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Articles avec #marie-claire robic catégorie

Un moment charnière ?

Je prends assez peu le temps de publier des éléments personnels sur ce blog, qui est devenu une sorte de mini-Calenda. Voici donc quelques informations sur mon activité de ces derniers temps.

Marie-Claire Robic et moi avons travaillé en 2015-2016 sur les chaires du Collège de France comprenant le mot "géographie" dans leur intitulé pour les besoins d'un colloque organisé par Wolf Feuerhahn (Dans l'atelier des intitulés. À propos de la singularité du Collège de France. 27-28 novembre 2014). Nous en avons tiré une contribution à quatre mains intitulée « La géographie au Collège de France (milieu XIXe-milieu XXe siècle), ou les aléas d’une inscription disciplinaire », qui devrait paraître dans le volume d'actes tirés du colloque, en 2017 sans doute. C'est un assez long texte (encore !) dont je suis très heureux car c'est la première fois que je cosigne un article avec celle qui est depuis 25 ans une source d'inspiration, un modèle, une amie, etc.

En octobre 2015, l'ami Wolf Feuerhahn a signalé lors d'un comité de rédaction de la Revue d'histoire des sciences humaines le lancement d'un séminaire de doctorants piloté par Camila Orozco-Espinel et Yann Renisio, intitulé "Faire science. Usages de la scientificité en sciences humaines et sociales (1920-1960)", dont devait sortir à terme un dossier pour la revue. Comme le sujet était congruent avec l'un de mes centres d'intérêt principaux, je me suis rapproché d'eux. J'ai participé à la plupart des séances (fort intéressantes) et ai présenté une contribution en février 2016 intitulée "Faire science en géographie (1930-1980). Perspectives transatlantiques". Le dossier est actuellement en cours d'évaluation et devrait constituer le n° 31 de la RHSH. Je devais initialement y proposer une revisite de la controverse Schaefer-Hartshorne, mais ayant une HDR à écrire, j'ai finalement proposé de faire quelque chose de plus large et de moins circonstancié, un peu dans la lancée de ma présentation orale. Pour l'instant, d'autres contraintes ont fait que je n'en ai pas écrit la moindre ligne. C'est à mon agenda des deux prochaines semaines.

Je suis allé au Festival international de géographie de Saint-Dié pour la première fois à l'automne 2016, invité par Benoît Antheaume et Pascal Clerc pour parler de Renée Rochefort (1924-2010), dans le cadre de la conférence annuelle sur les figures de la géographie. Je suis moyennement enthousiasmé par le titre de la conférence. En revanche, les recherches entreprises ont été fort stimulantes et il semblerait que la présentation a plu à l'auditoire (je suis toujours le plus mal placé pour me faire juge de mon propre travail). Il paraît que c'était fidèle à la mémoire et à l'esprit de la dame, ce qui était mon ambition spécifique. Je tiens dans cette optique à remercier Nicole Commerçon, Marc Bonneville et André Vant pour le temps qu'ils m'ont consacré et les souvenirs et analyses qu'ils ont partagés avec moi. Je suis supposé en faire dans les semaines à venir une notice pour la collection Geographers.

Dans le sillage de la publication en français des principaux textes de Norbert Elias portant sur la sociologie de la connaissance et des sciences, La Dynamique sociale de la conscience (La Découverte, 2016), Marc Joly (éditeur du volume) et Wolf Feuerhahn m'ont demandé de participer à un colloque qu'ils organisaient les 19 et 20 janvier 2017 au Centre Koyré. Ma lettre de mission consistait à analyser la façon dont N. Elias a parlé de Thomas Kuhn et Imre Lakatos, tout particulièrement dans un texte publié en 1972 dans Economy & Society et intitulé “Theory of science and history of science: comments on a recent discussion”. Pour ce faire, je me suis replongé dans les œuvres des uns et des autres, en particulier les recueils d'articles de Kuhn The Essential Tension (1977) & The Road Since Structure (2003) mais aussi le volume en français de textes rassemblés par I. Lakatos et A. Musgrave Criticism and the Growth of Knowledge (1969), le célèbre quatrième volume d'actes du Colloque international de philosophie des sciences de Londres (1965). Une fois n'est pas coutume, j'ai écrit une bonne partie de ma contribution, de sorte qu'il devrait m'être assez facile d'en tirer un article, à condition d'agir vite.

