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Articles avec #epistemologie catégorie

Séminaire Les écritures du géographique, troisième saison

Les écritures du géographique

Séminaire mensuel de janvier 2017 à juin 2017

 

Pascal Clerc, Maître de conférences à l’ESPE de Lyon, EHGO

Olivier Orain, Chargé de recherche au CNRS, EHGO

Muriel Rosemberg, Maître de conférences à l’UPJV, EHGO

Lieu : EHGO-Géographie-cités, 13 rue du Four, 75006 Paris (à l’exception du séminaire du 27 janvier)

 

Ce séminaire entend développer l’investigation des formes savantes de l’écriture géographique en les mettant en contact et en tension avec d’autres formes de textes qui portent également des modalités de connaissance ou de questionnement géographiques (le sentiment paysager, le rapport aux lieux ou à l’espace, le devisement régional, etc.) : l’écriture de fiction sous tous ses registres, mais aussi le texte descriptif, le récit de voyage, l’essai, ou encore les écrits intimes. On fait en effet l’hypothèse que les formes d’écriture savante ne procèdent pas seulement d’un formatage disciplinaire, mais tout autant d’une matrice culturelle dans laquelle s’inscrit l’activité scientifique. Les choix d’écriture du monde savant (dispositifs rhétoriques, références culturelles, postures et genres scripturaires) seront dans cet esprit mis en perspective avec des pratiques d’écritures artistiques (et des réflexions sur ces pratiques) qui leur sont contemporaines.

Les écritures : le pluriel renvoie à la diversité des langages textuel et iconique (photographie, cinéma, cartographie, schématisation) et des dispositifs qui les combinent de façon variée. En ne privilégiant aucun type d’écrit, on vise à centrer le questionnement sur le geste d’écriture en tant que lieu d’élaboration d’une pensée, et sur les relations entre formes d’écriture et conceptualisation géographique. On s’attachera ainsi aux dessous de l’écrit en interrogeant la présence dans le texte des conditions de son élaboration (les marques de l’activité de recherche, de pensée ou d’écriture) ou en explorant un genre comme l’écrit intime (textes de géographes qui n’étaient pas destinés à être publiés, tels la correspondance ou les carnets de voyages).

 

Vendredi 27 janvier 2017 (14h-17h)

Séminaire commun des équipes EHGO et PARIS

Université Paris Diderot, Bâtiment Olympe de Gouges, 8 Place Paul Ricœur, 75013 Paris

Élise Olmedo, Juliette Morel, Flora Hayat, Constance Lecomte

Échanges cartographiques. Usages et créations contemporaines

 

Jeudi 9 mars 2017 (13h-16h)

Olivier Orain

Espace, géographie, écriture

 

Jeudi 6 avril 2017 (13h-16h)

Olivier Orain et Muriel Rosemberg

Sur les écritures de Roger Brunet

 

Jeudi 11 mai 2017 (13h-16h)

Matthieu Pichon

La description de la ville

 

Vendredi 30 juin 2017 (10h-13h)

Dylan Simon

Les écritures ampliatives (Max Sorre, Jean Brunhes et Paul Vidal de la Blache)

 

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Modélisation et sciences humaines. Figurer, interpréter, simuler

Sont parus en juin 2016, sous le titre Modélisation et sciences humaines. Figurer, interpréter, simuler, les actes d'un colloque de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage (SHESL) qui s'est tenu à Paris les 24 et 25 janvier 2014. J'ai recopié ci-dessous les éléments de présentation que ses directeurs ont diffusés. On y trouve entre autres un texte que j'ai écrit et dont j'ai déjà parlé de manière oblique ici. C'est un gros travail de 54 pages, une sorte de novella épistémologico-historique, donc d'un gabarit un peu inhabituel. Je crois que j'avais besoin de ce déploiement pour dire à la fois des choses sur l'historicité du terme 'model' dans la géographie anglophone, indiquer le rôle souvent assez périphérique des réalisations graphiques dans le contexte de spatial analysis américaine des années 1950-60 (chez W. Bunge et B. Berry par exemple) et la transformation très singulière à laquelle a donné lieu en France l'hypothèse de "modèles graphiques". Je n'en redis pas davantage car c'est déjà exprimé ailleurs et je voudrais plutôt valoriser le livre par la présentation ci-dessous (qui n'est pas de moi, je le reprécise). 

