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Les sciences du psychisme et l'animal, n°28 de la RHSH

Le nouveau numéro de la Revue d'histoire des sciences humaines (n° 28) est sorti. Le dossier porte donc sur « Les sciences du psychisme et l'animal » et réunit six textes, outre l'introduction d'Aude Fauvel. Trois articles en varia également, parmi lesquels un très beau travail de Dylan Simon sur les «complexes pathogènes» de Max Sorre, et une étude au long cours de Serge Reubi sur les particularités sociales de l'ethnographie suisse du « premier XXe siècle ». À noter egalement un examen méticuleux par Arnauld Chandivert de la position de Daniel Faucher entre résistance et notabilité universitaire sous le gouvernement de Vichy (entre autres figures traitées dans son article). Je reproduis ci-dessous l'argumentaire du dossier et le sommaire du volume. Si vous êtes intéressé-e-s par ce numéro (et les autres), n'hésitez pas à vous abonner à la revue !

 

Présentation du dossier (Aude Fauvel)
Psychiatres testant des produits toxiques sur des chiens, psychologues bombardant des chèvres « psychonévrosées », psychothérapeutes arrachant des bébés singes à leurs mères pour les observer…, au titre de l'histoire animale les disciplines psys semblent se situer sur une ligne classique : celle d'une vision utilitaire des animaux, exploités et sacrifiés sur l’autel de la science. Selon certains chercheurs, si les savoirs psys ont, depuis Darwin, souligné les similitudes entre l’esprit humain et animal, ils n’auraient ainsi pourtant pas aidé à réduire l’écart entre l’un et l’autre. Dans l’histoire des sciences du psychisme, comme ailleurs, étudier les animaux ce serait être essentiellement confronté au récit de leurs souffrances.
Ce numéro porte un regard différent sur ce lien entre animaux et sciences du psychisme et montre que les secondes ne se sont pas seulement construites contre les bêtes mais aussi en collaboration avec elles, dans des rapports d’influences mutuelles, au dedans et au dehors des laboratoires. À côté des cobayes d’expériences, les psys ont fait surgir d’autres figures de l’animalité, percevant les animaux comme des partenaires, des patients, et même, comme des thérapeutes. En revisitant l’histoire psy sous cet angle, l’objectif n’est pas seulement de contribuer au renouvellement du regard sur l’histoire animale, il est aussi de participer à la réflexion sur la façon dont penser avec les animaux peut aider à penser les sciences de l’homme.

 

Sommaire


Introduction. Des rats, des chiens et des psys. Repenser l'interaction humain/animal dans l'histoire des sciences du psychisme (XIXe-XXIe siècles)

Aude Fauvel


Animaux à aimer, animaux à tuer. Animalité et sentiments zoophiles en France au XIXe siècle

Damien Baldin

 

« Le chien naît misanthrope ». Animaux fous et fous des animaux dans la psychiatrie française du XIXe siècle

Aude Fauvel


Débats autour de la psychologie animale. La rencontre Pierre Hachet-Souplet – Édouard Claparède

Élisabeth Chapuis


Des relations déraisonnables ? Marie Bonaparte, son chien Topsy, la biologie et la psychanalyse

Rémy Amouroux


Quand l'éthologie revisite la psychanalyse. La question de l'attachement entre Grande-Bretagne et France

Wolf Feuerhahn


Soigner par le contact animalier. Aux origines de la recherche sur les interactions humains/animaux à but thérapeutique

Jérôme Michalon

Document
Lettre de Joseph Delboeuf à William James du 2 novembre 1886
Comment un savant devient « guérisseur ». D'après une lettre inédite de Joseph Delboeuf à William James

Thibaud Trochu

Varia
Une histoire à part ? L'étude des traditions mineures en histoire des sciences humaines à travers l'ethnographie suisse du premier XXe siècle

Serge Reubi
 

Sciences sociales, Résistance et « mystique provinciale » à Toulouse sous le gouvernement de Vichy. Complexité et ambivalence des engagements (1930-1950)

Arnauld Chandivert


Quand un concept écologique fait date. L’invention des « complexes pathogènes » en géographie