Je suis désormais directeur de deux revues à la fois, situation qui m'a valu nombre de commentaires préoccupés et incitations à passer rapidement la main. Pourtant, qui est disposé aujourd'hui à faire ce genre de travail ? La seule chose qui compte dans l'évaluation d'un chercheur est la publication d'articles originaux, de préférence dans des revues de rang A. J'en dirige une avec Catherine Rhein et j'essaie avec Wolf Feuerhahn d'y faire accéder une autre. C'est un travail absolument passionnant et nécessaire, et tant pis pour les considérations stratégiques ou égoïstes. Faire vivre des collectifs me semble plus important que tout, car sans eux la recherche s'étiole. À brève échéance, Catherine et moi devons livrer un éditorial pour le n°1/2017 de l'Espace géographique. Je n'en dis pas davantage...

L'année qui vient, le séminaire Les écritures du géographique sera moins centré sur la littérature et davantage sur l'écriture de la géographie. Je vais y proposer une série de travaux, sur la catégorie d'espace (source de tant d'agacements) et sur Roger Brunet (avec Muriel Rosemberg). Les deux doctorants qui travaillent avec moi, Matthieu Pichon et Dylan Simon, y feront aussi une présentation chacun. Pas la peine d'épiloguer sur tout cela. Je rappelle à mes lecteurs que ces séances, hormis celle de janvier, sont ouvertes au public.

Si tout se passe bien cette année à la différence de la précédente (où j'ai été malade à répétition pendant plus de deux mois : grippe, bronchites, etc., avant de passer deux mois à faire des bilans de santé), je rédige mon Habilitation à diriger des recherches (HDR) entre février et septembre. C'est devenu une nécessité. Un nombre toujours plus important de mes anciens étudiants accède à des statuts auxquels l'absence de cet exercice dans mon CV m'empêche de postuler, ce qui parfois me laisse songeur, alors que je dirige déjà des thèses et qu'on me demande conseil pour des HDR. Ce désajustement (comme aurait dit Bourdieu) commence à me peser.

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De plain-pied dans... les étagères

À force de faire autre chose, j’en viendrais à oublier l’essentiel. Donc : mon livre De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle est sorti à l’Harmattan. Occasion de constater à quel point une date de parution est quelque chose d’obscur : j’en ai été averti le 20 février et l’éditeur l’annonce parmi les nouveautés de mars. Mais si j’en crois Amazon, la date officielle serait plutôt le 13 février ! Pour ce blog — toujours aussi négligé par les temps qui courent — ce sera donc le 21 mars… Il est disponible sur divers sites de vente en ligne, dont Chapitre.com, alapage, la Fnac, etc.

Vous connaissez déjà l’image de couverture (tout le monde dit qu’elle est très belle), pour laquelle je ne saurais assez remercier Carole Duval et Marie-Claire Robic :

 

 

 

Texte de la quatrième de couverture, réalisé avec le concours de Denise Pumain, Marie-Pierre Sol, Marc Joly et Marie-Claire Robic :

Les géographes, dans leur pratique savante, sont généralement connus pour s’être interrogés d'abord sur les relations homme-milieu, ou sur la singularité d’une région ou d’un paysage, puis d’avoir placé l’organisation spatiale ou les territoires au coeur de leur discipline.

