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Vidal de la Blache en copeaux

Il n'y a plus aucun travail sur la prose vidalienne dans la version réécrite du Plain-pied. Quand on est l'élève de plusieurs éminents spécialistes de Paul Vidal de la Blache, on sait que le curseur est élevé. Voici néanmoins les deux-trois bricoles que j'avais esquissées sur ce monsieur.


L’hypothèse que je souhaite étayer est qu’un réalisme particulièrement « métaphysique » au sens putnamien constitue une contrainte décisive du paradigme cristallisé par les élèves de P. Vidal de la Blache dans leurs écrits théoriques et empiriques, susceptible de rendre raison du style épistémologique de l’école française de géographie. Dans mon « Archéologie du réalisme géographique », je me suis efforcé de déconstruire la posture dans une perspective relativement anhistorique, en m’appuyant pour l’essentiel sur des formulations de la « grande époque » de l’école, c’est-à-dire le premier xxe siècle — celui qui précède la deuxième guerre mondiale —, période où elle connaît son apogée en terme de rayonnement international. Comme je ne l’ai pas travaillé en tant que tel, ce contexte favorable constitue simplement une trame, suggérant un contraste avec l’époque antérieure (1892-1903) durant laquelle P. Vidal de la Blache et ses premiers lieutenants avaient dû fournir la preuve de la viabilité scientifique de leur « école ». C’est dans un contexte moins précaire mais plus exigeant que la science se fait « normale » (au sens kuhnien). L’entreprise de codification donne un cadre strict à ce qui était jusque là «science extraordinaire», engagée sur plusieurs voies, visant davantage la séduction, la synesthésie, la mimèsis de la « vie », que la netteté des catégories. Au reste, la lecture des très nombreux articles à visée théorique du « père fondateur » frappe par la souplesse du lexique, la richesse et la profusion des exemples, l’enracinement dans l’expérience vernaculaire, les raccourcis littéraires :

Grâce à cette souplesse et à une vitalité qui s’adapte à tous les climats, il n’y a guère de parties de la surface terrestre auxquelles la physionomie de l’homme ne s’incorpore. Son image s’associe aux formes les plus diverses de configuration et de relief. Pour peu que nous échappions un moment aux scènes de nature humanisée qui nous sont familières, le vide nous frappe. Le premier hameau qu’on aperçoit, après quelques heures passées en montagne, au tournant de quelque étroit couloir : humble trace de l’homme, mais signe visible que là recommence son action directe et continue sur les choses, répond à un sentiment instinctif d’attente ; il nous rend cette impression de vie personnelle qui est inséparable pour nous de l’image des contrées.
P. Vidal de la Blache, « La géographie politique, à propos des écrits de M. Frédéric Ratzel », Annales de géographie, 1898, p. 100 [97-111]

Pour signifier l’omniprésence de la « physionomie de l’homme » à la « surface terrestre », le discours en généralité, « panoptique » et universel, se trouve, dès la troisième phrase de l’alinéa pris pour exemple, subjectivé par la focale individuelle d’un observateur (ou « dresseur d’images » selon la belle formule de Didier Mendibil) qui épouse l’expérience familière du marcheur et multiplie les notations « expressives » (au sens de Roman Jakobson*), « étroit couloir », « humble trace », « sentiment instinctif d’attente », « nous rend cette impression de vie personnelle », tant et si bien que la dimension justificative de l’exemple finit par être recouverte sous une visée emphatique à plusieurs niveaux (communion avec la scène et avec le lectorat). Par ailleurs, l’écriture vidalienne opère une mise en équivalence éminemment figurée et littéraire entre deux références à priori difficilement commensurables : la « surface terrestre » et la « physionomie de l’homme », redoublée immédiatement par l’idée d’association entre les «formes les plus diverses de configuration et de relief» et l’« image » de l’homme. Tout se passe comme si l’auteur articulait par analogie morphologique un comparant (phore) et un comparé (thème), en conférant à son analogie vertigineuse les propriétés rhétoriques de la comparaison littéraire (même si ce n’en est pas une). On pourrait aussi parler à plusieurs niveaux d’attelage**, procédé pour le moins baroque dans un texte « théorique ». Cette propriété de glissement et d’esquive, usant du raccourci par les figures littéraires (ou tropes), passant d’un registre à un autre sans crier gare, contribue certainement plus que tout autre chose à l’ambiguïté vidalienne. Par ce biais, le « père fondateur » échappe aux distinctions pesantes, au figé des catégories qu’une intelligence plus diacritique essaierait d’imposer. Il s’en affranchit au bénéfice d’une poursuite inlassable de la dynamie ou « vitalité » des « rapports entre la terre et l’homme », en une mimétique qui tient à la fois de la métaphysique et de l’acte littéraire. C’est sans doute pour cela qu’il y a une telle indifférence à l’idée de réalisme chez P. Vidal de la Blache, mais en revanche une régulation constante du décrit par un ancrage dans les «réalités». Réaliste, le « père » de l’« école française » l’était certainement, évidemment, mais plutôt à la manière des écrivains réalistes ou naturalistes du second xixe siècle, c’est-à-dire avec une conscience de l’effectuation scripturaire, plutôt qu’en vertu d’une clause épistémologique qui viendrait peser sur la liberté du dire.
Pour toutes ces raisons, brièvement étayées, je fais l’hypothèse d’une césure entre P. Vidal de la Blache et ses « élèves », que j’ai tendance à considérer surtout comme des « post-vidaliens »: ils sont certes dépositaires de questionnements esquissés par leur « maître » et d’un ensemble de manières de faire, mais ils ont eu la lourde tâche d’ériger en système et en normes ce qui était intuitions, notations, esquisses ; il leur a fallu pour partie dé-littérariser le discours disciplinaire, afin de le codifier, de le rendre transmissible autrement que par une expérience singulière, pour partie ineffable. C’est surtout au niveau du discours théorique que se sent l’abstraction, car même si celui-ci se raréfie relativement, il perd surtout le caractère coloré et profus conféré par les exemples vidaliens, dans lesquels l’instance explicative s’estompe derrière les fonctions expressive, conative et, last but not least, poétique.
Bien qu’il ne soit pas dans mon propos de faire des développements importants sur P. Vidal de la Blache, j’ai trouvé dans ses textes une et une seule occurrence de discours explicitement réaliste, dans un texte assez tardif, « Les caractères distinctifs de la géographie », publié alors que le « patron » de l’école française de géographie avait soixante-huit ans et l’essentiel de son œuvre derrière lui, et alors que ses principaux lieutenants avaient déjà publié la plupart des textes que j’ai étudiés pour donner sens au réalisme géographique :

La terre […] fournit pour cela [à la géographie] un champ presque inépuisable d'observations et d'expériences. Elle a pour charge spéciale d'étudier les expressions changeantes que revêt suivant les lieux la physionomie de la terre. Remarquons, avant d'aller plus loin, que cette combinaison est la forme même sous laquelle les phénomènes s'offrent partout dans la nature. La géographie est sollicitée vers les réalités.
P. Vidal de la Blache, « Les caractères distinctifs de la géographie », Annales de géographie, 1913, p. 293.

Cette « remarque » constitue une parenthèse incidente dans le corps du discours, sur laquelle l’auteur ne s’appesantit pas plus que cela. On pourrait la lire aisément comme une sorte de préalable ou de clause de style. Elle ne souffre en revanche d’aucune ambiguïté : « les phénomènes s'offrent partout dans la nature » sous « forme » de « combinaison », ce qui revient bien à dire que « les réalités » — aussi bien que leur assemblage — sont un « donné » de nature, qui opère comme une attraction sur la « géographie ». Le géographe apparaît un peu comme celui qui est aspiré par le monde, amené à se départir de lui-même pour s’absorber dans la « scènerie » qui s’offre à lui. Il y a là comme une extraversion fondamentale tout à fait congruente avec la personnalité scientifique du « père » de l’école française de géographie.

 

Notes

* Je m'appuie ici sur la typologie du phénomène linguistique exposée par R. Jakobson dans ses Essais de linguistique générale, Paris, Eds de Minuit, 1963, rééd. coll. « Double », 1994. On en trouve un résumé efficace dans la Rhétorique générale du Groupe µ : « Un émetteur envoie un message à un récepteur par l’intermédiaire d’un canal : le message est codé et il se réfère à un contexte. Les différents facteurs donnent naissance à autant de fonctions différentes, en principe cumulatives, mais le plus souvent hiérarchisées selon le type d’acte communicatif : en pratique, c’est la fonction référentielle (ou descriptive) qui domine, mais le message peut également être « centré » sur le destinateur (fonction expressive) ou sur le destinataire (fonction conative). Parfois, l’accent est mis sur le code (fonction métalinguistique), voire sur le contact (fonction phatique). Restent les messages centrés sur eux-mêmes, par prédominance de ce que Jakobson appelle la fonction « poétique »... » (p. 23).