 

Argumentaire

 

Les termes de modèle et de modélisation sont, depuis quelques décennies, omniprésents dans la littérature scientifique et en particulier celle des sciences du langage, de l’homme et de la société. Quel sens donner à ce phénomène ? Même si dans certains cas, c’est la définition « classique » telle que proposée par la philosophie des sciences qui est utilisée, à savoir le modèle comme instance intermédiaire de validation empirique d'une théorie, le terme de modèle se substitue souvent à ceux de théorie, système, schéma ou méthode et reçoit des acceptions variables visant à combler le fossé entre enquête empirique et réflexion théorique. La modélisation, quant à elle, tient souvent moins à la mathématisation des savoirs qu’à des modes distincts de mise en œuvre tels que figurer, interpréter et simuler.
Cet ouvrage se propose d’établir un état des lieux et des usages. Qu’appelle-t-on modèle ? Faut-il restreindre ce terme à un certain type de généralisation ? Les sciences humaines, ou certaines sciences humaines, ont-elles développé des types de modélisation spécifiques ? Comment les modèles sont-ils produits, empruntés, abandonnés ?
Cette réflexion sur les modèles et la modélisation, menée sur les plans historique et épistémologique dans des domaines variés tels que la linguistique, l’histoire de la grammaire, la philosophie du langage, la géographie, la psychologie, l’économie, l’histoire de l’art, a permis d’ouvrir un espace commun pour ces disciplines et plus généralement pour l’ensemble des sciences humaines.

 

Table des matières
 

Introduction
Des sciences du visible, Didier Samain


Référence et convention
Pourquoi historiciser et sociologiser la notion de modèle ?, Michel Armatte
Sens, dénotation, modèle(s), Manuel Gustavo Isaac
La sous-détermination des modèles explicatifs par les lois empiriques : un problème récurrent mais fécond en géographie de modélisation, Franck Varenne
L’Organonmodell (1934) et le Strukturmodell (1936) de Karl Bühler. Une proposition déplacée et même déplaçante pour les sciences du langage, Savina Raynaud
Les chaînes de Markov. Parcours d’un « modèle » au fondement de la mathématisation et de l’automatisation de la linguistique, Jacqueline Léon

Analogies
Quels modèles pour la grammaire émergente ?, Charles-Henry Morling
Entre construction et observation : modèle et modélisation de la figure humaine chez David Ramsay Hay et Carl Heinrich Stratz, Hiromi Matsui
Modèles et modélisation dans la clinique du langage : de l’usage des « schémas de la parole » chez Kussmaul et chez Séglas, Camille Jaccard
Remarques sur le modèle d’analyse des énoncés dans la rhétorique arabe tardive, Jean-Patrick Guillaume
Le rôle de la graphique dans la modélisation en géographie. Contribution à une histoire épistémologique de la modélisation des spatialités humaines, Olivier Orain

Cognition et genèse
Actualités du modèle darwinien en linguistique, Sémir Badir, Stéphane Polis, François Provenzano
Psychologie et linguistique : à propos de l’école de Genève (Sechehaye, Bally et Frei) et de la linguistique cognitive américaine (Lakoff), Dominique Klingler, Georges Daniel Véronique
La constitution d’un paradigme : la linguistique cognitive comme réseau théorique, modèle(s) et métathéorie, Jean-Michel Fortis
Heurs et malheurs d’une tentative de modélisation. Jean Piaget et la formalisation des structures de l’esprit (1937-1972), Marc J. Ratcliff

Praxéologie et sociologie des acteurs
Enjeux épistémologiques et politiques de la métrique, Spiros Macris
Normes, description linguistique et interprétation « artéfactuelle » dans les grammaires françaises du XVIe siècle, Nick Riemer
La modélisation sémantique du marquage casuel en grammaire arabe : enjeux taxinomiques, heuristiques et polémiques, Marie Viain
La modélisation statistique du rythme et la dissolution de la structure syllabique, Nicolas Ballier

Épilogue
Une civilisation des modèles ? Cartographie des représentations et historiographie, Claude Blanckaert

 

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Les conceptions de la science et leur traduction en géographie

Depuis septembre 2012, ma conférence introductive de master 1 s'intitule « Les conceptions de la science et leur traduction en géographie ». Cette introduction épistémologique et historique était  auparavant organisée autour des étiquettes réalisme, positivisme et constructivisme, que j'évoque encore, mais sans les mettre au premier plan. Sur le fond, il s'agit toujours de procéder à un balayage des différentes façons de faire science en géographie. Mais la dimension de mise en perspective historique s'impose plus aisément. En outre, le cours se rapproche davantage de mon texte La géographie comme sience, qui pourra servir d'approfondissement direct, en compagnie des autres textes du volume Couvrir le monde (voir la biblio plus bas). Il y a néanmoins des différences importantes entre le texte écrit et la conférence, laquelle change d'année en année en fonction de l'auditoire et de l'humeur du moment.