C’est une autre clé de lecture qui est proposée ici : il s’agit de relire l’évolution de la géographie française, en insistant sur le souci longtemps dominant d’être "fidèle aux réalités", et sur sa remise en cause récente. L’examen d’un vaste corpus de textes, allant de 1900 aux années 1980, met en évidence l’importance du réalisme comme fondement épistémologique de la géographie. Ce souci du réel, indiscuté jusqu’à la fin des années 1960, a été battu en brèche dans les années 1970. Un épisode important de l’histoire de la géographie française est ainsi réinterprété comme une révolution scientifique (au sens de Thomas Kuhn), la "Nouvelle géographie" ayant mis en question le paradigme "classique" défendu par l’École française, selon une critique constructiviste formulée collectivement.

Fondé sur des analyses multiples (littéraires, épistémologiques, socio-linguistiques, historiographiques), De plain-pied sur le monde se veut tout à la fois une contribution particulière à l’histoire de la géographie française et une réflexion plus globale sur le statut de la langue dans les mutations des sciences.

 

Je suis assez contrarié du prix fixé par l'éditeur, sachant qu'il n'y a pratiquement pas d'illustrations et que la couverture leur a été fournie clés en mains, comme l'ensemble du texte d'ailleurs. Sur ce point, je ne dirai jamais assez ma reconnaissance à Claude et Martine Blanckaert pour le travail qu'ils ont effectué, grâce à quoi le manuscrit déposé à l'Harmattan était parfaitement aux normes de la collection « Histoire des Sciences Humaines » et l'éditeur n'a rien trouvé à redire.
Pour le reste, c'est au lecteur de se faire une idée.

 

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Le n°18 de la Revue pour l'histoire du CNRS est sorti

En voici le sommaire
(tiré de histoire-cnrs.revues.org/sommaire3791.html) :

 
André Kaspi
 Éditorial
[Texte intégral]
 

Dossier : voyages collectifs en géographie

 
Introduction
[Texte intégral]
 

Marie-Claire Robic :

Recherche géographique : « Du génie perso au labo et au réseau »
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Olivier Orain et Marie-Pierre Sol :

Les géographes et le travail collectif
La recherche coopérative sur programme à l’œuvre
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Colette Cauvin :

Géographie et mathématique statistique, une rencontre d’un nouveau genre
Trente ans de stages de mathématique et statistique appliquées à la géographie
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Annick Douguédroit et Jean-Pierre Marchand :

Charles-Pierre Péguy ou le renouveau de la climatologie française
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Hélène Rivière d’Arc :

Le « réseau » Amérique latine
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Olivier Orain et Marie-Claire Robic :

Nicole Mathieu, un itinéraire en interdisciplinarité
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]

 

Mise en histoire de la recherche

Yamina Bettahar :

La géologie en Algérie (1880-1940)
Enjeux coloniaux, démarche scientifique et dispositif académique
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

D'un thème à l'autre

Julien Vincent :

Les « sciences morales » : de la gloire à l’oubli ?
Savoirs et politique en Europe au XIXe siècle
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]
 

Michel Valmer :

« Scènes de méninges »
Petite conversation entre théâtre et science
[Texte intégral en ligne en octobre 2009]

 

Compte rendu

 

 

Christian Beck

Histoire de la radioactivité. L’évolution d’un concept et de ses applications
René Bimbot. Vuibert/Adapt, 2006
[Texte intégral]

 

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Poétique et géographie (ou comment je les ai mariées à ma façon)

Un jour, un ami m’a demandé comment j’en étais arrivé à sympathiser avec deux géographes fort connus, l’un genevois et l’autre montpelliérain-avignonais. Le parcours est assez sinueux j'en conviens, et si vous n'aimez pas les réflexions autobiographiques, je vous déconseille de poursuivre. Le présent texte date d’il y a un an déjà, et la plupart de mes amis l'ont reçu sous forme de mail. J'ai simplement ajouté un paragraphe sur Vladimir Nabokov.