** L’« attelage » (ou zeugme sémantique) est une figure littéraire qui réunit des termes ou syntagmes à priori incompatibles « au moyen d’un élément qu’ils ont en commun et qu’on ne répétera pas » (B. Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10-18, 1984, p. 473-474). En l’occurrence, l’élément commun est « l’image » ou « physionomie ».

 

 

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Olivier Dollfus sauvé des eaux

Dans mon opération de réécriture du Plain-pied pour publication, les pages sur Olivier Dollfus sont passées à la trappe. Ce n'était pas le passage le plus central, dans un chapitre au demeurant très long. D'un autre côté, j'ai passé beaucoup de temps à travailler pour écrire ces lignes. En voici une version réaménagée à la va-vite.

Parmi les ouvrages des années 1960-1972 qui expriment un « malaise » dans la géographie classique, les deux ouvrages d’O. Dollfus, L’espace géographique (1970) et L’analyse géographique (1971) ne sont pas ceux où cette caractéristique est la plus apparente. À première vue, le ton est largement didactique, voire autoritaire. Qu’on en juge par les premières lignes de L’analyse géographique :

Le géographe étudie les modes d'organisation de l'espace terrestre ainsi que la répartition des formes et des populations (au sens de collections d'individus) sur l'épiderme de la Terre. Sa démarche procède d'une dialectique entre la description et l'explication ; elle pose en permanence des questions qui s'enchaînent, et commencent par où, comment, pourquoi. Au départ le géographe localise et situe ce qui constitue l'objet de sa recherche, il décrit et définit les formes, ce qui le conduit à analyser leur agencement, leur répétition, leur similitude et leur singularité. Il s'efforce de les classer, de les ordonner d'une façon qui soit logique, compréhensive et cohérente. Comme l'indique Darby, la géographie est une science dans la mesure où les données que nous percevons sont examinées et mesurées avec soin ; elle est un art dans la présentation des données qui sont choisies, sélectionnées, ordonnées et jugées. Les classements se font en interprétant les faits localisés, selon une échelle, et en les replaçant dans des perspectives différentes en relation avec des niveaux de perception distincts qui, chacun, apportent à l'objet de l'étude un éclairage qui lui est propre. Des traits s'effacent ou au contraire sont mis en valeur en fonction de l'échelle de l'observation. On sait qu'un même élément apparaît fort différent selon qu'il est vu à l'œil nu, à la loupe ou au microscope. (Dollfus, 1971 : 5-6)

Ces lignes ne sont pas un programme qui se trouverait justifié ou étayé dans la suite de l’ouvrage, mais la première occurrence d’une « formule » de caractérisation de la pratique géographique répétée à plusieurs reprises par la suite, à propos de divers sujets et dans différents contextes. Dès l’incipit, l’emblème de ce petit ouvrage de 126 pages est « le géographe » — figure qui apparaît 50 fois dans le texte pour normer les pratiques disciplinaires légitimes. Le ton est d’emblée assertif. La norme est donnée à travers des catégories qui sont posées et non discutées (« art », « science », « données », etc., et, à un autre niveau, « forme », « description », «explication», etc.). Des formules du type « on sait que » construisent l’évidence légitime, selon un mode propre à l’exercice doxique qui consiste à présupposer évident et légitime ce qui est en fait donné performativement comme tel par le discours. Des analyses du même type révéleraient des formulations analogues dans L’Espace géographique, bien que moins fréquentes et enserrées dans un matériau plus descriptif (car il est question d’un objet plutôt que de pratiques).
Quoi qu’il en soit, et même si la mise en exergue des dispositifs dogmatiques à l’œuvre pourrait être développée bien plus abondamment encore, y compris à propos du seul fragment cité ci-dessus, le didactisme apparaît comme une caractéristique éminemment partagée, et non pas comme le seul fait des opuscules d’O. Dollfus.

Sur l’hétéronomie à l’œuvre dans ces textes
Les deux ouvrages d’O. Dollfus, L’espace géographique (1970) et L’analyse géographique (1971) manifestent une hétéronomie épistémologique homologue à celle que l’on trouve dans La géographie, méthodes et perspectives (1971) de Jacqueline Beaujeu-Garnier. Formulés à partir d’une sensibilité différente (plutôt sud que nord américaine, « tropicaliste », proto tiers-mondiste, nourrie de références plus ethnologiques et beaucoup moins économico-aménagistes), ils essaient eux-aussi d’opérer une synthèse entre la tradition postvidalienne et les nouveaux courants quantitativistes. Ainsi, dans le premier de ces deux ouvrages, trouve-t-on, au chapitre III, consacré aux très incontournables relations homme-milieu, le paragraphe suivant :

Le géographe, analysant un espace, doit intégrer l’ensemble des données, rechercher des corrélations aux différents niveaux, mesurer les interactions. L'utilisation des mathématiques peut alors se révéler indispensable pour manier un nombre très important de données, calculer de multiples corrélations, faire jouer les interactions. Mais les mathématiques ne sont qu'un instrument, neutre comme tout instrument ; les résultats obtenus dépendent d'une part de la qualité des données traitées et de l’autre des méthodes employées. Les mathématiques peuvent aussi servir de langage pour raccourcir la démonstration et abréger le discours. À ce titre, la connaissance des mathématiques rend les plus grands services dans l'analyse de l'espace géographique, mais leur usage est bien plus délicat que dans le traitement des espaces économiques où la plupart des relations peuvent être chiffrées. Ceci explique un certain retard dans l’emploi des mathématiques de la plupart des géographes, surtout français, par rapport à leurs collègues économistes. Bien des données jouant dans l'espace géographique ne sont que difficilement quantifiables, d'où une approche plus qualitative des questions, une interprétation plus historique des phénomènes. (Dollfus, 1970 : 48-49).