Dylan Simon



Notes de lecture
* Anthony Andurand, Le mythe grec allemand. Histoire d’une affinité élective (Sandrine Maufroy)
* Claude Blanckaert (coord.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum (Jean-Luc Chappey)
* Daniel Baric, Langue allemande, identité croate. Au fondement d’un particularisme culturel (Anne-Marie Thiesse)
* L’enseignement secondaire en France et l’articulation complexe entre disciplines littéraires et scientifiques (1945-1985) (Emanuel Bertrand)

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De plain-pied dans... les étagères

À force de faire autre chose, j’en viendrais à oublier l’essentiel. Donc : mon livre De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle est sorti à l’Harmattan. Occasion de constater à quel point une date de parution est quelque chose d’obscur : j’en ai été averti le 20 février et l’éditeur l’annonce parmi les nouveautés de mars. Mais si j’en crois Amazon, la date officielle serait plutôt le 13 février ! Pour ce blog — toujours aussi négligé par les temps qui courent — ce sera donc le 21 mars… Il est disponible sur divers sites de vente en ligne, dont Chapitre.com, alapage, la Fnac, etc.

Vous connaissez déjà l’image de couverture (tout le monde dit qu’elle est très belle), pour laquelle je ne saurais assez remercier Carole Duval et Marie-Claire Robic :

 

 

 

Texte de la quatrième de couverture, réalisé avec le concours de Denise Pumain, Marie-Pierre Sol, Marc Joly et Marie-Claire Robic :

Les géographes, dans leur pratique savante, sont généralement connus pour s’être interrogés d'abord sur les relations homme-milieu, ou sur la singularité d’une région ou d’un paysage, puis d’avoir placé l’organisation spatiale ou les territoires au coeur de leur discipline.

C’est une autre clé de lecture qui est proposée ici : il s’agit de relire l’évolution de la géographie française, en insistant sur le souci longtemps dominant d’être "fidèle aux réalités", et sur sa remise en cause récente. L’examen d’un vaste corpus de textes, allant de 1900 aux années 1980, met en évidence l’importance du réalisme comme fondement épistémologique de la géographie. Ce souci du réel, indiscuté jusqu’à la fin des années 1960, a été battu en brèche dans les années 1970. Un épisode important de l’histoire de la géographie française est ainsi réinterprété comme une révolution scientifique (au sens de Thomas Kuhn), la "Nouvelle géographie" ayant mis en question le paradigme "classique" défendu par l’École française, selon une critique constructiviste formulée collectivement.

Fondé sur des analyses multiples (littéraires, épistémologiques, socio-linguistiques, historiographiques), De plain-pied sur le monde se veut tout à la fois une contribution particulière à l’histoire de la géographie française et une réflexion plus globale sur le statut de la langue dans les mutations des sciences.

 

Je suis assez contrarié du prix fixé par l'éditeur, sachant qu'il n'y a pratiquement pas d'illustrations et que la couverture leur a été fournie clés en mains, comme l'ensemble du texte d'ailleurs. Sur ce point, je ne dirai jamais assez ma reconnaissance à Claude et Martine Blanckaert pour le travail qu'ils ont effectué, grâce à quoi le manuscrit déposé à l'Harmattan était parfaitement aux normes de la collection « Histoire des Sciences Humaines » et l'éditeur n'a rien trouvé à redire.
Pour le reste, c'est au lecteur de se faire une idée.

 