En quatrième, j'avais un professeur de français qui s’appelait Christian Joutard. Ses cours étaient terriblement ennuyeux, mais passionnants aussi, d'une certaine manière. Je crois bien que j'ai découvert l'interprétation auprès de lui : du texte, de l'image... C'est un exercice qu'à l'époque je n'arrivais pas à maîtriser. Je me morfondais des heures à la maison, incapable de trouver des réponses aux questions posées au bas des textes que nous avions à préparer. Je n'étais pas aidé : mes parents sont deux matheux, pas du genre inculte, mais pas des littéraires non plus. En rédaction, M. Joutard m’infligeait régulièrement des D ou des C-, ce qui me mortifiait, surtout quand il lisait ensuite les essais délicieux de certains de mes petits camarades. J'en ai conçu, pour longtemps, le sentiment que je n'étais pas doué pour ce genre d'exercices et qu'il existait une espèce supérieure, les « littéraires », qui possédaient une qualité dont j'étais dénué.

Passent les années, et avec elles monte le désir de compenser mon handicap, de devenir aussi capable qu'un autre dans la compréhension d'un texte. Cela n'avait rien à voir à l'époque, mais c'est aussi le moment où je voulais devenir psychiatre. Il en est résulté que j'étais très attentif à tout ce par quoi mes enseignants de français en arrivaient à commenter un texte. Je crois que j'ai réellement concentré mes facultés d'apprentissage sur cet exercice, avec une difficulté majeure, qui était l'absence d'un discours explicite sur comment il fallait faire. C'est dans ces années que j'en suis venu à considérer tout texte littéraire comme une énigme dont il fallait que je trouve la clef. C'était peut-être illusoire, mais l’exercice a été fécond, il me semble, à la longue. Cela ressemble étrangement à ce que mon maître saint Thomas Kuhn dit de l’apprentissage scientifique en général ! J'ai aussi bénéficié de la diversité parmi mes enseignants successifs, qui m'ont tous apporté quelque chose. De la quatrième à la terminale (deux profs hommes encadrant mes trois formatrices), je suis passé du statut d'élève médiocre en français à celui de quasi premier de la classe. En dissertation, cela a été très vite : j'ai toujours eu des facilités dans l'exercice. Cela m'a même valu un 18 au bac. En commentaire, il a fallu un long labeur. Je n'étais vraiment pas armé à la base pour l'exercice. Cette histoire me fait douter du caractère inné de nos facultés. Quand on veut très fort quelque chose et qu’on y travaille longtemps, le labeur finit par payer.

 

Autre détail, en apparence anodin : j’ai lu Pnine de Vladimir Nabokov alors que j’étais en troisième. Ce livre a été un choc. Dans les années qui ont suivi, j’ai lu la quasi-totalité de l’œuvre romanesque de ce monsieur, et l’ensemble de ses cours et essais littéraires. Même si nos vues politiques ne pourront jamais se rejoindre, pour le reste il a été une sorte de parrain pour moi. Pendant quinze ans au moins, j’ai aspiré sa manière comme un buvard s’emplit d’encre. En première, j’ai acheté l’essai que Maurice Couturier lui avait consacré aux éditions l’Âge d’homme en 1979. Et là, nouveau choc : j’ai découvert la critique littéraire structuraliste et tout particulièrement Gérard Genette, par l’entremise de cette étude. C’était très difficile à lire pour un adolescent de seize ans, mais j’ai été attiré par la poétique comme un papillon par une bougie. En outre, il existe une compatibilité fondamentale entre les structuralistes français et Nabokov dans la façon de concevoir la littérature. L’origine est d’ailleurs commune : c’est le formalisme russe et la revue Viékhi (les jalons), matrice qui a engendré Tynianov, Chklovski, Jakobson et les plus grands écrivains russes du XXe siècle, Biélyï, Nabokov, Zamiatine, Olécha, Tynianov (encore), etc. Grâce notamment à Tzvetan Todorov, la tradition critique est assez bien connue chez nous. En revanche, sorti de Vladimir Vladimirovitch, plus connu par sa carrière américaine et Lolita que par ses œuvres russes, les écrivains formalistes russes sont peu lus et peu connus. On leur préfère l’inspecteur de police Dostoïevskiï et le diacre Soljénitsyne, des moralistes en somme, pas ou peu des artistes.

