui s'est tenu à Paris les 24 et 25 janvier 2014. J'ai recopié ci-dessous les éléments de présentation que ses directeurs ont diffusés. On y trouve entre autres un texte que j'ai écrit et dont j'ai déjà parlé de manière oblique ici. C'est un gros travail de 54 pages, une sorte de novella épistémologico-historique, donc d'un gabarit un peu inhabituel. Je crois que j'avais besoin de ce déploiement pour dire à la fois des choses sur l'historicité du terme 'model' dans la géographie anglophone, indiquer le rôle souvent assez périphérique des réalisations graphiques dans le contexte de spatial analysis américaine des années 1950-60 (chez W. Bunge et B. Berry par exemple) et la transformation très singulière à laquelle a donné lieu en France l'hypothèse de "modèles graphiques". Je n'en redis pas davantage car c'est déjà exprimé ailleurs et je voudrais plutôt valoriser le livre par la présentation ci-dessous (qui n'est pas de moi, je le reprécise). 

 

Argumentaire

 

Les termes de modèle et de modélisation sont, depuis quelques décennies, omniprésents dans la littérature scientifique et en particulier celle des sciences du langage, de l’homme et de la société. Quel sens donner à ce phénomène ? Même si dans certains cas, c’est la définition « classique » telle que proposée par la philosophie des sciences qui est utilisée, à savoir le modèle comme instance intermédiaire de validation empirique d'une théorie, le terme de modèle se substitue souvent à ceux de théorie, système, schéma ou méthode et reçoit des acceptions variables visant à combler le fossé entre enquête empirique et réflexion théorique. La modélisation, quant à elle, tient souvent moins à la mathématisation des savoirs qu’à des modes distincts de mise en œuvre tels que figurer, interpréter et simuler.
Cet ouvrage se propose d’établir un état des lieux et des usages. Qu’appelle-t-on modèle ? Faut-il restreindre ce terme à un certain type de généralisation ? Les sciences humaines, ou certaines sciences humaines, ont-elles développé des types de modélisation spécifiques ? Comment les modèles sont-ils produits, empruntés, abandonnés ?
Cette réflexion sur les modèles et la modélisation, menée sur les plans historique et épistémologique dans des domaines variés tels que la linguistique, l’histoire de la grammaire, la philosophie du langage, la géographie, la psychologie, l’économie, l’histoire de l’art, a permis d’ouvrir un espace commun pour ces disciplines et plus généralement pour l’ensemble des sciences humaines.

 

Table des matières
 

Introduction
Des sciences du visible, Didier Samain


Référence et convention
Pourquoi historiciser et sociologiser la notion de modèle ?, Michel Armatte
Sens, dénotation, modèle(s), Manuel Gustavo Isaac
La sous-détermination des modèles explicatifs par les lois empiriques : un problème récurrent mais fécond en géographie de modélisation, Franck Varenne
L’Organonmodell (1934) et le Strukturmodell (1936) de Karl Bühler. Une proposition déplacée et même déplaçante pour les sciences du langage, Savina Raynaud
Les chaînes de Markov. Parcours d’un « modèle » au fondement de la mathématisation et de l’automatisation de la linguistique, Jacqueline Léon

Analogies
Quels modèles pour la grammaire émergente ?, Charles-Henry Morling
Entre construction et observation : modèle et modélisation de la figure humaine chez David Ramsay Hay et Carl Heinrich Stratz, Hiromi Matsui
Modèles et modélisation dans la clinique du langage : de l’usage des « schémas de la parole » chez Kussmaul et chez Séglas, Camille Jaccard
Remarques sur le modèle d’analyse des énoncés dans la rhétorique arabe tardive, Jean-Patrick Guillaume
Le rôle de la graphique dans la modélisation en géographie. Contribution à une histoire épistémologique de la modélisation des spatialités humaines, Olivier Orain

Cognition et genèse
Actualités du modèle darwinien en linguistique, Sémir Badir, Stéphane Polis, François Provenzano
Psychologie et linguistique : à propos de l’école de Genève (Sechehaye, Bally et Frei) et de la linguistique cognitive américaine (Lakoff), Dominique Klingler, Georges Daniel Véronique
La constitution d’un paradigme : la linguistique cognitive comme réseau théorique, modèle(s) et métathéorie, Jean-Michel Fortis
Heurs et malheurs d’une tentative de modélisation. Jean Piaget et la formalisation des structures de l’esprit (1937-1972), Marc J. Ratcliff