 

« Les conceptions de la science et leur traduction en géographie » est donc une conférence de quatre heures dont le propos est d'indiquer comment les géographes ont mobilisé différentes conceptions épistémologiques depuis que la discipline s'est institutionnalisée sous une forme universitaire (à la fin du XIXe siècle dans nombre de pays occidentaux). Ne pas parler directement de « conceptions de la science en géographie » est une façon de mettre l'accent sur le caractère hétéronome (c'est-à-dire dépendant de scènes savantes et intellectuelles plus vastes) des dites conceptions. Et parler de « traduction » met en valeur l'idée d'acclimatation ou d'hybridation par les géographes de conceptions circulant dans la société. Car les grands systèmes de normes scientifiques sont toujours l'objet d'ajustements spécifiques, écarts ou libres interprétations, qu'il est intéressant d'examiner à plusieurs titres : pour ce qu'ils révèlent des spécificités disciplinaires ; pour illustrer ce bricolage qu'est souvent la science en acte ; enfin pour mettre en relief par contraste la fonction légitimante et a priori des normes de scienticité circulant globalement dans une société ou dans un univers savant particulier.

Suivant un fil grosso modo chronologique, le développement est structuré en quatre points :

1/ La géographie à l'heure du « disciplinaire », centré sur la France et la cristallisation des valeurs scientifiques de la géographie dite parfois « classique ».

2/ La remise en cause néo-positiviste suit le mouvement de remise en cause épistémologique, d'abord  aux États-Unis durant les années cinquante, puis en Europe (pour l'essentiel dans la décennie 1970, sauf au Royaume-Uni)

3/ Concilier science et critique politique ? étudie la façon dont l'humeur contestataire de la fin des années 1960 a débouché soit sur une forte tension entre épistémologie néo-positiviste et posture dite critique (situation américaine) ou au contraire sur une convergence entre les critiques épistémologique et politique (situation française, ou encore allemande). Il s'agit en outre d'insister sur la reconstruction a posteriori qui consiste à opposer les différentes formes de géographie contestataire (marxiste et autres) et une mouvance « théorique et quantitative », supposé légitimiste et compromise avec le pouvoir.

4/ Un pluralisme ambivalent intègre les diverses injonctions (phénoménologique, culturaliste, postmoderne, constructionniste, etc.) qui sont venues diversifier davantage encore — mais avec de forts contrastes nationaux — les horizons épistémologiques des géographes. 

 

À défaut de développer plus avant un cours rédigé, je voudrais indiquer brièvement la bibliographie qui permet de faire des approfondissements sur différents aspects du cours.

Les livres qui adoptent largement la même perspective d'épistémologie historique et d'histoire de la géographie, mais exclusivement pour le cas français, sont donc :

ROBIC, M.-C., GOSME, C., MENDIBIL, D., ORAIN, O., TISSIER, J.-L., Couvrir le monde. Un grand XXe siècle de géographie française, ADPF (diff. La documentation française), 2006.

... auquel je me permets d'ajouter mon livre, d'un abord plus ardu, mais qui suit la plupart des développements du cours (sauf le dernier) (à consulter en bibliothèque le cas échéant) :
ORAIN, O., De plain-pied dans le monde. Écriture et réalisme dans la géographie française au XXe siècle, Paris, L’Harmattan, « Histoire des sciences humaines », 2009.

 

On pourra compléter avec d'autres travaux :

1°) Sur la géographie « classique », je me suis beaucoup inspiré d'un article de Catherine Rhein (1982), consultable en ligne, qui analyse magistralement la façon dont le groupe des « vidaliens » a imposé sa définition de la discipline et son leadership entre les années 1870 et le début du XXe siècle. L'analyse du programme d'écologie humaine a, elle, été menée de main de maître par Marie-Claire Robic dans sa partie du livre Du Milieu à l'environnement et quelques articles. Sur le programme idiographique ou chorographique, la littérature est moins abondante, mais on trouve des analyses éclairantes chez Jean-Marc Besse (1996). Pour un panorama plus européen, je recommande l'article d'Horacio Capel (1981). Enfin, on trouvera une grande richesse de détails et d'analyse dans le livre de Vincent Berdoulay, La formation de l'école française de géographie, même si son dernier chapitre (sur un présumé « néo-kantisme » de la géographie classique) est très discutable (dans l'idée et dans le traitement).