C'est surtout à partir de la terminale que ma faculté de commentaire a commencé à voler de ses propres ailes. Je n'ai jamais fonctionné comme un « vrai » littéraire, en ce sens que je ne rendais pas des pièces sobres, sèches, inspirées, mais des machins longs, fluviaux, avec des masses de « preuves » et une terminologie intuitive. Je me souviens ainsi de l'énormité d'un commentaire du poème Clown de Michaux en hypokhâgne. Lors de ma première khâgne, j'ai accompli ce que je considère comme ma première réussite significative : décrypter un poème réputé hermétique de Joachim Du Bellay. Il faut dire que j'ai eu la chance cette année-là d'avoir un condisciple qui était vraiment un grand commentateur, David Ben Soussan, et d'avoir pu tirer des leçons de sa manière de faire. Le résultat est que, à la fin de ma seconde khâgne, avec deux amis futurs normaliens, nous nous amusions comme des jeunes Turcs sur les oeuvres au programme : Racine, Molière, Sartre, et surtout Rousseau et Ernest Renan (pour celui-là, le but était de montrer comment il se noyait dans ses contradictions). Il y avait entre nous ivresse et émulation.

J'ai intégré l'ENS de Fontenay-Saint-Cloud. Le hic, c'est que je l'ai intégrée dans l'option histoire-géographie. Après le bac, toujours à mon complexe d'infériorité à l'égard des « vrais littéraires » et parce que je n'avais pas fait de latin, je me suis engagé dans un cursus d'histoire. J'avais toujours excellé dans cette discipline, je l'aimais bien (sauf quand il fallait lire des livres). Sauf qu'il m'a fallu faire aussi de la géographie, cette matière un peu ennuyeuse, surtout avec l'émergence post-bac du commentaire de carte et de la géomorphologie. Deuxième embûche : le professeur d'histoire en khâgne était la personne la plus rébarbative de la terre. Mes six heures par semaine dans ses classes représentaient un calvaire de plâtre. En revanche, en géographie, les enseignants étaient dynamiques et leurs cours intéressants. Il y en avait un pour le commentaire de carte et un pour le programme « commun » de géographie. Avec ce dernier, j'ai fait pas mal de choses à l'extérieur du lycée : des randonnées, des soirées. C'était un homme jeune, et qui lors de ma deuxième khâgne a décidé de me mettre au travail dans sa discipline. Après une sale note au premier devoir sur table, il m'a enjoint de prendre les choses au sérieux, en jouant sur mon orgueil et nos relations amicales. Il m'a surtout fait lire de la géographie. LIRE de la géographie ! Cet entraînement spécifique n'a pas tardé à porter ses fruits, comme à chaque fois qu'il y a un obstacle à franchir. Et ce que mon enseignant n'avait pas mesuré, c'est qu'il m'a rendu sa matière attrayante, qu'il m'a fait découvrir des auteurs qui sont devenus mes premières admirations géographiques, au premier chef Roger Brunet, pour qui mon estime intellectuelle ne s’est jamais démentie. Je dois dire aussi que cet enseignant, Gabriel Weissberg, était exceptionnellement bon. Il avait une façon hors du commun d'aller à l'essentiel. Très nonchalant, il donnait l'impression de se moquer de tout, mais en fait ses cours étaient ce qu'on pouvait faire de plus fin, de plus nuancé, de plus ad hoc sur les questions posées. Je lui suis très reconnaissant de m'avoir fait décoller, mais je lui en « veux » un peu aussi, parce que j'ai imaginé que tous les géographes seraient comme lui ou Roger Brunet ! Et donc, écoeuré "par" l'histoire et regonflé par l'espace, j'ai décidé de devenir géographe. C'est mon prof de philosophie qui a été surpris, lui qui m'aimait bien aussi et me considérait comme un esprit plutôt spéculatif. Mais c'était un homme qui respectait profondément les choix et les idées des autres, quand bien même il ne partageait pas les unes ou ne comprenait pas les autres.