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Philippe Pinchemel

    Je viens d'apprendre le décès, hier après-midi, de Philippe Pinchemel. C'est une nouvelle qui me procure une énorme tristesse. Indépendamment de la chance que j'ai eu de l'avoir comme enseignant, j'ai pu au cours de ces quinze dernières années mesurer à quel point il avait joué un rôle majeur dans le décloisonnement de la géographie française. Profondément attaché à l'unité de la discipline et à la réalisation d'une synthèse de ses diverses tendances, Philippe Pinchemel a aussi été l'homme qui a fait traduire Géographie des marchés et des commerces de détail de Brian Berry (1971) et L'Analyse spatiale en géographie humaine de Peter Haggett (1973). A une époque où la géographie française vivait un peu trop repliée sur ses bases linguistiques et ses automatismes cognitifs, ce furent des gestes décisifs pour diffuser une autre géographie. S'il n'en a pas été l'instigateur, il a accompagné les débuts de L'Espace géographique (1971-1972), appelée à devenir la nouvelle revue de référence de la géographie française. Il a dirigé la thèse de Denise Pumain, Contribution à l'étude de la croissance urbaine dans le système urbain français (1980). Il a encouragé de nombreuses recherches novatrices, créé la seule et unique équipe dédiée à l'histoire et à l'épistémologie de la géographie (E.H.GO), publié ou fait publier un nombre considérable d'ouvrages de référence : l'anthologie Deux siècles de géographie française (avec Marie-Claire Robic et Jean-Louis Tissier), la traduction de Traces on the Rhodian Shore de Clarence Glacken, la réédition d'ouvrages tels L'homme et la terre d'Eric Dardel,  Peuples et nations des Balkans de Jacques Ancel ou Noirs et Blancs de Jacques Weulersse.
    Il a publié en 1988 avec son épouse Geneviève une oeuvre-somme, La Face de la terre (publiée chez Armand Colin), qui est l'une des pierres angulaires de la réflexion théorique française. Ils essaient d'y concilier un double programme pour la géographie : étude de l'humanisation de la terre (dans la droite ligne du programme écologique dessiné par P. Vidal de la Blache) à part égale avec un intérêt majeur pour l'organisation de l'espace produit par les sociétés (le programme spatialiste hérité de E. Ullman, W. Christaller et tant d'autres). La seule entreprise équivalente en français est celle élaborée par Roger Brunet dans Le Déchiffrement du monde (1989, rééd. 1999). La contribution théorique de Philippe Pinchemel à la réflexion sur l'espace des sociétés humaines, déjà esquissée dans des articles comme "De la géographie éclatée à une géographie recentrée" (1982), a beaucoup fait pour donner un soubassement global à l'analyse spatiale française. Sa réflexion sur la résilience des formes spatiales (semis de lieux, réseaux, trames d'occupation de l'espace) - qui se perpétuent par delà les systèmes socio-économiques qui les ont produites - est l'un de ses apports les plus intéressants à mon sens. Ses principaux articles ont été réunis en un volume Géographies. Une intelligence de la terre, publié dans l'excellente collection "Parcours et paroles" aux éditions Arguments.
    Philippe Pinchemel était un homme d'une curiosité insatiable. Il y a un peu moins de deux ans, il était présent au dernier colloque Géopoint, consacré à l'avenir de la discipline. Il n'avait rien perdu de son alacrité intellectuelle. Ces derniers temps, on le savait très malade. La camarde semble avoir accéléré son pas. Pour cet intellectuel fidèle à ses convictions catholiques, gageons que ce dernier rendez-vous soit celui d'un juste.

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En ce début décembre...