BERDOULAY, V., 1981, La formation de l'école française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque Nationale, C.T.H.S. ; rééd. C.T.H.S., coll. « Format », 1996.

BESSE, J.-M., 1996, « Les conditions de l’individualité géographique dans le Tableau de la géographie de la France », dans Robic, M.-C. (dir.), Le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache. Dans le labyrinthe des formes, p. 229-249.
CAPEL, H., 1981, “Institutionalization of geography and strategies of change” in STODDART, D.P., (ed.), Geography, Ideology & Social Concern, Oxford, Blackwell, VI, p. 37-69.
RHEIN C., 1982, « La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale ? 1860-1920 », dans Revue française de sociologie, XXIII, p. 223-251.
ROBIC M.-C., 1990, « La géographie humaine, science de la vie » dans REED (Stetie info), p. 6-9.
ROBIC M.-C., 1991, « La stratégie épistémologique du mixte. Le dossier vidalien » dans Espaces-Temps, n° 47-48, p. 53-66.
ROBIC M.-C., 1992, dir., Du milieu à l’environnement. Pratiques et représentations du rapport homme/nature depuis la Renaissance, Paris, Économica, Livre II, p. 125-199.

 

2°) Sur la remise en cause néo-positiviste et l'émergence d'une géographie critique, il n'existe malheureusement pas beaucoup de textes à la fois facilement accessibles et scientifiquement satisfaisants, en particulier parce que l'historicisation de ces phénomènes n'a été réalisée que de manière très incomplète. Une thèse est en cours, consacrée au mouvement théorico-quantitativiste francophone (par Sylvain Cuyala), mais les résultats n'en sont pas publiés. Sur le cas américain, on pourra se référer aux textes, déjà anciens et très polémiques, de Derek Gregory (1978) et Ron Johnson (1979). Concernant le cas français, je complète les références générales avec quatre textes complémentaires.
Derek GREGORY, 1978, Ideology, Science and Human Geography, London, Hutchinson.
Ron JOHNSTON, 1979, Geography and geographers, London, Edward Arnold.
J.-M. BESSE, « L’analyse spatiale et le concept d’espace — une approche philosophique », dans J.-P. Auray, A. Bailly, P.-H. Derycke & J.-M. Huriot, dir., Encyclopédie d’économie spatiale. Concepts, comportements, organisations, Paris, Économica, 1994, p. 3-11.
O. ORAIN, « Démarches systémiques et géographie humaine » (disponible en ligne), dans M.-C. Robic, dir., Déterminisme, possibilisme, approche systémique : les causalités en géographie, fascicule III, Vanves, CNED, 2001, p. 1-64.
D. PUMAIN & M.-C. ROBIC, « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.
M.-C. ROBIC, « Walter Christaller et la théorie des lieux centraux. Die zentralen Örte in Süddeutschland », dans C. Topalov & B. Lepetit, dir, La ville des sciences sociales, Belin, « Histoire et société / Modernités », 2001, p. 151-190.

 

3°) Il me semble que les textes d'opportunité consacrés à la géographie culturelle, aux approches « humanistes », aux différents "turns" de la géographie anglophone ou au postmodernisme manifestent une assez faible distanciation par rapport à ce qu'ils ont à traiter, signe sans doute que la bonne distance historiographique n'a pas encore été trouvée. On pourra signaler un dossier assez inégal de l'Espace géographique sur la « géographie postmoderne » (2004 / n° 1), un autre des Annales de géographie intitulé « Où en est la géographie culturelle ? » (2008, n° 660/661), oscillant pour les textes se voulant « épistémologiques » entre des postures diverses (apologétique chez certains, « donneuse de leçons » chez d'autres, confuse chez d'autres encore) et souvent frustrant. Les éléments les plus intéressants (en français) se trouvent sans doute dans l'anthologie :

J.-F. STASZAK et alii, Géographies anglosaxonnes : tendances contemporaines, Belin, coll. « Mappemonde », 2001.

 

Je compte rajouter ultérieurement une rubrique "références épistémologiques générales".