Pendant mes années à l'ENS, j'ai donc suivi un cursus de géographie : licence, maîtrise (à Paris I), agrégation (à l'ENS), DEA (à Paris I). Il n'a pas fallu un semestre pour que je découvre une toute autre géographie : ennuyeuse, professée par des fumistes, scholastique, etc. Au premier semestre de licence, j'avais plus de 20 heures, dont 18 à mourir d'ennui. Je n'arrivais pas à lire une ligne de ces manuels en plâtre qu'on nous recommandait. Heureusement qu’il y avait, outre les cours à l’ENS, Nicole Mathieu, Philippe Pinchemel et Emmanuel Gu-Konu. Pendant mes trois premières années, je n'ai pas fait grand chose, y compris l'année de l'agrégation. Je haïssais la géomorphologie et la géographie humaine me semblait complètement creuse. J'avais d'ailleurs un problème : je n'arrivais absolument pas à voir ce qui donnait une identité de science à cette matière accumulative, à cette fatrasserie encyclopédique. L'année d'agrégation a été un calvaire. C’était bien avant l’heureuse réforme de 2001. Je me contentais d'assister aux cours, et encore, pas tous. En revanche, je me suis définitivement réconcilié avec l'histoire cette année-là : nous n'avions que des cours excellents, avec les meilleurs spécialistes des questions au programme. Entre l'écrit et l'oral, j'ai fait pour mes petits camarades un topo sur la littérature russe entre 1900 et 1940, qui m'a permis enfin de renouer avec mes deux amours : la critique littéraire et la littérature russe (l'une des questions au programme était « Russie-URSS, de l'abolition du servage (1861) à l'opération Barbarossa (1942) » : encore une de mes veines). Et je me suis juré que je ne ferais jamais plus de géographie en recherche, si jamais j'avais l'agrégation. La crise a continué pendant les débuts de mon DEA. J'en avais choisi un qui s'intitulait « Analyse théorique et épistémologique en géographie ». C'était autant de gagné par rapport à la géographie mainstream. Outre la littérature, le russe et le commentaire de texte, la philosophie faisait partie des choses que j'aimais pratiquer.

 

C'est là que j'ai rencontré Marie-Claire Robic, ma future directrice de thèse, l'une des personnes qui ont le plus compté dans ma vie, modèle, source d'inspiration, etc. Outre que j'ai immédiatement adhéré à ce qu'elle racontait, il se trouve qu'elle organisait des séances durant lesquelles nous commentions des textes de géographes. C'était facile et agréable pour moi, qui avait passé mon adolescence à apprendre à commenter. Ensuite, je suis parti en Russie, avec dans l'idée de faire une thèse sur les récits de voyage en Sibérie au XIXe siècle : un stratagème pour échapper à la géographie ! Mon séjour là-bas m'a terrorisé. C'était le début de l'ère Eltsine. Je ne retrouvais plus le doux pays brejnévien (!) de mon adolescence. Je n'avais pas envie de retourner tous les ans dans ce chaos déliquescent, où les tracasseries administratives étaient restées aussi ubuesques, mais où le spectacle de la misère était omniprésent. Faire une thèse sur le délabrement du pays eut été la seule chose décente. Mais je ne suis pas économiste et je ne voulais pas faire de la géographie de terrain. J'ai tourné casaque. En plus, à mon retour, j'ai eu le choc d'une leçon d'anthologie que nous prodigua Jean-Louis Tissier : une comparaison entre Zola et Vidal de la Blache qui était absolument lumineuse. J'ai décidé de travailler sur la géographie française et de lui appliquer ce que je savais faire : des commentaires de texte. Je ne rentre pas dans les détails des années 1992-1997, durant lesquelles ce projet n'était qu'une velléité (il y a eu le travail, la vie de couple, le bébé, les 2 ans à l'étranger, la maladie au retour). 