Je n'ai guère le temps, en ce moment, de publier quoi que ce soit sur ce blog.  Je m'en excuse auprès de ceux qui viennent y jeter un oeil de temps en temps et en repartent bredouilles. Décembre est un mois de paperasses, notamment au CNRS (c'est le temps des fiches CRAC, des dossiers de financement des colloques, etc.). En plus de cela, je fais des cours de philosophie des sciences, pour le moment sur un sujet que j'ai besoin de labourer inlassablement : le positivisme logique. Quand je passerai à Popper, Lakatos, Kuhn, etc., ça ira mieux car je serai en terrain "connu". En revanche, j'avoue que la philosophie dite "analytique" est un véritable défi intellectuel pour moi, car j'ai beaucoup de mal à rentrer dans la façon de raisonner de gens comme Carnap, Wittgenstein, Quine, et quelques autres.
Cela me renvoie d'ailleurs à un sujet récurrent : la question de la clarté. Les philosophes du Cercle de Vienne, et Wittgenstein davantage encore, se voulaient des auteurs clairs, s'exprimant simplement. Pourtant, après trois semaines de lectures forcenées, j'en suis rendu à ma conclusion habituelle : l'apparente simplicité d'expression est loin d'être le critère unique de l'accessibilité d'une pensée. Je suis perplexe devant l'énorme travail de reformulation et d'interprétation que requiert un auteur comme Wittgenstein, si l'on souhaite le "comprendre". Des auteurs réputés difficiles comme Pierre Bourdieu, Claude Raffestin ou Jean-Claude Passeron me posent bien moins de problèmes, car il y a une possibilité d'intelligibilité interne qui ne nécessite aucune interprétation. Il suffit de les pratiquer avec une certaine assiduité pour que leur discours, du fait de sa cohérence, devienne largement accessible à la compréhension. Je pourrais donner bien d'autres exemples. En cela ils font contraste avec des auteurs qui, en apparence transparents, deviennent toujours plus opaques quand on s'appesantit sur leurs phrases. Ou alors, leur accessibilité immédiate ne permet pas d'accéder à certaines conclusions qui, elles, demandent un travail de réinterprétation que le texte ne fournit pas. Je donne souvent l'exemple d'Outsiders d'Howard Becker. Il y va je crois de l'absence d'un propos métadiscursif qui accompagnerait le discours premier et en expliciterait certains présupposés. Les auteurs que personnellement je trouve clairs apparient discours et discours sur leur discours. Cela me semble une condition de la clarté aujourd'hui.
En parlant de clarté : j'ai eu quelques réactions à l'article "constructivisme" tel qu'il figure en ligne sur Hypergéo. Pour une raison qui m'échappe, la structure en alinéas a été gommée, ce qui rend l'article difficile à lire. Je vais essayer de faire modifier cet état de fait afin que ce texte soit plus accessible. Il se peut que mon texte soit trop long pour le gabarit de l'encyclopédie, ce qui pourrait expliquer cet écrasement. C'est pourquoi je l'ai republié ici. J'ai par ailleurs re-déposé "La géographie comme science" sur hal-shs, dans la version que je donnais à mes étudiants de licence (L3) à l'université de Toulouse le Mirail. C'est une version plus longue, avec mon introduction initiale, des réécritures et clarifications. Mon amie et collègue Marie-Pierre Sol m'a aidé à rendre le texte plus accessible (même si ça demeure assez peu cursif). Pour le visionner :
halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00082173/fr/

 

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la génétique n'explique pas les comportements humains

Après les propos tenus par Nicolas Sarkozy dans Philosophie magazine lors de la campagne présidentielle, on a vu ressurgir une polémique sur l'inné et l'acquis, formulée dans des termes qui me semblent complètement simplistes. Je ne souhaite pas revenir sur les incohérences de la posture de celui qui était déjà donné alors comme futur président (sic), car d'autres l'ont fait, et bien, comme Eric Fassin dans Le Monde. En revanche, pour des raisons diverses, je voudrais pointer quelques problèmes soulevés par l'interprétation qui a été faite de plusieurs phrases dudit candidat à l'époque, auquel - je tiens à le préciser d'emblée - je n'ai pas donné ma voix, tant je le considère comme une catastrophe pour la société française.

"J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologiqué héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense."