Si l’on perçoit clairement à partir de quelle prémisse (l’étude des corrélations) émerge le thème de l’usage des mathématiques, il est important de souligner que ce paragraphe constitue un hapax pour le moins surprenant au sein et du chapitre et de l’ouvrage. En effet, rien dans ce qui précède et ce qui suit ce modeste alinéa n’a de rapport nécessaire avec lui : il est totalement contingent, à tel point que sa suppression n’entraînerait aucune modification de la compréhension du texte. C’est une pure parenthèse digressive, du moins en apparence. La position de l’auteur est très nettement favorable, au niveau des principes en tout cas. Le mouvement argumentaire mérite toutefois que l’on s’y attarde un peu : dans un premier temps est affirmé le caractère « indispensable » des mathématiques pour l’étude des corrélations complexes, après quoi l’auteur semble vouloir désacraliser (dédramatiser ?) ce qui n’est « qu’un instrument, neutre... » — ce qui revient à suggérer que l’outil n’est ni bon ni mauvais en soi. Dans la proposition suivante, l’«instrument» devient « langage », dont le mérite éminent est de permettre une sorte de condensation du discours. Mérite ? La fin de l’alinéa met en avant la délicatesse du « chiffrage » (on est en deçà du langage) en géographie, d’où le « retard », surtout « français », avant de conclure au caractère non quantifiable de « bien des données » du géographe. Le mouvement du texte est assez peu éloigné d’un authentique retournement argumentatif : la mathématisation est nécessaire, mais il y a plusieurs aspects (on dissocie), et certains sont « délicats » (i. e. difficiles), et nous avons du retard, et dans certains cas c’est impossible. Après quoi le thème disparaît complètement, pour le restant du livre.
Tout ceci traduit à mon avis une certaine ambivalence à l’endroit des préoccupations quantitativistes alors émergentes : l’auteur entend leur accorder une place et dire leur nécessité, mais c’est à l’occasion d’un alinéa isolé, sans aucune portée, qui fonctionne un peu comme une clause de style. Et ce qui en est dit est pour partie renié par l’évocation des pratiques effectives dans la discipline, à une époque où de surcroît il se lisait très peu de littérature étrangère... Pour autant, l’exercice est-il vain ? En termes d’accroche d’un lectorat étudiant toujours volatil, certainement. Mais comme indice d’une attitude un peu trouble, esquissant une ouverture sans en tirer de conséquences immédiates, il y a là un mode d’expression assez original, différent de ce qui est à l’œuvre chez les autres géographes « en malaise ». L’hétéronomie, quant à elle, se situe dans l’externalité remarquable de cette digression au regard de l’ouvrage qui la contient.
Mais bien plus encore que L’espace géographique, très classique à bien des égards, c’est L’analyse géographique (1971) du même O. Dollfus qui manifeste les plus forts signes de superpositions paradigmatiques non réductibles. Il s’agit d’un livre fort insolite, en dépit ou du fait même de son ton catégorique (cf. supra) : strict contemporain de La Géographie : méthodes et perspectives (cité en bibliographie), extrêmement court (6 chapitres, 125 courtes pages, 176 000 caractères), écrit de toute évidence à la hâte, et en même temps d’une ambition extrême. Son objectif théorique consiste ni plus ni moins qu’à unifier le legs classique (la description explicative des conditions de site et du fait régional) avec des schèmes structuralo-systémiques (inférés pour l’essentiel de J. Piaget (cité 4 fois), Cl. Lévi-Strauss (3 fois), ou par référence à G. Bertrand (7 fois) et R. Brunet, cité 8 fois) et des emprunts (avant tout lexicaux) au spatialisme anglo-saxon (P. Haggett, W. Bunge). Les titres des chapitres annoncent la couleur de la modernité : « Les structures géographiques » (chapitre II), « Systèmes, réseaux et fonctions » (chapitre III), « La différenciation spatiale » (chapitre IV), « Le temps » (chapitre V), « Les modèles et la géographie » (chapitre VI, le dernier). À chaque fois, il s’agit dans un premier temps de donner des définitions de ces termes conceptuels — encore largement exotiques en 1971 — puis de les décliner, au travers de typologies, d’exemples et de discussions sémantiques générales. Pourtant, si l’on exclut les références aux travaux de G. Bertrand et de R. Brunet, les matériaux utilisés pour imager le propos sont strictement classiques. Ainsi, par exemple, pour justifier l’emploi de structure en géographie, O. Dollfus donne l’exemple de la structure géomorphologique des Alpes (p. 31-32), avant d’opposer la structure des «données naturelles» et les « structures régionales » du Languedoc (p. 32-33). D’une manière générale, l’abondance des innovations lexicales abstraites, très originale pour un manuel de l’époque, fait contraste avec un matériau «empirique» qui porte la marque indélébile de l’École française de géographie ; nombre de « cas d’école » ou d’exemples paradigmatiques y figurent : le Limousin, la région lyonnaise, la Champagne crayeuse... L’abondance d’exemples et de « cas » tropicaux pourrait sembler plus spécifique. Le traitement de ces derniers est néanmoins d’inspiration classique et fait d’ailleurs abondamment référence aux travaux de Pierre Gourou, Henri Monbeig, etc. Par ailleurs, l’ouvrage atteste d’un effort manifeste pour traiter symétriquement géographies physique et humaine, auxquelles les catégories théoriques générales sont appliquées suivant un strict régime d’équivalence. Cette indistinction résolument unitaire permet de mobiliser des précédents hérités de la géographie physique daviso-martonnienne (notamment à propos de «structure», de « forme » et de « temps »), mais fait apparaître par contraste de fortes difficultés à donner sens à cet appareillage conceptuel en géographie humaine. Au final, on pourrait presque parler d’un découplage entre le répertoire théorique — qui puise son inspiration dans un vaste ensemble de références, souvent extra-géographiques, et ancre ce livre dans un effort de modernisme — et les possibilités de résonance empirique, qui rabattent le propos sur une tradition riche en exemplars particulièrement prégnants...
L’hétéronomie fonctionne également à un autre niveau dans le dernier chapitre, « Les modèles et la géographie », fort curieux à bien des égards : très court (9 pages de « Que sais-je »... soit un peu plus de 12 000 caractères), conclusif (faute de conclusion), complètement neuf, en ce sens qu’il s’agissait d’une tentative inédite en français que de consacrer un chapitre de manuel à la modélisation (et à elle seule), sous les auspices du Models in Geography de R. Chorley et P. Haggett. Or, que trouve-t-on dans ce chapitre ? S’il n’y a rien qui ressemble à un travail de pédagogie par l’exemple, on trouve quelques définitions de ce qu’est un modèle, la démonstration du caractère ancien des pratiques de modélisation, une critique typiquement (et citationnellement) « georgienne » des sources statistiques (qui « rendent mal compte de la diversité des situations géographiques »), des réflexions confuses sur la réduction mathématique comme illusion de « langage commun », une réfutation en sourdine de l’utilité des modèles et, au final, ces paragraphes conclusifs (puisqu’ils terminent l’ouvrage) :

 

Deux écueils menacent le géographe. L'un consiste à nier la valeur théorique, épistémologique et surtout didactique des modèles dont les difficultés de construction ne font que refléter l'absence de données de base ou, ce qui est plus grave, la déficience de la réflexion conceptuelle. L'autre repose sur l'établissement de modèles sans que soit creusée la question des concepts et des sources. On débouche alors non plus sur des recherches originales mais sur l’application de techniques et d'instrumentations devenues banales (emplois de programmes déjà éprouvés et d'ordinateurs). Parfois aussi, une observation un peu attentive permet de parvenir à des résultats aussi satisfaisants que ceux obtenus à la suite de longs calculs mobilisant un outillage coûteux. Dans la recherche comme dans la vie économique, on reste soumis à des contraintes de rentabilité et notamment à la rentabilité du temps de travail qui est incompressible.

Il paraît vain d’opposer les tenants d'une « nouvelle géographie » recourant systématiquement à l'emploi de modèles, mais qui se fonderaient sur la croyance que les mathématiques donnent rigueur et exactitude à tout ce qu'elles touchent, aux tenants d'une géographie qui, par opposition, serait « ancienne » ou « traditionnelle », et dont la démarche reste empirique, l'analyse plus qualitative que quantitative et dont la réflexion serait fondée sur une vaste culture aux contours un peu flous. Poser ainsi le problème ce n’est pas opposer les « modernes » aux « anciens », c'est amorcer une querelle de cuistres et de sacristains ; ce serait pour les uns risquer de se dévoyer sur un chemin sans issue jalonné par les échecs du scientisme du siècle passé, pour les autres se priver de la confrontation de la théorie et de la réalité, confrontation indispensable aux progrès de toute discipline.

Le géographe doit savoir jouer sur plusieurs claviers auxquels correspondent les clefs qui commandent les partitions. Il sait que chaque note a sa place dans le concert, qu’elle intervient dans les accords instantanés et que la succession des notes jouées sur plusieurs claviers ou par plusieurs instruments permet le déroulement de la ligne mélodique. Il n'y a pas une géographie qualitative qui s'oppose à une géographie qui serait quantitative ; les mathématiques ne sont d'ailleurs pas la science de la quantité. L'expression « géographie logique » m'apparaît préférable à celle de « géographie quantitative ». Il n'y a, pour la compréhension des espaces organisés et la connaissance des répartitions à la surface de la Terre, qu'une seule et même recherche qui peut être affinée par des analyses qui ne sont pas nécessairement quantifiables mais dont certains résultats peuvent parfois être obtenus plus rapidement et exposés d'une façon plus claire grâce à un raisonnement logique et une formulation mathématique. Le géographe suit le conseil que le peintre Klee donnait à un élève « en apprenant à regarder plus loin que les apparences pour atteindre la racine des choses » et il fait sienne la remarque de Paul Valéry à propos de l'Histoire : « Il faut se tirer de l'infini des faits par un jugement de leur utilité ultérieure relative. » (Dollfus, 1971 : 122-124).

Jusqu’au bout, l’attitude d’O. Dollfus vis-à-vis des « modèles » et de la « géographie logique », comme il l’appelle, est ambiguë : au nom d’un certain pragmatisme méthodologique, il convient de ne pas la rejeter, mais à tout le moins de la surplomber : la renommer, connaître ses limites, éviter les gaspillages (de temps en particulier) qu’elle occasionne tout en appréciant les gains de temps [sic] et de clarté qu’elle permet. À certains égards, le paragraphe antépénultième pourrait se lire comme une charge féroce contre la modélisation : isolé et sorti de son contexte, il s’insérerait admirablement dans un florilège antiquantitativiste. Mais il n’est pas isolable ; et en définitive, c’est à une tâche ancillaire que semble un peu dévolue cette « géographie logique », pourvoyeuse d’un nouveau registre davantage que d’une nouvelle façon de jouer (pour filer la métaphore de l’auteur).
 