Praxéologie et sociologie des acteurs
Enjeux épistémologiques et politiques de la métrique, Spiros Macris
Normes, description linguistique et interprétation « artéfactuelle » dans les grammaires françaises du XVIe siècle, Nick Riemer
La modélisation sémantique du marquage casuel en grammaire arabe : enjeux taxinomiques, heuristiques et polémiques, Marie Viain
La modélisation statistique du rythme et la dissolution de la structure syllabique, Nicolas Ballier

Épilogue
Une civilisation des modèles ? Cartographie des représentations et historiographie, Claude Blanckaert

 

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Les sciences du psychisme et l'animal, n°28 de la RHSH

Le nouveau numéro de la Revue d'histoire des sciences humaines (n° 28) est sorti. Le dossier porte donc sur « Les sciences du psychisme et l'animal » et réunit six textes, outre l'introduction d'Aude Fauvel. Trois articles en varia également, parmi lesquels un très beau travail de Dylan Simon sur les «complexes pathogènes» de Max Sorre, et une étude au long cours de Serge Reubi sur les particularités sociales de l'ethnographie suisse du « premier XXe siècle ». À noter egalement un examen méticuleux par Arnauld Chandivert de la position de Daniel Faucher entre résistance et notabilité universitaire sous le gouvernement de Vichy (entre autres figures traitées dans son article). Je reproduis ci-dessous l'argumentaire du dossier et le sommaire du volume. Si vous êtes intéressé-e-s par ce numéro (et les autres), n'hésitez pas à vous abonner à la revue !

 

Présentation du dossier (Aude Fauvel)
Psychiatres testant des produits toxiques sur des chiens, psychologues bombardant des chèvres « psychonévrosées », psychothérapeutes arrachant des bébés singes à leurs mères pour les observer…, au titre de l'histoire animale les disciplines psys semblent se situer sur une ligne classique : celle d'une vision utilitaire des animaux, exploités et sacrifiés sur l’autel de la science. Selon certains chercheurs, si les savoirs psys ont, depuis Darwin, souligné les similitudes entre l’esprit humain et animal, ils n’auraient ainsi pourtant pas aidé à réduire l’écart entre l’un et l’autre. Dans l’histoire des sciences du psychisme, comme ailleurs, étudier les animaux ce serait être essentiellement confronté au récit de leurs souffrances.
Ce numéro porte un regard différent sur ce lien entre animaux et sciences du psychisme et montre que les secondes ne se sont pas seulement construites contre les bêtes mais aussi en collaboration avec elles, dans des rapports d’influences mutuelles, au dedans et au dehors des laboratoires. À côté des cobayes d’expériences, les psys ont fait surgir d’autres figures de l’animalité, percevant les animaux comme des partenaires, des patients, et même, comme des thérapeutes. En revisitant l’histoire psy sous cet angle, l’objectif n’est pas seulement de contribuer au renouvellement du regard sur l’histoire animale, il est aussi de participer à la réflexion sur la façon dont penser avec les animaux peut aider à penser les sciences de l’homme.

 

Sommaire


Introduction. Des rats, des chiens et des psys. Repenser l'interaction humain/animal dans l'histoire des sciences du psychisme (XIXe-XXIe siècles)

Aude Fauvel


Animaux à aimer, animaux à tuer. Animalité et sentiments zoophiles en France au XIXe siècle

Damien Baldin

 

« Le chien naît misanthrope ». Animaux fous et fous des animaux dans la psychiatrie française du XIXe siècle

Aude Fauvel


Débats autour de la psychologie animale. La rencontre Pierre Hachet-Souplet – Édouard Claparède

Élisabeth Chapuis


Des relations déraisonnables ? Marie Bonaparte, son chien Topsy, la biologie et la psychanalyse

Rémy Amouroux


Quand l'éthologie revisite la psychanalyse. La question de l'attachement entre Grande-Bretagne et France

Wolf Feuerhahn


Soigner par le contact animalier. Aux origines de la recherche sur les interactions humains/animaux à but thérapeutique

Jérôme Michalon

Document
Lettre de Joseph Delboeuf à William James du 2 novembre 1886
Comment un savant devient « guérisseur ». D'après une lettre inédite de Joseph Delboeuf à William James