Au-delà de la pédophilie et des tendances suicidaires, de nombreux problèmes de société pourraient tomber sous le coup de ce type de discours : l'obésité, la schizophrénie, l'incivisme, la violence, etc. Tout le monde a hurlé devant cette posture naturaliste. Ce faisant, on associait au naturel ou à l'inné (ce serait la même chose) un caractère de contrainte entièrement opposable à l'idée de liberté humaine. Grosso modo, on passait de l'opposition inné/acquis à subi/voulu ou contraint/non contraint. Pourtant, il s'agit à mes yeux d'une confusion regrettable. En outre on a pu avoir l'impression que l'inné était de droite et l'acquis de gauche... encore une confusion, liée à la précédente, mais qui en plus frise le ridicule. C'était sans doute vrai aux Etats-Unis dans les années 1920, quand régnait un darwinisme adorné de l'adjectif "social". Cela n'a plus aucun sens aujourd'hui.
Je vais commencer par l'argumentaire sur lequel je me sens le moins à l'aise, mais pour lequel j'ai lu deux-trois bricoles. La génétique est une aide précieuse pour comprendre un certain nombre de processus biologiques, y compris parfois dans leur expression chez un individu. Pourtant, les choses se compliquent immédiatement, quand plusieurs gènes sont impliqués ou quand on prend en compte l'expression (ou non) de tel ou tel gène. En effet, il est déjà terriblement difficile (et long) de prouver qu'un codage d'une séquence d'ADN ou d'ARN est lié à l'expression d'une pathologie biologique. En cancérologie, on commence à peine à faire des découvertes en la matière, sur le sarcome d'Ewing, qui ferait partie des maladies orphelines s'il n'avait pas l'avantage de la simplicité... "génique". Dans bien d'autres cas, il n'y a pas une séquence en cause, mais plusieurs, du moins le suppose-t-on, tant l'administration de la preuve devient compliquée. Par ailleurs, s'agissant de l'ADN d'un individu particulier, on sait que la présence de tel ou tel gène n'implique pas forcément son expression. Les travaux du Dr Yoav Gilad (Nature, 9 mars 2006) tendent à montrer qu'il y a une différencialité intrinsèque dans l'expression d'un gène, celle-ci étant influencée par des facteurs environnementaux... Au secours, Lamarck revient !
En tout cas, quand on passe de processus biologiques à des comportements humains, la gageure devient véritablement redoutable. En effet, un comportement n'est pas intrinséquement un processus biologique. Il requiert dans la majorité des cas une interprétation qui fait écran entre le biologique et le comportemental, si tant est que l'on veuille donner une signification médicale ou biologique à un comportement. Le fait de se gratter l'oreille ou de cligner des yeux a l'avantage d'être un signe simple. Il en va autrement quand on parle de tempérament suicidaire, d'obésité, de "maniaquerie", etc. Les régimes cliniques sont nombreux pour interpréter les comportements, depuis la vox populi, qui n'est pas monolithique, jusqu'aux cliniques savantes (psychiatries, sociologies, etc.). Ian Hacking a souligné, après les sociologues de Chicago, combien de surcroît l'interprétation rétroagissait sur l'interprété. En outre, il a admirablement montré à quel point les cliniques psychiatriques n'avaient cessé de varier depuis un siècle, manifestant une instabilité redoutable des catégories... Par voie de conséquence, j'ai le soupçon que l'origine génétique d'un comportement est proprement inscrutable (pour pasticher Quine).
Cela liquide-t-il pour autant toute explication naturaliste ou "innéiste" ? Certainement pas, mais sans vulgate pan-génétique derrière. Et faut-il refuser la naturalisation au prétexte qu'elle serait contraire à la liberté humaine ? La seule raison de la refuser serait à mon avis parce qu'elle serait tout bonnement impossible à établir, à démontrer ou à réfuter. Refuse-t-on d'expliquer des caractéristiques non comportementales par la biologie ? Non, car un pied bot, un diabète, ça se traite... Dès lors qu'il s'agit de comportements, cela devient plus compliqué. Néanmoins, quand des médecins ont commencé à affirmer qu'il y avait du biologique dans l'autisme et dans certaines formes de schizophrénie, ils ont soulagé des millions de parents qu'on avait accusés d'être responsables des souffrances de leurs enfants. Pour autant, je ne suis pas compétent pour dire si l'on soigne mieux aujourd'hui un enfant déclaré "autiste" ou un jeune homme "schizophrène" avec des pilules qu'avec des procédures psychothérapeutiques. La seule chose qui me semble certaine est que cet enfant ou cet adolescent subissent une contrainte dont on peut difficilement estimer qu'ils l'ont choisie, et peu importe sur le fond de résoudre la question - métaphysique - de son origine, naturelle ou environnementale, si on ne peut pas desserrer cette contrainte.