Ce final éminemment métaphorique et lettré figure à son avant-dernier paragraphe une opposition entre « tenants d'une nouvelle géographie » et « tenants [...] d’une géographie [...] traditionnelle » totalement absente du livre et soudain récusée, puisque « vain(e) », à la clausule. Ce surgissement ultime d’un spectre schismatique, récusé (exorcisé ?) plutôt que réfuté, sur le mode du refus têtu, a quelque chose d’étrange : en 1964, Paul Claval évoquait dans son avant-propos une possible division des géographes, pour quasiment l’oublier après. Ici, au dernier trimestre 1971, alors que se préparait le premier numéro de L’espace géographique et qu’avaient eu lieu les Journées géographiques d’Aix-en-Provence, se produit le mouvement textuel inverse : c’est à l’issue d’un vaste effort d’innovation théorique et anhistorique, largement hétéronome, que survient le malaise, dans le déni non argumentable (à moins de considérer l’analogie métaphorique comme un argument). Sorte de prétérition dédaigneuse qui tourne à l’échec ? Symptôme d’une impossibilité patente à tenir ensemble deux (trois ?) cités incommensurables, sinon incompatibles ?

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Sur l’appréhension des problèmes de société par les géographes

Récemment, une jeune collègue dont je trouve le travail remarquable est venue nous parler de ses recherches. Elle avait intitulé son exposé « Au bord de la falaise. Faire une géographie des homosexualités ». Le titre, emprunté à Roger Chartier, tentait d’exprimer le sentiment de difficulté qu’elle éprouve face à des auditoires de géographes. Il lui appartiendrait plus qu’à moi de développer ce point. Il est aussi des gens pour lui dire combien ils la trouvent «courageuse» de s’être lancée dans une thèse sur ce sujet. Je ne saurais dire si ce genre de jugement me semble sympathique ou inutilement effrayant.

À travers ce sujet précis, mais aussi plus largement, se pose une question d'importance. Les géographes universitaires sont supposés être des travailleurs de l’esprit, exerçant leur activité majoritairement dans des facs de Lettres et/ou dans le champ des sciences humaines. Ils ont passé des thèses après un long parcours de formation. Comment se fait-il qu’un sujet comme « la géographie des homosexualités » puisse poser problème en 2007 ? Et à qui ? Faut-il en outre y voir quelque chose de spécifique ou le reflet d’une difficulté plus large sur ce que l’on appelle parfois les problèmes de société ? Je ne prétends pas apporter de réponses définitives, mais exprimer une opinion, éventuellement pour nourrir un débat.

Épousant ce qui n’est peut-être qu’un préjugé, j’ai tendance à penser que l’appréhension des questions de société est grosso modo d’autant plus libérale (au sens américain) que l’on a atteint un niveau d’études élevé. En outre, les « littéraires » sont réputés comme le groupe le plus typé de ce point de vue. Sur des sujets aussi divers que la consommation de drogue, la politique à mener à l’endroit des jeunes délinquants, les droits des homosexuels, la lutte contre le racisme, la démocratie participative, etc., tendanciellement, on pourrait supposer que le monde des chercheurs et universitaires a des opinions nettement plus favorables que la moyenne de la population. Bien entendu, en fonction de leur obédience politique ou de leurs vues morales, des individus formant un effectif plus ou moins important peuvent incarner d’autres valeurs. C’est notoire en ce qui concerne les professeurs de droit ou de médecine. On se souvient aussi des positions tenues un temps par des anthropologues et des psychanalystes à propos du PACS. Une autre variable importante serait l’âge : des positions conservatrices sont d’autant plus répandues que l’on « monte » en âge. Il me semble toutefois que c’est moins pertinent dans les milieux universitaires qu’ailleurs. Enfin, il est vraisemblable que les origines socio-culturelles ont une importance non négligeable, en particulier pour ce qui est de la perception de l’homosexualité : c’est dans la moyenne bourgeoisie et les milieux cultivés qu’elle suscite le moins de réactions d’hostilité. Là encore, il ne s’agit pas d’un déterminisme strict, mais d’une règle probabiliste.

J’ai discuté du sujet avec plusieurs collègues pour tester certaines de mes analyses concernant la communauté des géographes. Il faut sans doute aborder les choses au niveau le plus global pour commencer. Il est assez évident que les questions ayant trait aux individus dans leur singularité sont longtemps restées hors champ disciplinaire. Ce n'était pas un problème de savoir-faire technique : dès le XIXe siècle, on savait étudier avec profit des populations construites par agrégations et différenciant les territoires. Il en va ainsi précisément des problèmes sociaux, dont Gilles Palsky a montré qu’ils avaient intéressé d’abord des médecins, des statisticiens ou des commis de l’État du point de vue de leur distribution dans l’espace national. La cartographie et l’analyse spatiale de l’alcoolisme, de la nuptialité ou de la «divorcialité», etc., furent longtemps l’apanage des hygiénistes puis des services sociaux, les universitaires classiques ayant tendance à penser que ce n’était « pas de la géographie ». À partir des années 1960, le spectre des curiosités thématiques de la discipline n’a cessé de s’élargir. Dans le sillage de Renée Rochefort, les questions sociales ont progressivement cessé d’être taboues. Pourtant, on peut observer la persistance de blocages concernant les comportements individuels. La géographie des luttes sociales a quarante ans, comme celle des personnes âgées. Et quand les individus sont devenus rois, dans les années 1990, le verrou de la vie intime n'a pas sauté. Les groupes sociaux, les pratiques culturelles, les institutions sociales (comme l’école) sont devenus des objets légitimes de la géographie. En revanche, les questions de mœurs, en particulier quant elles renvoient aux pratiques sexuelles, sont de facto un angle mort de la discipline, en France en tout cas.

Marie-Claire Robic relevait récemment que d’autres sujets de société sont laissés en friche alors qu’une lecture géographique aurait indéniablement du sens — à propos de la pauvreté par exemple. Je persiste à penser que les questions engageant l'intimité des individus et des familles sont plus systématiquement hors-champ. Sous réserve que ce soit réalisable, je suis persuadé qu’une étude géographique de la culture domestique de cannabis, ou de la fraude fiscale, ou de la violence familiale, donnerait des résultats intéressants. Baptiste Coulmont, sociologue convaincu de la valeur heuristique des analyses spatiales, développe des réflexions très intéressantes sur les sex-shops. Emmanuel Redoutey, urbaniste, s'intéresse aux lieux de prostitution et aux processus écologiques (au sens de Park et MacKenzie) qu'ils engendrent. Par contraste, il faut dire que les géographes répugnent, bien davantage que les sociologues, à plonger dans des sujets traitant (pour tout ou partie) de phénomènes illégaux. Ils aiment Les Fourmis d’Europe d’Alain Tarrius, mais sont-ils prêts à étudier les travailleurs clandestins comme l’a fait le sociologue de Perpignan ? Il en va sans doute pour partie des systèmes de légitimation scientifique : les terrains des géographes doivent être localisés pour être décrits, là où les sciences sociales se servent du déréférencement géographique pour protéger l’anonymat des enquêtés ; la règle du grand nombre (d’entretiens par exemple) est impitoyable en géographie, alors que certains ethnologues (comme Florence Weber) récusent l’idée qu’il faut nécessairement un large panel pour qu’un travail soit représentatif, donc pertinent. Quand il s'agit d'analyse spatiale, ce sont d'autres types de problèmes qui émergent, relatifs aux sources de données et à leur robustesse pour un traitement statistique. Même si les normes de validation pèsent incontestablement pour disqualifier certaines thématiques, même si les problèmes méthodologiques sont réels, il y a des obstacles d'une autre nature.