Thibaud Trochu

Varia
Une histoire à part ? L'étude des traditions mineures en histoire des sciences humaines à travers l'ethnographie suisse du premier XXe siècle

Serge Reubi
 

Sciences sociales, Résistance et « mystique provinciale » à Toulouse sous le gouvernement de Vichy. Complexité et ambivalence des engagements (1930-1950)

Arnauld Chandivert


Quand un concept écologique fait date. L’invention des « complexes pathogènes » en géographie

Dylan Simon



Notes de lecture
* Anthony Andurand, Le mythe grec allemand. Histoire d’une affinité élective (Sandrine Maufroy)
* Claude Blanckaert (coord.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum (Jean-Luc Chappey)
* Daniel Baric, Langue allemande, identité croate. Au fondement d’un particularisme culturel (Anne-Marie Thiesse)
* L’enseignement secondaire en France et l’articulation complexe entre disciplines littéraires et scientifiques (1945-1985) (Emanuel Bertrand)

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Un bref portrait de Roger Brunet

Je suis en train de revoir un article à paraître dans les actes du colloque de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage (SHESL), Modèles et modélisations en sciences du langage, de l’homme et de la société. Perspectives historiques et épistémologiques (2014). Ce texte, consacré au rôle de la "graphique" dans la modélisation en géographie, est l'occasion de préciser et de rendre publiques des analyses que je développe depuis 20 ans à propos de l'histoire de l'analyse spatiale. Une fois n'est pas coutume, la perspective sémiologique n'est pas centrée sur l'expression discursive mais sur l'image. C'est aussi mon premier texte dans une perspective résolument internationale, examinant des circulations entre géographies américaine, anglaise et française.  La première partie se focalise sur l'émergence du terme "model" dans la géographie anglophone. La deuxième examine le statut et les propriétés d'un certain nombre d'élaborations graphiques associées au développement de la modélisation spatiale aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Le troisième explore la façon très particulière dont Roger Brunet a excipé de cela la proposition que l'on pouvait développer une modélisation à proprement parler graphique. Il y a un double mouvement derrière cette architecture : l'un consiste à montrer comment une virtualité relativement annexe (illustrer une élaboration mathématique par une schématisation) a été progressivement rendue iconique, du fait des propriétés de l'image et de son statut particulier en géographie ; l'autre tend à montrer que la fameuse "syntaxe spatiale" proposée par R. Brunet ne peut se comprendre que replacée dans un cadre plus large (là où trop de commentateurs myopes ont érigé sa "table des chorèmes" en table de la Loi ou en puzzle carcéral, en en gommant l'historicité).

M'adressant à des non-spécialistes, j'ai rédigé un encadré sur Roger Brunet donnant quelques informations sommaires sur sa trajectoire. C'était aussi une façon de ne pas enfermer sa vie dans le geste analytique de l'épistémologue. Il s'agissait également d'exprimer peu ou prou ma sympathie profonde pour un homme qui a profondément marqué la géographie française de la deuxième moitié du XXe siècle, alors que les jeunes générations le connaissent moins bien et que le grand public est peu au fait de son travail. L'article étant très long, il m'a été demandé de rogner ce qui pouvait l'être. Les collègues ont trouvé que cet encadré était peut-être dans une trop grande sympathie pour l'homme et c'est ce qu'ils m'ont demandé de retirer au premier chef. Comme je n'avais pas envie qu'il disparaisse complètement, je le republie sur mon blog. Je ne sais pas trop à qui cela pourra servir, mais les automates d'internet sont fouineurs.  Comme over-blog m'empêchait de présenter cela à ma guise (le texte débordait à droite), j'ai créé une page ad hoc.


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J'ai maintes fois exprimé mon désir d'écrire un jour quelque chose de conséquent sur Roger Brunet (un livre ? une succession d'études ?). Gageons que cette brève présentation et mon travail à l'occasion de cet article seront les premières pierres apparentes de cette élaboration. J'assume en tout cas toutes les sympathies et antipathies qui s'y expriment. La seule chose qui me laisse de marbre est le prix Vautrin-Lud, qui a trop souvent couronné une notoriété plutôt qu'une œuvre conséquente (et non, je ne donnerai pas de noms !).

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