 

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"Constructivisme" : une reprise

Voici une version hybride du texte (modifications + certains passages retranchés). Je rappelle que la question de la pertinence géographique du label est essentielle ici :

 

Constructivisme 
 

Le terme de constructivisme désigne une posture philosophique pour laquelle toute réalité n’est connaissable qu’à travers des catégories préalables. Notre monde serait toujours pré-construit par des filtres, des grilles de lecture, des systèmes de représentation ou des façons d’agir qui configurent notre inscription en son sein et nos interactions avec lui. Le terme de constructivisme est devenu depuis deux décennies une sorte de porte-étendard pour de nombreux praticiens des sciences sociales. À ce titre, il désigne à la fois le refus d’une réalité sociale naturalisée en un état de chose immuable — et partant non révisable — par un discours officiel (religieux, étatique, bourgeois, scientifique…) et une volonté de rupture avec des épistémologies antérieures des sciences humaines (le fonctionnalisme et le structuralisme, conçus comme des avatars du positivisme). Les travaux de penseurs ayant déconstruit, à la suite de Friedrich Nietzsche, les systèmes de catégorisation de la pensée occidentale (Michel Foucault, Jacques Derrida), ont joué un rôle décisif dans la cristallisation du constructivisme comme posture épistémologique. On peut penser qu’il est devenu aujourd’hui une épistèmé dominante dans la pensée occidentale, à l’exception des sciences de la nature. 

À bien des égards, le constructivisme est une forme d’anti-réalisme. L’idée que l’on ne peut en aucun cas accéder directement à la réalité en soi est un point commun à tous les constructivismes actuels. Ce faisant, on se situe dans le sillage de traditions plus ou moins anciennes, qui ont pour caractère partagé d’avoir été longtemps discréditées. On pourrait mentionner la sophistique et la fameuse formule, attribuée à Protagoras, qui veut que « l’homme est la mesure de toutes choses ». Elle est relue aujourd’hui comme l’affirmation qu’il n’existe pas pour l’homme de savoir non humain, c’est-à-dire dégagé des systèmes anthropologiques de représentation, qui servent autant à fabriquer la connaissance qu’à la transmettre. À ce titre, le constructivisme est avant tout une forme héritée du nominalisme médiéval : le réel est trop divers, trop multidimensionnel, pour que nous puissions l’appréhender en tant que tel. Nous usons de discrétisations, de filtres, de schèmes intellectuels, etc., pour tailler dans le réel un monde vivable et à notre mesure. La langue que nous parlons, qu’elle soit véhiculaire ou spécialisée, contribue énormément à cet effet de crible qui fait de l’infini chaotique qui nous entoure un monde stable et rassurant. Le constructivisme au sens de Jean Piaget était une forme de nominalisme réactualisé. Le « réalisme interne » d’un Hilary Putnam a plus qu’un air de famille avec cette position. Le philosophe américain Nelson Goodman est sans doute celui qui est allé le plus loin dans cette conception avec sa théorie pluraliste des « mondes possibles ». Thomas Kuhn l’a appliquée au fonctionnement des sciences dans son fameux livre La structure des révolutions scientifiques

À ceci s’ajoute un autre argument, développé par la tradition pragmatiste américaine (William James, John Dewey), qui suggère qu’une représentation de la réalité tire sa stabilité de son efficacité dans l’action : avoir une théorie évolutive des obstacles permet à l’automobiliste sobre de survivre sur les routes ; considérer les banlieues à problème comme des ghettos dans le cadre d’une politique d’endiguement policier fonctionne tant que l’on arrive à conforter l’idée que les problèmes et les populations circonscrits ne pourront pas se propager… Le pragmatisme ouvre la voie à un constructivisme épistémologique : une théorie scientifique est vraie et fonctionnelle dans la mesure où elle obtient des succès par les actions sur le réel qu’elle rend possibles, et ce sont ces succès opérationnels qui fondent sa légitimité. La physique newtonienne a longtemps été considérée comme vraie par son pouvoir explicatif et par le nombre immense d’applications techniques qu’elle a rendu possibles. Là encore, on retrouve Thomas Kuhn, et l’idée que le succès d’un paradigme tient à sa capacité à résoudre des énigmes (puzzles) que la communauté scientifique pose à propos du monde naturel.
Plus radical, et partant bien plus rare, serait un constructivisme ontologique, qui nierait l’existence du réel tant que nous ne l’avons pas — à tout le moins — imaginé. C’est pourtant à ce niveau ontologique que le nominalisme ou le constructivisme sont souvent dénoncés par des réalistes comme une forme de relativisme, c’est-à-dire un scepticisme radical quant à notre capacité à avoir prise sur le réel ou à accéder à des vérités, fussent-elles provisoires. Bien peu de penseurs se sont réclamés du relativisme (Richard Rorty, Peter Hacker), tant le caractère auto-réfutant d’une forme simpliste de cette doctrine est évident : s’il n’y a pas de vérité, alors l’affirmation « il n’y a pas de vérité » est elle-même intenable… En revanche, on a vu émerger depuis les années 1970 diverses formes d’anti-réalisme qui mettent l’accent sur les aspects non rationnels (i.e. ne reposant pas sur une vérification ou une falsification expérimentales) de la production de connaissance : consensus collectif pour David Bloor et le « programme fort » de sociologie des sciences, caractère contingent de certaines découvertes scientifiques (qui doivent s’accommoder de conditions matérielles annexes mais déterminantes) dans le livre fameux d’Andrew Pickering, Constructing Quarks (1986), etc.
L’irruption d’explications sociologiques ou matérialistes pour évaluer le succès d’une big theory scientifique a généré une rupture persistante entre d’un côté scientifiques et philosophes « naturalistes » et de l’autre côté épistémologues et sociologues « constructivistes ». À ceci s’est ajoutée une forme de scepticisme quant à la neutralité idéologique des travaux scientifiques, qui s’est tout particulièrement appliqué à des domaines comme la médecine, la psychiatrie, et plus encore les sciences sociales, mettant en valeur l’effet normatif des catégorisations et leur effet en retour sur les populations catégorisées. Aussi Ian Hacking propose d’appeler constructionnisme social plutôt que constructivisme cette posture complexe. Elle implique tout à la fois une remise en cause des effets d’autorité dans la production scientifique, une posture sociologique plutôt interactionniste (un accord se stabilise progressivement par des négociations au sein d’un système d’acteurs — qui ne sont pas tous savants), un nominalisme focalisé sur les processus de « construction sociale » des objets de connaissance, et un refus de se prononcer sur la valeur de vérité et la stabilité des « découvertes ».