À l'été 1997, Marie-Claire Robic m'a enrôlé pour un colloque qui devait se tenir à Sion (Suisse). Là, je me suis retrouvé au pied du mur. Les piles marmoréennes d'ouvrages de géographie devaient produire quelque chose, sinon j'étais un homme mort. Et elles ont produit. Produit à propos d'auteurs, produit un « sens de l'histoire » (hum). Je me suis mis au travail. 1997-2003 : travail intermittent, au rythme des colloques d'abord, puis des grandes vacances, puis, après avoir décroché un détachement au CNRS, travail de longue haleine, intense. Et les écrits des géographes francophones sont devenus ma façon d'appliquer ce que j'avais acquis durant mon adolescence. Particulièrement, les textes énigmatiques, les travaux difficiles, sont devenus un challenge. Parmi ceux-là, deux noms surnagent : Franck Auriac, l'auteur d'une thèse fascinante « sur » le vignoble languedocien découverte pendant mon année de maîtrise ; et Claude Raffestin, immense géographe genevois, qui se trouve être également l'un des plus grands théoriciens de la géographie francophone. Entre autres choses, je leur ai finalement consacré une moitié de chapitre de ma thèse, le dernier, dans lequel figuraient deux monographies de leurs productions respectives. Ils ne sont pas les deux seuls auteurs sur lesquels je me suis longuement arrêté : on peut voir mon travail comme une succession de monographies partielles. Mais ils sont les seuls auteurs vivants sur lesquels j'ai fait un travail de "corpus" et auxquels j'ai pu adresser ma thèse. J’en ai également envoyé un à Roger Brunet (et à quelques autres) mais il n'y a pas vraiment de monographie sur lui dans ma thèse. Il est très présent, mais de manière plus diffuse. Un jour, j’écrirai un livre sur l’œuvre de Roger Brunet. 

Petit à petit, je me suis réconcilié avec la géographie. Grâce à ces quelques-uns qui m'ont redonné foi dans les géographes, outre les trois sus-cités et mes profs de khâgne (Gabriel Weissberg et Jean-Marc Pinet), outre Marie-Claire, Jean-Louis Tissier et Nicole Mathieu, certains géographes. Faut-il des noms ? Beaucoup de Dupont, surtout le noyau ancien (si je commence à citer et que j'en oublie, je pourrais me faire des ennemis !), Philippe Pinchemel, Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, Bernard Debarbieux, Catherine Rhein, Georges Bertrand, Vincent Veschambre, Vladimir Kolossov, Fabrice Ripoll, quelques autres. Il y a aussi tous ceux que je n’ai pas encore lus et que je ne pourrais donc évoquer. 

Je pense que je suis d'abord et avant tout un clinicien — et c'est là qu'on retrouve la psychiatrie. J'essaie de rentrer dans la pensée de quelqu'un, de la comprendre, de la faire fonctionner de l'intérieur. Rien n'est davantage victorieux pour moi que de comprendre des développements qui m'étaient inaccessibles à priori, des raisonnements étrangers à ma façon de penser. Me décentrer pour saisir le point de vue de l'autre, dans sa différence radicale et irréconciliable. L'écrit d'autrui est ma base principale, jusqu'à présent, avec cette commodité du précipité que l'on peut exciper pour l'exhiber, pour que ce que l'on affirme ne soit pas qu'une glose invérifiable.

Je pense que ce qui m'aide pas mal dans la vie est d'avoir été reconnu comme "juste" par certains de ceux que j'ai essayé de comprendre. C'est d'ailleurs tout à la fois gratifiant et une malédiction : nombreux sont ceux qui n'aiment pas qu'on les dénude...

 

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