Même si les premières affirmations datent des années 1970, ce n’est qu’au milieu de la décennie suivante que s’est établi un consensus apparent sur le positionnement de la discipline parmi les sciences sociales. Et adhésion ne veut pas dire acculturation. Vingt ans plus tard, s’il existe une indéniable culture sociologique chez des individus ou dans certains réseaux, des pans entiers de la discipline y demeurent hermétiques : c’est assez frappant en géographie physique (au sens large). Lorsque figurait aux concours la question des «risques», j’avais été frappé par le caractère extrêmement naturaliste de l’abord de la question par la plupart de mes collègues toulousains, pourtant élèves de Georges Bertrand. Dans la littérature ad hoc produite sur la question, rares étaient les références aux travaux d’Ulrich Beck. Tout se passait comme si la question de savoir comment les sociétés occidentales avaient fait émerger cette préoccupation devait forcément céder le pas à une évaluation des types de risques dans leur apparente objectivité. À quelques exceptions notables, la géographie de l’environnement me semble marquée par le naturalisme et par un évitement du caractère socialement signifiant de ses objets de recherche et de la question environnementale en général. Souvent, la dimension « anthropique » renvoie essentiellement au rôle négatif, amplificateur ou destructeur, des activités humaines. En outre, j’avais été effaré par le développement d’un discours sur les « risques sociaux » vers lesquels avait été étendue la question de concours précédemment évoquée, qui dans une logique quasi sécuritaire construisait les quartiers « sensibles » dans un voisinage avec les volcans et les inondations… Au reste, de larges pans de la géographie que l’on dit humaine ne sont guère mieux lotis : les géographes qui font de l’aménagement, même s’ils parlent d’acteurs, utilisent très peu la sociologie comme ressort explicatif. Ils ont un faible pour l’histoire des politiques publiques et le détail des opérations, avec souvent une neutralité politique et un évitement des registres de la critique ou de la déconstruction. Bien entendu, il s’agit encore d’une tendance, marquée par de nombreuses exceptions.

Je n’ai pas fait ce long détour par plaisir de la digression, mais pour essayer d’exposer ce qui me semble un symptôme : il existe encore un objectivisme géographique rétif à toute mise en perspective socio-logique des objets disciplinaires. Il s’atténue lentement, mais je ne serais pas étonné qu’il soit encore assez majoritaire. Or je ferais l’hypothèse qu’il y a une congruence forte entre la réticence à aborder certains « problèmes de société » et cet objectivisme cognitif. Je pense que les cursus de formation ont une responsabilité importante : si des géographes de plus en plus nombreux lisent des sciences sociales, c’est de leur propre initiative, et non pas dans la logique d’une formation collective. À concurrence (forte) de l’histoire, ils peuvent avoir suivi des enseignements de sociologie lors de leurs premières années d’études, mais il s’agit à ce stade d’une teinture assez superficielle, de surcroît complètement externe et optionnelle. L’histoire est souvent le biais par lequel des individus en sont venus à acquérir une culture du social — mais cela dépend aussi de la façon dont l’histoire est enseignée. Dans sa version politiste et événementielle, elle ne peut pas grand-chose…

L’ensemble de ces considérations permet, du moins je l’espère, d’appréhender les obstacles de type cognitif qui font que la géographie ne s’est ouverte que très récemment à des sujets comme l’homosexualité et qu'elle demeure rétive à des objets potentiellement réprouvables. À ma connaissance, l’article de Boris Grésillon sur les lieux de la culture homosexuelle à Berlin, publié dans L’Espace géographique en 2000, a constitué une première. Sept ans plus tard, d’après ce qui a pu m’être dit, les propositions d’article sur le sujet sont de plus en plus nombreuses. En revanche, autre symptôme, j’ai cru comprendre que ce sont des hétérosexuels qui publient sur la question en France. Marianne Blidon explique ceci par les effets de stigmate qu'engendre la thématique, qui d'emblée devrait dire quelque chose sur le chercheur. Elle sait de quoi elle parle, mais c'est une situation déplorable. A-t-on jamais imaginé les géographes qui travaillent sur les paradis fiscaux ou les réseaux de la drogue en mafiosi ? Les lecteurs d’Outsiders se posent-ils la question de savoir si Howard Becker a fumé du cannabis ? Pourquoi parler d'homosexualité est générateur d'effets « classants » et pourrait-on observer des phénomènes similaires dans d’autres domaines ? L’épistémologie de la géographie présente - j'en sais quelque chose - des analogies en termes de stigmate. Mais il s’agit d’un segment au statut ambigu, à la fois pas très bien vu et doté d’un certain prestige intellectuel. D'un autre côté, je ne vois pas pourquoi l’identité sexuelle des auteurs importe, ni en quoi elle les rendrait plus ou moins aptes à parler légitimement de questions de sexualité. La seule légitimité, c'est celle que confère un travail solide. Enfin, je crois que nous n’avons pas le recul nécessaire pour savoir si à l’avenir avoir travaillé sur l’homosexualité pourra être un handicap pour devenir un géographe universitaire ou si cela va se banaliser. Je l’écris froidement tout en souhaitant vivement que le second scénario soit le bon.

 

Néanmoins, on atteint une dimension socio-culturelle qui me semble importante, et qui est assez difficile à exprimer avec délicatesse. Il me semble que les géographes français se caractérisent par une proportion assez élevée d’individus anti-intellectualistes, et/ou homophobes, et/ou éventuellement misogynes. Je fais un « paquet » parce que ce sont des traits liés d’après moi, qui correspondent à une certaine forme de culture viriliste. On a longtemps retrouvé des caractéristiques similaires chez les historiens, mais il y a eu un changement des mentalités plus précoce. Néanmoins, à titre d’anecdote, je pourrais évoquer le cas d’une historienne de Toulouse qui a quitté son mari pour une femme il y a plus de 20 ans et contre laquelle ses collègues avaient signé une pétition. Qui aurait fait de même lorsqu’un quinquagénaire succombe aux charmes d’une de ses jeunes étudiantes ?

Au moment du PACS, il paraît qu’un géographe de Paris IV bien connu s’est élevé contre le projet de loi. Voilà une manifestation singulière objectivable ; il n’en existe guère d’autres. C’est surtout par le biais des témoignages et de l’expérience personnelle que l’on peut se forger une opinion en la matière, ce qui est assez délicat. Au demeurant, quand j’énonce ce qui est affirmé à l’alinéa précédent, certains collègues s’étonnent de ce jugement, notamment ceux qui sont parisiens ou travaillent sur des problématiques assez intellectuelles. Il est fréquent qu’ils relativisent en affirmant que ça n’a guère été plus facile dans les disciplines voisines.

En classes préparatoires, dans un vivier très diversifié, je n’ai jamais rien remarqué d’homophobe dans mon entourage (y ai-je pris garde ?). En revanche, dès que je suis entré à l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud j’ai été frappé par un double phénomène de visibilité des gays et d’homophobie. La seule section où il n’y avait aucun homo affiché était la géographie, et c’est là que j’ai souvent entendu des réflexions assez désagréables, du genre « chez nous, ça n’existe pas ». Le climat à l’Institut de géographie était assez similaire à celui d’une classe scientifique de lycée. Au reste, s’il y avait certainement des gays, ils étaient au placard. Il y avait deux attitudes assez différentes : le rejet primaire et le mépris distingué, teinté de commisération. Mais c’est plus tard, à Toulouse, que j’ai rencontré les comportements les plus frappants. Je me souviens notamment d’une réunion pédagogique où nous étions une dizaine et durant laquelle deux collègues quinquagénaires, un homme et une femme, se sont lancés dans une philippique contre l’historienne que j’ai déjà évoquée. Et la collègue de nous expliquer qu’elle concevrait parfaitement que son mari la trompe avec une femme, mais avec un homme, alors ça non ! Pas un seul des gens de mon âge n’a semblé s’émouvoir de ces propos. Je me suis senti bien seul quand je me suis fâché. De blagues de couloir en réflexions sur certains étudiants, incidemment, je peux attester que cette humeur était répandue. Peut-être que si je n’avais pas été marié et père de famille, je n’aurais pas eu l’honneur d’entendre ce ramassis de bêtises. Pourtant, je n’ai pas été épargné par les réflexions anti-intellectualistes, qui étaient souvent l’autre face de la médaille, même si j’en ai sans doute beaucoup moins entendu que d’autres, incarnant à mon corps défendant la figure de l’intello (donc arrogant) de service.

 

Voilà pour le témoignage. Il est clair qu’il s’agirait d’une caractéristique plutôt masculine (mais pas exclusivement), plutôt associée à des générations nées avant les années 1970, assez liée avec des comportements globalement machistes et anti-intellectualistes. Je pense que c’est en train de changer. Il y avait parmi les doctorants à Toulouse quelques gays, connus comme tels, sauf sans doute des collègues les plus réacs. Leurs recherches n’avaient strictement rien à voir avec leur identité sexuelle en revanche, ce qui n’est pas forcément explicable par la peur de la stigmatisation. Pourquoi une recherche se fonderait-elle nécessairement sur des questions d’ordre personnel ? Et pourquoi cet aspect-là d’une personnalité devrait-il mettre les autres sous l’éteignoir ?