Le constructivisme n’est pas substantiellement étranger à la géographie : dès les années 1930-1940, des géographes américains ont adopté une posture pragmatiste qui s’est diffusée dans la discipline avec l’explosion du planning (aménagement régional) et de la géographie théorique et quantitative (années 1950-1960). Pour Edward Ullman, par exemple, c’est le chercheur qui définit une situation d’enquête sur les interactions spatiales, en fonction d’objectifs cognitifs et opérationnels qui ne s’imposent pas intrinsèquement (cf. Ullman, 1980). À l’exception notable d’un Jean Gottmann, ce pragmatisme américain a longtemps rebuté les géographes français, notamment ceux qui se sentaient concernés par les enjeux disciplinaires de l’aménagement (Pierre George, Jean Labasse). 

En revanche, on constate en France une synchronie entre la diffusion de la géographie théorique et quantitative, l’émergence d’une critique du réalisme de la géographie classique et un attrait nouveau pour une géographie « utile », c’est-à-dire susceptible d’aider à l’élaboration d’un monde « tissé de régions heureuses » (William Bunge). En effet, les années 1970 ont été le théâtre de bouleversements décisifs dans la géographie hexagonale, dont l’un des points d’orgue fut le colloque Géopoint de Lyon, en 1978, Concepts et construits dans la géographie contemporaine. Si l’élaboration d’une critique du réalisme géographique a surtout été le fait de quelques auteurs (Claude Raffestin au principal, mais aussi Jean-Bernard Racine et quelques autres), l’émergence d’un constructivisme « positif » fut largement œuvre commune, nourrie des lectures philosophiques des nouvelles générations (Gaston Bachelard, Jean Piaget, Louis Althusser). Pour autant, nombre d’acteurs de l’époque se revendiquaient principalement du positivisme (il s’agissait d’élaborer des lois de l’espace) et du matérialisme historique, et l’utilisation du terme « construit » provient d’une traduction littérale de l’anglais construct (modèle), plutôt que d’un fonds strictement piagétien. 

Dans la pratique empirique, ce constructivisme s’est nourri des problèmes soulevés par le développement de la statistique multivariée : à une époque où le traitement des données était extrêmement long et fastidieux, le problème de leur sélection en fonction d’une problématique de recherche se posait de manière presque évidente. Plus généralement, pour les générations nouvelles, l’idée d’une immersion dans un « sujet » ou un terrain sans hypothèses explicites et projet d’élucidation a paru de plus en plus intenable. Dès lors, l’exigence problématique (Orain, 2003) a peu à peu gagné l’ensemble du champ disciplinaire (grosso modo en une vingtaine d’années). À plus d’un titre, la thèse de Franck Auriac, Système économique et espace. Un exemple en Languedoc (soutenue en 1979) apparaît comme le prototype d’un nouveau régime de la recherche, que l’on peut qualifier a posteriori de constructiviste. L’idée de relire la trajectoire du vignoble du Languedoc comme celle d’un système socio-économique en contradiction avec le méta-système du capitalisme français donne lieu à une formulation dès l’introduction et à son explicitation (ou traduction) progressive, dans un style épistémologique qui s’inscrit en rupture par rapport aux codes et opérations cognitives de la géographie régionale française. Au-delà de cet exemple, la plupart des auteurs se réclamant de la théorie systémique ont pu, dans le sillage de Jean-Louis Le Moigne, se réclamer d’un constructivisme opérationnel.