Car l'avantage des problèmes "biologisables" sur ceux qui ne le sont pas, c'est qu'on arrive assez souvent (mais pas tout le temps) à trouver des traitements. Bref, ce qui est "naturel" est plus facilement corrigeable ou réversible que ce qui ne l'est pas ! On rectifie les pieds bots, on fait des implants sur des têtes de chauves, on arrive à soulager certaines psychoses grâce à la chimie. A contrario, combien de choses non biologisables sont absolument incurables : la mauvaise foi, la cupidité, un goût pour les apéritifs sucrés... Toute blague à part, je me demande si les comportements strictement "environnementaux" ou acquis ne sont pas tout aussi contraignants que ceux qui pourraient être biologiques. En faisant l'hypothèse que l'alcoolisme ou la consommation de tabac n'ont rien à voir ab initio avec la biologie d'un individu (hypothèse raisonnable), il n'empêche que ce sont des comportements redoutables, dont il est extrêmement difficile de se débarrasser, et qui de surcroît se biologisent à travers les effets d'accoutumance. Le culturel se naturalise, en quelque sorte, pour utiliser des grands mots sous la forme d'un pied de nez.
S'agissant du tempérament suicidaire, de l'obésité ou d'autres problèmes mettant en danger la vie d'une personne, il me paraît évident que pouvoir les biologiser avec succès, c'est-à-dire les "soigner" ou les "contenir" serait une bénédiction pour les personnes qui en souffrent. Je crains malheureusement que cela ne suffise pas, de même que la prise en charge médicale du tabagisme ne l'a pas fait disparaître, ni le cortège de cancers qui vont avec... En revanche, dans de nombreux cas, la biologisation a eu un effet moral indéniable : les explications par l'environnement ou la responsabilité individuelle ont un effet stigmatisant, direct ou indirect, ce qui n'est pas le cas quand on mobilise la médecine. J'ai déjà évoqué le cas de l'autisme. Il est assez évident qu'expliquer les tendances suicidaires d'une personne par l'inné devrait déculpabiliser son entourage familial. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? On dit que la droite américaine est "naturaliste". C'est faux ! Outre qu'elle veut chasser la théorie darwinienne des écoles, elle affirme que les homosexuels et les transexuels ont choisi d'avoir "a lifestyle", souvent sous influence, et que l'on peut les débarrasser de leur mauvaise habitude. Il existe là-bas de nombreux centres de réhabilitation, sur le modèle des alcooliques anonymes, où l'on entreprend de les réadapter... D'après des études récentes, ce sont surtout des hauts lieux de mutilation de la personnalité. Ce sont les mouvements de défense des gays et la gauche du parti démocrate qui défendent le caractère naturel (ou inné) de l'homosexualité. De fait, quand monsieur Sarkozy dit qu'il est "né hétérosexuel", il tient un discours que l'on dirait de gauche aux Etats-Unis, mais qui fait hurler en France. Franchement, il n'y a pas de quoi. C'est juste un peu idiot. On dirait qu'il veut faire la nique aux héritiers de Simone de Beauvoir, qui affirmait qu'on ne naissait pas femme, mais qu'on le devenait...
Sur le sujet ô combien épineux de la pédophilie, en revanche, il a carrément dit des bêtises. Il est notoire que nombre de pédophiles sont d'anciens enfants abusés : il y a là quelque chose de totalement non-biologique et de profondément événementiel. Dire que l'on naît pédophile n'a aucun sens, au minimum pour ces pédophiles-là. Par ailleurs, il me semble que la seule question qui vaille la peine est celle des agissements : ce qui rend la pédophilie dangereuse, c'est le passage à l'acte, action sur des enfants ou achat de matériel pédophile. Savoir si c'est inné ou acquis n'a pas d'importance, alors qu'il faudrait pouvoir dire si c'est une contrainte dont on peut, d'une manière ou d'une autre, se débarrasser. Le pédophile est-il en mesure de se retenir ? Encore faudrait-il qu'il s'identifie lui-même comme ça. Dans nos sociétés où il incarne la figure du monstre absolu, il y a fort à parier que c'est rarement le cas. Qui se dépeindrait spontanément en Dutroux ? Un traitement "biologique" de la pédophilie est impossible, car elle se focaliserait forcément sur ceux qui sont passés à l'acte et ont été dénoncés, parmi lesquels une forte proportion d'ex-enfants abusés, qu'on peut mettre sous camisole chimico-hormonale (c'est déjà un peu le cas), mais dont je suis prêt à parier qu'ils n'ont aucun gêne commun...
Même si l'on oublie que c'était idiot, la position de notre vibrionnant candidat n'en demeure pas moins très éloignée sur ce sujet de celles de la droite et de l'église catholique, si on lit ce discours biologisant comme une manière de disculper les pédophiles d'avoir fait un choix délibéré. Quid, si le pédophile virtuel, à la manière de l'alcoolique ou du fumeur, pouvait se déclarer afin d'être pris en charge sans subir de stigmatisation sociale ? C'est exactement le contraire qui est en train de se passer. Mais notre lumineux candidat veut peut-être créer un fichier des enfants abusés sexuellement, afin de les surveiller à l’âge adulte, voire leur attribuer un bracelet identificateur et leur interdire toute profession en contact avec des enfants ? Déjà, il veut faire dépister les apprentis sauvageons dans les crèches... Après tout, dans nos sociétés prudencielles, ce serait sans doute une efficace prophyllaxie !
 