Comment expliquer que tendanciellement les géographes aient été longtemps davantage homophobes et anti-intellectualistes que d’autres praticiens des sciences de l’homme, si mon évaluation est correcte? C’est certainement lié au recrutement socio-culturel de la discipline, analysé il y a longtemps par Pierre Bourdieu dans Homo academicus. Les géographes sont longtemps venus de milieux moins bien dotés en capital culturel initial, parce que la discipline n’en requerrait pas énormément, parce que ses systèmes de valorisation étaient proches de ceux des sciences de la nature et parce que son prestige intellectuel était faible. Ce qui fait à mes yeux un aspect sympathique de la géographie (elle n’est pas la chasse gardée des Héritiers) est en même temps sans doute à l’origine d’opinions assez conformistes en matière de mœurs et de postures de défiance par rapport aux choses de l’esprit. Par ailleurs, jusque dans les années 1970, il y a eu une sur-représentation masculine, qui depuis a cessé, même si à quelques exceptions près, les hommes continuent de truster les positions de pouvoir et à être proportionnellement en surnombre parmi les professeurs d’université et les directeurs de recherche.

Je n'ai pas parlé de l'hypothèque du communautarisme, parce qu'elle ne peut être utilisée dans un contexte comparatif français. Dans la récente émission de Sylvain Kahn (sur France Culture) consacrée au sexe dans l'espace urbain, Emmanuel Redoutey expliquait l'importance bien plus grande de la gay geography dans le monde anglo-saxon par les réticences idéologiques que suscite le communautarisme en France. Il est vraisemblable que c'est un argument qui a dû jouer pour l'ensemble des sciences humaines. En revanche, je ne suis pas certain qu'il soit différenciant entre l'histoire, la sociologie et la géographie. Cela fait partie assurément des « bonnes raisons » que se donnent les personnes qui réfutent l'intérêt de travailler sur l'homosexualité. Voilà encore un -isme disqualifiant qui stérilise à l'avance toute réflexion sérieuse.

Il va de soi que l’on ne peut que souhaiter la disparition des singularités structurelles de la géographie. La tenue, le mardi 22 mai à Bordeaux 3, d'une journée d’étude intitulée « sexe de l’espace, sexe dans l’espace », organisée par l’Association des doctorants de géographie (relevé sur le site de France culture), est sans doute un signe supplémentaire que certains tabous sont en train d'être levés. Il ne faudrait pas non plus considérer que l'on fait la même chose quand on travaille sur la territorialisation de pratiques sexuelles ou quand on s'intéresse à la géographie d'un groupe s'identifiant selon des modalités spécifiques. Quant au « sexe de l’espace », je confesse que cela me laisse pour le moins perplexe, comme formule ou comme programme. Sans doute faudra-t-il du temps aussi pour que la réflexion se décante. Sans doute une place réelle accordée à la formation aux sciences sociales aiderait-elle les géographes à dépasser certaines opinions communes, tandis qu'un minimum de recul rationnel les aiderait à éviter les slogans qui menacent de verser dans le non sens. Je ne considère pas non plus la sociologie comme une panacée.

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Misère du possibilisme

Ceci n'est qu'une esquisse. Si c'était plus que cela, ce serait un article, proposé à telle ou telle revue. Je ne fais qu'amorcer la mise noir sur blanc d'une opinion qui mûrit depuis plusieurs années maintenant.

Qu'est-ce que le possibilisme ? Un mot qu'on trouve dans un nombre incalculable d'articles et d'ouvrages de géographie. Il est supposé décrire la position de l'école française de géographie sur une question centrale : la pensée des relations homme/nature. Version résumée : « la nature propose, l'homme dispose ». En cela, il y aurait rupture avec leurs contemporains allemands, tout particulièrement Friedrich Ratzel, qui auraient été « déterministes », c'est-à-dire convaincus de l'influence directe de la nature sur l'homme. La géographie française réintroduirait le libre-arbitre de l'homme, ramenant les « conditions naturelles » à un statut nécessaire mais insuffisant.

Ma proposition consiste à dire : le « possibilisme » est un descripteur a posteriori de l'attitude des vidaliens, au pouvoir explicatif faible, et ce d'autant plus qu'il n'y a pas eu de posture stable, y compris chez nombre de représentants fameux de cette « école ». Ce faisant, le rabâchage de la vulgate du possibilisme a pour effet d'impatroniser une représentation simpliste et pour partie erronée de ce que pensaient les « classiques ». Il y aurait un intérêt certain à déconstruire tout cela, ne serait-ce que par respect pour des défunts qui n'en peuvent plus mais. C'est aussi un exemple typique de manipulation de grandes catégories génériques, «la nature», «l'homme», qui nous donne un sentiment d'ivresse philosophique, quand bien même le baratin en généralité serait justement à éviter.

Georges Bertrand, dans son fameux texte « Pour une histoire écologique de la France rurale » (1975), avait déjà exprimé tout le mal qu'il faudrait penser du possibilisme comme doctrine épistémologique.

À la fin du xixe siècle, le problème du possibilisme a été placé au centre du débat géographique... et il semble y être resté pour beaucoup d'historiens. Or, l'humanisme vidalien intervenant au nom de la « liberté » humaine ne peut se comprendre, sinon se justifier, que dans l'environnement scientifique et politique du moment. Il s'agissait de réagir contre l'écologie allemande naissante, encore simpliste sur le plan scientifique et surtout chargée de sous-entendus ethniques et politiques (où l'on devine certaines des bases « scientifiques » du racisme nazi). Si Vidal de La Blache a combattu le déterminisme écologique de Haeckel, il n'a jamais jeté les bases d'une théorie contradictoire. Il a simplement, à l'aide d'exemples précis, montré que les grandes civilisations, passées ou actuelles, se développent indépendamment des milieux naturels où elles éclosent mais en utilisent les éléments naturels. A notre connaissance, il n'a jamais évoqué l'attitude « possibiliste » en tant que telle. Le schéma possibiliste a été vulgarisé par L. Febvre, écho sonore amplifiant - mais aussi déformant - de la pensée vidalienne. On ne soulignera jamais assez l'impact de L. Febvre sur le mouvement historique français, en particulier dans ses rapports avec l'école géographique française. Il a débloqué une situation et permis d'insérer, à bon compte, le facteur géographique dans l'analyse historique. Certes, pendant un demi-siècle, le « possibilisme » (ou du moins l'attitude qui y correspond) semble avoir fait ses preuves dans la mesure où il constitue l'une des pierres angulaires de l'interprétation historique et aussi géographique. Dans les grandes thèses de géographie régionale de la première partie du xxe siècle, l'analyse des rapports entre les sociétés humaines et les conditions naturelles est conduite avec beaucoup de logique à l'intérieur de ce système de pensée qui permet toutes les nuances. [50]

Ce sont justement ces nuances qui marquent les limites scientifiques du possibilisme. Il s'agit en effet de l'application « littéraire » d'un principe philosophique vague, sorte d'attitude d'esprit dont l'humanisme a priori sert en quelque sorte de caution morale. De la prise de position non formalisée de Vidal de La Blache contre une théorie débile et dangereuse, les historiens sont passés à une sorte de position de principe peu réfléchie et lourdement frappée d'apriorisme que l'on peut considérer, avec un certain recul, comme une fuite élégante devant les responsabilités. Le possibilisme tel qu'on le pratique n'est plus pour l'historien ou le géographe qu'une façon d'éluder le problème des relations entre les sociétés humaines et les milieux dits naturels. Les inconvénients sont d'une exceptionnelle gravité :

• tout d'abord, le possibilisme n'est pas autre chose que la forme « scientifique » du laxisme. Par exemple, on affirmera, d'un côté, que la « polyculture aquitaine est une garantie contre les incertitudes du climat », de l'autre, que les cultures fruitières de la vallée du Rhône n'ont pu se développer que grâce à la mise en place du réseau de chemins de fer. Ces affirmations contradictoires dans leur principe ne sont pas fausses, mais elles ne sont pas exactes non plus : elles sont indifférentes, car elles posent chaque problème écologique à un niveau différent, ce qui permet de retenir l'hypothèse que l'on souhaite, consciemment ou non. La prise en compte du facteur écologique, par son manque de rigueur, est devenue comme facultative et marginale: on la confie au géographe qui n'est souvent pas mieux armé pour trancher le débat ;

• surtout, l'erreur fondamentale a été de confondre les niveaux de résolution et d'appliquer directement un principe quasi métaphysique à l'analyse d'un cas historique, borné par définition dans le temps et dans l'espace : le « possibilisme » ne se discute pas de la même manière à l'échelle de l'espèce humaine et à l'échelle d'une communauté villageoise du xie siècle ! Ce qui démontre bien que le « possibilisme » n'a jamais été considéré par personne comme une théorie scientifique. Il n'en est pas de même du déterminisme naturel. [51]