En parallèle, l’émergence d’une géographie anthropocentrée s’intéressant au « vécu », aux « représentations », au « bien-être », à la « justice spatiale », sous l’égide d’auteurs extrêmement divers, va également remettre en cause l’idée que les « réalités objectives » sont accessibles à (ou simplement intéressent) la géographie. La géographie des représentations (Armand Frémont, Antoine Bailly) n’a pas été en reste pour critiquer l’idée de réalités géographiques données. Mais c’est moins dans le foisonnement de courants des années 1980 que dans l’avènement global d’une géographie des territoires durant les années 1990 que se précise un style constructiviste propre à cette mouvance. C’est alors que diffusent dans la géographie française des thématiques typiques (jeux d’acteurs, construction sociale des territoires, négociation des représentations urbaines, etc.). Divers courants fréquemment associés aux constructivismes actuels, tels l’interactionnisme, l’ethnométhodologie, la sociologie de la traduction, etc., ont une influence sur les géographes du territoire. Ceci explique pourquoi c’est dans cette mouvance que s’exprime le plus vigoureusement quelque chose comme un « constructionnisme géographique ». 

Peut-on au final parler d’un basculement de la communauté des géographes du réalisme au constructivisme ? Il y a sans doute plutôt coexistence que substitution, et une gamme de positionnements très divers, la plupart du temps implicites. Et ceci ne vaut pas que pour la France, tant on s’est habitué à ne retenir des géographies anglo-saxonnes que leurs avant-gardes.

 

Références bibliographiques générales :

 

Berger, P. & Luckmann, T., La construction sociale de la réalité, 1966, [trad. P. Taminiaux], Paris, Masson/A. Colin, 1996.

Cassirer, E., Substance et fonction. Éléments pour une théorie du concept [trad. P. Caussat], Paris, Minuit, 1977.

Fornel, M. de, et Lemieux, C., dir., Naturalisme versus Constructivisme, éds de l'EHESS, coll. « Enquête », 2008.

Goodman, N., Manières de faire des mondes [trad. M.-D. Popelard], Nîmes, Jacqueline Chambon, 1992.

Hacking, I., Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ? [trad. B. Jurdant], Paris, La Découverte, « Textes à l’appui / anthropologie des sciences et techniques », 2001.

Keucheyan, R., Le constructivisme, des origines à nos jours, Hermann, coll. « Société et pensées », 2007.

Kuhn, T. S., La structure des révolutions scientifiques, [trad. L. Meyer ; éd. originale : 1962, rééd. 1970], Paris, Flammarion, « Champs », 1983.

Le Moigne, J.-L., Le constructivisme,  t. 1 : « les enracinements » ; t. 2 : « épistémologie de l’interdisciplinarité », L’Harmattan, « Ingénium », 2001.

Putnam, H., Raison, vérité et histoire [trad. A. Gerschenfeld], Paris, Minuit, « Propositions », 1984.

Schmidt, S. J., Pour une réécriture du constructivisme. Histoires et discours, [trad. : E. Kimminich et F. Le Bouter], L'Harmattan, 2007.

 

Références géographiques :

 

Auriac, F., « Introduction », Système économique et espace, Paris, économica, « Géographia », 4, 1983, p. 7-12.

Ferrier, J.-P., Raffestin, C & Racine J.-B., « Vers un paradigme critique : matériaux pour un projet géographique », L’Espace géographique, VII, 1978, n° 4, p. 291-297.

Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, Avignon, 1978.

Lussault, M., « Constructivisme », dans J. Lévy et M. Lussault, dir., Dictionnaire de la géographie et des espaces en société, Paris, Belin, 2003, p. 200-202.

Orain, O., Le plain-pied du monde. Postures épistémologiques et pratiques d’écriture dans la géographie française au xxe siècle, thèse de doctorat sous la direction de Marie-Claire Robic, Paris, université de Paris I Panthéon Sorbonne, 2003. À paraître à l’Harmattan dans une version abrégée.