On en revient finalement toujours au problème des systèmes de catégorisation, à leurs effets parfois stigmatisants, souvent rétroactifs, et indiscutablement patauds. On a besoin d'eux, mais il faudrait arrêter de les fétichiser. Finalement, la bonne vieille méfiance des positivistes pour les classifications, auxquelles ils ne prêtaient aucune valeur intrinsèque, me semble une attitude assez saine. Sans cesse réinterroger nos catégories et les remettre sur le métier.
Les adolescents suicidaires, par exemple. On a besoin du syntagme, parce que lutter contre le suicide d'adolescents est peut-être (sans doute) une cause qui en vaut la peine. Il y a un intérêt programmatique à conserver cette catégorie. Mais il est tout aussi important d'éviter d'en rester là, notamment en recherchant la "cause essentielle" qui très certainement n'existe pas. La seule posture raisonnable consiste à ne rien négliger, facteurs environnementaux, psychologiques, sociaux, événementiels, et, pourquoi pas, biochimiques... D'un autre côté, par quel protocole de recherche pourrait-on traiter de ce sujet là "en gros" ? Et sur quelle cohorte ? Ceux qui sont morts ? Les survivants ? Qu'est-ce qu'une tentative de suicide ? la volonté de se donner la mort ? un geste à la con sans conscience de ses conséquences ? un appel à l'aide ? J'ai pris délibérément des régimes explicatifs simplets car déjà à ce stade ils dessinent des configurations très compliquées... La seule chose qui m'importe est de montrer que dans cette affaire, la distinction inné/acquis est un faux débat, qui plus est racorni.
Dernier aspect que je voudrais évoquer dans mon plaidoyer, en me situant explicitement dans la filiation de Simone de Beauvoir et de Michel Foucault : quel que soit le "donné" initial, qu'il soit inné (être une femme) ou environnemental (être un enfant ayant grandi dans une famille d'ouvriers) ou acquis (avoir développé une compétence dans l'interprétation de la pensée des autres) ou actuellement inscrutable (se sentir homme dans un corps de femme), la seule chose qui importe est la "construction de soi", trajectoire faite d'itérations et d'interactions, de verbalisations et de dénis, de socialisations et de replis. Ceci n'est certainement pas du "naturel", comporte de fortes contraintes structurelles - dont l'oubli actuel est agaçant -, mais aussi des marges de manoeuvre. C'est là que le candidat de la droite me gêne le plus : par son fatalisme, comme si nos vies étaient programmées à l'avance et ne pouvaient pas se renégocier.

 

Pour conclure, ce qui m'a géné dans toute cette polémique, c'est qu'elle s'est arc-boutée sur des distinctions confuses, des associations de sens douteuses et des procès hatifs. En matière de comportement, il me semble qu'il y a deux critères décisifs : leur caractère plus ou moins contraignant et plus ou moins nocif (pour autrui et pour soi). Dans les deux cas, on a affaire à des gradients et non à des dualismes. En outre, la contrainte et la nocivité peuvent être plus ou moins universelles. Dans une société qui ne considérerait pas qu'il importe coûte que coûte de vivre le plus longtemps possible, selon quels critères l'obésité pourrait-elle apparaître comme nocive ? Qu'on ne se méprenne pas : je ne cherche en aucun cas à prôner un relativisme moral absolu. Je cherche simplement à rappeler que nous sommes toujours inscrits dans un certain contexte. Cela ne m'empêche pas de considérer certaines règles comme devant à terme devenir universelles. Cela fait une décennie que je soutiens Amnesty international, Aides et Médecins sans frontières. Cela donnera une idée des valeurs qui me semblent universelles.

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