Plus récemment, Marie-Claire Robic, à l'occasion d'un cours du CNED (2001) intitulé « À propos de « possibilisme » et de « déterminisme » : modalités et variantes de l’explication géographique classique », a montré (si je la lis correctement) que ce que l'on appelle actuellement « possibilisme » recouvre en fait une très grande variété de régimes causaux chez les classiques. On pourrait rajouter que le "possibilism" est une invention américaine des années 1930, reprenant la polémique déclenchée par Lucien Febvre dans La terre et l'évolution humaine (1922) dans un tout autre contexte. Celui-ci avait écrit (p. 33) : «Ne nous demandons pas si, dans le bloc des idées géographiques, il n’y a pas, réellement, de fissures et si l’on peut suivre à la fois, avec la même sécurité paisible, les "déterministes" à la Ratzel et ce que l’on pourrait appeler, peut-être, les "possibilistes" à la Vidal.» Le néologisme, qui n'existait qu'en une occurrence, sous forme d'adjectif, chez l'historien français, devient un substantif chez les Américains et un descripteur de posture. La topique déterminisme/possibilisme trouve un sens nouveau chez des auteurs américains des années 1930 (Carl Sauer, Robert Burnett Hall, Harry Estil Moore). Elle fait retour sous cette forme en France après-guerre, et trouve une cristallisation systématique dans l'Essai sur l'évolution de la géographie humaine (1963) de Paul Claval. De là date certainement la vulgate, sous sa forme française. Elle n'a fait dès lors que prendre de la surface (sociale), lors même que Vidal et consorts étaient morts et enterrés, et parfois depuis longtemps. On pourra toujours me rétorquer que c'est notre droit le plus strict de coller aux défunts des étiquettes. Je suis entièrement d'accord. Le hic, c'est que précisément ça ne marche pas, ni pour Vidal, ni pour d'autres vidaliens notoires. Les opérateurs descriptifs qui correspondent au label possibiliste sont un contresens par rapport à ce que pensaient la plupart des vidaliens. C'est ce que je voudrais essayer de montrer.

L'article « La géographie humaine. Ses rapports avec la géographie de la vie », publié par Vidal de la Blache dans la Revue de synthèse en 1903 me servira de premier appui pour étayer mon argumentaire. Il s'agit d'un article doctrinal très important, publié dans l'une des principales revues savantes de l'époque, où se croisaient historiens et philosophes. Il s'agissait de donner substance à un syntagme encore rare, «géographie humaine», et d'accréditer l'idée d'un fécond domaine de recherche. Deux « paragraphes » (au sens classique) sont particulièrement importants: le II, qui explique ce que doit être la géographie humaine et les précédents méthodologiques sur lesquels elle peut s'appuyer ; le V, juste avant la conclusion et intitulé «oecologie», qui positionne la géographie humaine parmi les sciences et opère une discussion sur «l'étude des influences que le milieu ambiant exerce sur l'homme au physique et au moral».

A vrai dire, les deux passages mettent en discussion ce thème. Dans le II, Vidal se sert des acquis des géographies botanique et zoologique pour dessiner ce que serait une géographie humaine : étude des « faits généraux de répartition » qui recherche des « causes » susceptibles d'expliquer l'inégal peuplement de la terre. Et l'auteur d'affirmer : « Les conditions qui ont présidé à la répartition de l'espèce humaine, à la composition des principaux groupes, à leur adaptation aux différents milieux, sont analogues à celles que révèlent les flores et les faunes. » A ce stade de son argumentaire, Vidal est indéniablement dans une posture naturaliste, c'est-à-dire qui pose la légitimité d'expliquer des phénomènes humains par des causalités « naturelles ». Pour le coup, on pourrait dire qu'il est parfaitement « déterministe » ou plus exactement environnementaliste, comme on dirait maintenant. Au reste, il développe par la suite une thèse qui articule le niveau de développement des sociétés avec la richesse floristique et faunistique de leur environnement:

Dans l'effort rétrospectif qui s'impose ainsi, comme il s'impose à l'étude géographique des animaux et des plantes, c'est toujours à des faits biologiques que l'attention est ramenée. Si l'activité humaine a pu renouveler en partie la physionomie de la terre, c'est grâce à la composition déjà très variée du monde vivant, qu'avait engendrée une immense évolution antérieure. C'est de la variété éparse autour d'elle que s'est fortifiée l'intelligence humaine. Un patrimoine lentement accumulé lui a fourni la matière et servi de stimulant. Partout, en effet, où il reste possible de suivre sur place la marche de civilisations indigènes, on voit un rapport entre les conditions locales de la vie et le degré de développement que ces sociétés ont atteint.

Peu importe ici que cette thèse soit complètement réfutable et réfutée. Ce qui importe est ailleurs, en ce sens qu'elle nous montre deux choses essentielles : Vidal était environnementaliste en gros et, à la différence de ses épigones, ce ne sont pas le climat ou le relief qu'il retenait comme facteurs décisifs, mais ce que l'on pourrait appeler le « capital biologique » d'un milieu. On est loin des stéréotypes. Peu après, afin de bien se faire comprendre, il en rajoute une louche:

L'œuvre géographique de l'homme est essentiellement biologique dans ses procédés comme dans ses résultats. De vieilles habitudes de langage nous font souvent considérer la nature et l'homme comme deux termes opposés, deux adversaires en duel. L'homme cependant, n'est pas « comme un empire dans un empire » ; il fait partie de la création vivante, il en est le collaborateur le plus actif. Il n'agit sur la nature qu'en elle et par elle. C'est en entrant dans la lice de la concurrence des êtres, en prenant parti, qu'il assure ses desseins.

L'hypothèse du « possibilisme » implique de penser les catégories « nature » et « homme » comme deux ensembles distincts. Or c'est précisement ce que Vidal récuse ici ! On notera la touche de darwinisme stéréotypé et la métaphore anthropomorphique (ou plutôt sociomorphique) qui peuvent nous sembler un peu étranges aujourd'hui. Il n'empêche : le cadre de pensée vidalien est ici foncièrement environnementaliste, même si l'auteur apporte quelques correctifs par la suite, par des exemple qui confortent la phrase célèbre : «Son intervention (celle de l'homme) consiste à ouvrir la porte à de nouvelles combinaisons de la nature vivante.» Mais après avoir évoqué ces transformations humaines, qui ne diffèrent des transformations végétales ou animales que par leur ampleur et leur intensité, il en revient au fait que « cette œuvre terrestre de l'homme rencontre ses limites » en de nombreux secteurs peu hospitaliers.

La partie V reprend la réflexion au même point, mais pour lui donner une dimension nouvelle, d'autant que Vidal s'est montré prudent à plusieurs reprises, invoquant la « délicatesse » de ce sujet. S'il semble confirmer ce qu'il avait dit auparavant, le recentrage de la question «oecologique» sur un « milieu » donné génère un curieux système de concession:

Que l'homme n'échappe point à l'influence du milieu local, que lui-même dans sa constitution physique et morale, que les œuvres qui sortent de ses mains contractent une empreinte particulière en conformité avec le sol, le climat, les êtres vivants qui l'entourent : rien de plus généralement et de plus anciennement admis. Telle contrée, tels hommes, entend-on dire.

Mais c'est pour nuancer très rapidement : « Il est en vérité très difficile de démêler dans nos grandes sociétés civilisées l'influence du milieu local. » Il moque la « façon trop simple » les « généralisations hâtives », les « comparaisons boiteuses » de l'opinion commune et des Anciens. Face à l'opinion reçue, le savant perce l'armure et se pose en défenseur de la modération argumentaire. Dans un contexte géographique particulier, il en vient même à poser que « aux causes locales s'ajoutent ici une foule d'influences apportées du dehors, qui n'ont pas cessé depuis des siècles d'enrichir le patrimoine des générations, d'y introduire avec de nouveaux besoins le germe d'initiatives nouvelles ». Bref, si en généralité Vidal de la Blache tenait un discours environnementaliste, sur une situation géographique donnée, il va tenir un tout autre discours. « Parmi les correctifs à opposer aux influences locales, il faut tenir grand compte du commerce et de l'esprit d'imitation qu'il suscite. » In situ, le déterminisme environnemental est à corriger, à commencer par la circulation humaine, qui en quelque sorte déjoue les conditions locales. On remarquera que notre auteur fait jouer deux ressorts explicatifs : un économicisme de bon aloi et un sociologisme à mon avis inspiré des thèses de Gabriel Tarde, très à la mode en ces années-là (à travers l'invocation de « l'esprit d'imitation ».)

En définitive, ce qui émerge ici et qui va être développé par la suite, ce n'est pas un discours sur l'aménagement des conditions naturelles, mais une correction qui en quelque sorte déjoue le déterminisme dans les sociétés humaines, ou, si l'on veut bien me passer le néologisme, un indéterminisme, dès lors qu'on examine des milieux humains particuliers, qualifiés peu après par Vidal de « genres de vie ». Par voie de conséquence, la géographie humaine de Vidal n'est en aucun cas « possibiliste » mais déterministe en généralité et indéterministe dans l'étude des cas particuliers. Ceux-ci ne sauraient fournir la trame d'un discours sur les influences de la nature sur l'homme, puisqu'ils ne sont que des modulations dans lesquelles les sociétés déjouent les contraintes environnementales par leur mobilité.

On voit apparaître un autre élément susceptible d'ébrécher la vulgate sur Vidal : ici, on va du général au particulier, et non en sens inverse. Il n'y a rien d'inductiviste dans ce texte. D'ailleurs, le début de la conclusion le confirme : « C'est dans cette alliance intime avec la cartographie, la statistique et l'ethnographie, dans cette vue plus compréhensive de l'ensemble des rapports des peuples, dans cette conception plus géographique de l'humanité, que puisent leurs sources les progrès récents de la science qui nous occupe » (c'est moi qui souligne). Dans d'autres textes, on pourrait trouver des conceptions différentes, voire contraires (Vidal de la Blache n'était pas un « méthodologue » rigide). Il n'empêche que cela nécessite de mettre à jour notre représentation de l'épistémologie vidalienne, fût-elle considérée défaillante.

 

Cette petite manipulation sur un texte avait pour vocation de montrer que le descriptif «possibiliste» ne correspondait pas à la pensée du présumé fondateur de l'école de géographie. Je voudrais ensuite montrer que chez quatre disciples du même, on trouve quatre façons différentes d'aborder la question des régimes de causalité nature/humanité : environnementaliste stricte chez de Martonne, multi-déterministe chez Jules Sion, proto-systémique chez Maximilien Sorre et « febvrienne » (« possibiliste » ?) chez Albert Demangeon.

à reprendre un jour dans une publication ou à refaire entièrement...

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En relisant, en écrivant

Etrange tâche que de transformer un texte déjà écrit en livre. Je suis en plein dans la réécriture du Plain-pied du monde avant sa publication dans la collections Histoire des sciences humaines (HSH) de Claude Blanckaert à L'Harmattan. Après réception de la charte de la collection, je l'ai appliquée à mon texte, qui a "gonflé" de 400 à 600 pages (c'était en décembre dernier). A partir de janvier, j'ai été mobilisé par des activités diverses et c'est seulement maintenant que je me mets véritablement au travail de refonte.
Il n'a jamais été question pour moi de refaire un manuscrit en fonction des évolutions de mon travail depuis 2003, parce que cela déboucherait sur un tout autre texte. En revanche, il faut que je redescende à 400 pages (maxi). Le changement du système de références aide pas mal et dégonfle mon appareil de notes infrapaginales. J'ai réussi aussi à taillader dans les détails. Exit les quelques analyses sur Vidal de la Blache que je m'étais senti obligé de faire. Le chapitre sur de Martonne, déjà publié, n'y sera pas non plus. Pour l'instant, j'en suis à 510. J'ai bon espoir de rentrer dans les clous. Sur une journée de 10 heures, j'arrive à traiter 2/3 de chapitre - et il y en aura 7. Il me reste environ 10 grosses journées de travail, avant de soumettre le résultat à mes deux lectrices préférées, puis à Claude. J'aimerais finir d'ici à la seconde moitié de mai. Y arriverai-je ?
L'introduction a été reprise maintes fois, car c'est d'elle dont bien des lecteurs se sont plaints le plus. Etrange quand on y pense : elle avait été rédigée en deux jours, avec une facilité déconcertante. Sur le moment, je l'avais trouvée très abordable. Plus j'y retourne et plus je réaménage. Il faudra bien arrêter un jour. La conversion en références américaines prend un temps phénoménal, surtout qu'il faut sans cesse naviguer entre la bibliographie et le corps du texte.
En outre le genre (Orain, 2003b : 24) est très laid. Mais quel gain de place ! Et cela renforce la cohérence de la biblio.
Je sais qu'en abordant le chapitre 3 (anciennement 4), "D'une géographie à l'autre : un détour par Thomas Kuhn", il va y avoir de grosses saignées. C'est celui qui stratifie le plus grand nombre de couches d'écriture. C'est sans doute le coeur de tout ce que j'ai fait, mais c'est aussi un amas de bricoles hétéroclites. Je tiens énormément à ce travail, car il est la clé de voute de l'ensemble. Mais à la limite, il pourrait générer un autre livre, donc il va falloir faire attention, couper et ne pas rajouter. Si j'étais courageux, il faudrait aussi que je fabrique un nouveau chapitre avec les deux suivants. Cela voudrait dire trancher dans les analyses littéraires. Or, précisement, cette publication a du sens surtout en tant qu'elle exprime une certaine façon de travailler le corpus géographique.
Je n'ai donc pas trop envie de sabrer cela. Si j'écrivais un ouvrage sur le même sujet maintenant, il aurait sans doute un peu moins cette dimension poéticienne qu'avait ma thèse de 2003. Pour cette raison, j'ai spécialement envie de conserver celle-là. Sur le sujet des régimes (ou styles) épistémologiques, il y aurait tant à redire, à revoir. Les interprétations de textes, elles, ont leur autonomie. D'ailleurs, je m'étais rendu compte d'une chose quand j'essayais de relire des bouts de ma thèse : elle est incompréhensible si on ne fait pas l'effort de lire tous les passages cités, car ils sont plus que des pièces à conviction, ils ont une fonction motrice. Et ils donnent à voir de la géographie française des choses que je ne fais pas l'effort de reprendre. Le commentaire ne saurait être à mes yeux réitération du dit (ou de l'écrit). Par voie de conséquence, bien des choses que je formule supposent d'avoir lu ces extraits. Ce n'était pas délibéré en écrivant l'original, mais c'est devenu une contrainte de lecture forte, en un certain sens gênante.
J'essaie d'enlever les coquetteries et les obscurités du texte soutenu. Ces corrections nécessaires me donnent du courage pour dézinguer les commentaires infrapaginaux. Comme tant de choses deviennent superflues ! Pour ce qui est des phrases byzantines, c'est un plaisir de les casser en 2, 3 ou 4. En temps utile, je reprendrai les observations de Paule Petitier pour porter le coup de grâce à mon caquet.
Autant l'introduction, avec sa structure spiralaire, demeure un cauchemar à relire, autant la suite est comme une sorte de flot dans lequel je me laisse glisser, arrachant aux passages des branches mortes et colmatant des diverticules. Qui, en se relisant, n'a pas retrouvé cette expérience enfantine qui consiste à répéter tant de fois un mot trivial qu'il en devient hermétique ? Pareil avec tous ces paragraphes : ils ont un air de famille, c'est sûr, mais pour peu qu'on n'y prenne garde, on glisse dessus comme sur de la toile cirée.
Je veux un texte aussi lisible que possible. Je n'ai jamais cherché de près ou de loin à "faire compliqué", jamais. Je déteste cette réputation d'écrivant difficile. Je pense que je ne fournirai jamais un produit très immédiat, sans lourdeurs ni moments pénibles. Mais comment faire autrement quand on s'efforce de jouer franc-jeu ? Bien sûr, Thomas Kuhn et Howard Becker sont des exemples, aussi. Mais ce qu'ils font relèvent assez largement de la description épaisse, laquelle n'est pas toujours possible, surtout quand on commente la production d'autrui. Et qui peut prétendre avoir accès à une intelligibilité complète d'un livre comme Outsiders sans un processus d'interprétation a posteriori ? Les textes les plus clairs, les plus limpides en apparence, recèlent toujours des pièges, alors qu'un Pierre Bourdieu, difficile il paraît, me semble infiniment plus immédiat à saisir que Becker ou Goffmann. Le métadiscours alourdit les sciences sociales, les rend techniques, mais il offre un autre régime de clarté, sur le fond de l'argumentaire.
Je ne prétends pas me comparer à ces éminents messieurs. J'avais juste besoin d'exemples partageables. De toutes façons, je reviendrai sur cette question de la clarté, car elle me semble essentielle et pas du tout univoque, comme certains voudraient bien le laisser croire.

 

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