    Raffestin, C., Pour une géographie du pouvoir, Paris, LITEC, 1980.

Raffestin, C., « Théories du réel et géographicité », EspacesTemps, n° 40-41, 1989, p. 26-31.

    Ullman, E. L., Geography as Spatial Interaction, University of Washington Press, 1980.

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Brèves

En ligne depuis quelque temps sur Hypergéo, la nouvelle mouture de mon article "réalisme" :
www.hypergeo.eu/article.php3
Et puis également "constructivisme", révisé et en ligne pour la première fois :
www.hypergeo.eu/article.php3
Pour l'essentiel, ces textes étaient prêts depuis janvier dernier. L'optique était de vulgarisation. Il s'agit avant tout de penser l'incidence descriptive de ces termes en géographie (et non dans l'absolu).

Le colloque "Mai 68" avance bien : il m'a énormément occupé ces temps derniers. Au total, nous avons reçu une vingtaine de propositions de communication. Il y en avait deux hors sujet, mais pour le reste, il n'y a pas de raison que nous refusions quiconque. Une ébauche de programme existe, réalisée avec Bertrand Müller la semaine dernière, et qui a été approuvée par le CA de la SFHSH. J'ai travaillé auparavant sur le budget et il va falloir recommencer pour le CNRS bientôt. La prochaine étape sera de consulter notre comité scientifique et d'inviter les contributeurs et témoins que nous aimerions voir intervenir. Je compte placer sur ce blog un compte rendu du livre de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies antérieures.
Avant cela, j'ai des révisions sur "épreuves" du Plain-pied à terminer d'urgence (sans parler de mon désir d'une troisième version de l'introduction, qui sort très difficilement).
Lors de la "controverse" autour de la lettre de démission du sociologue Xavier Dunezat, il me démangeait de dire mes quatre vérités personnelles. Et puis, comme je n'avais rien à dire qui soit de nature à faire avancer le débat sur les dysfonctionnements de l'université française (qui sont pourtant légion), je me suis abstenu...

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Positivisme : notes de cours

Un cours sur le positivisme

Une collègue de Paris 1 m’a demandé il y a déjà plusieurs mois de faire un cours sur le positivisme aux étudiants de M1. Je m’en suis acquitté le mardi 18 septembre. J’ai promis aux étudiants de publier sur mon blog la biblio du cours, ce que j’ai fait à l’occasion de ce double post. Pour des lecteurs tiers, il ne me semble pas inutile de préciser quelles ont été mes orientations pour faire ce travail, même si je n’ai pas le temps de rédiger l’ensemble de mes notes ou de mettre par écrit un compte-rendu exhaustif de mes lectures.

 

Précautions

Il ne s’agissait pas de réaliser un cours d’histoire de la philosophie, compte tenu de mon public de géographes — dont une majorité n’avait pas fait d’épistémologie à l’occasion de son cursus universitaire. Par ailleurs, peu ou prou, la géographie universitaire française (ce que je connais bien) n’a jamais été très directement concernée par le positivisme comme doctrine rigide, rectrice des pratiques savantes. Par voie de conséquence, il était difficile de faire un cours intitulé « positivisme et géographie », qui aurait exploré quelque chose comme un dialogue entre deux groupes aisément identifiables, avec une intersection à somme non nulle.
    La question du « positivisme » a commencé à me préoccuper après une interpellation de Gilles Ferréol au colloque Représentation(s) de Poitiers, en mai 1999. Il m’avait en effet objecté que le « réalisme » que je prétendais décrypter chez les élèves de Paul Vidal de la Blache était en fait du « positivisme ». À l’époque, ça m’avait un peu affolé. Depuis, j’ai appris à prendre ce débat sur les catégorisations avec flegme. Réalisme est un moindre mal pour désigner ce que j’ai appréhendé inductivement chez la plupart des postvidaliens (à l’exception, assez instructive, de Camille Vallaux et, dans une moindre mesure, de Jean Brunhes). Par rapport à n’importe quelle lecture, historicisante ou sémantique, de ce couple de termes, je pense plus que jamais les postvidaliens comme des réalistes par leur projet. Maintenant, que cette posture se heurte à leurs pratiques effectives est un autre problème !
    Pour autant, je remercie Gilles Ferréol de m’avoir fait lire et réfléchir sur ces catégories. Dans la foulée, j’ai lu entre autres Concevoir et expérimenter (1989) de Ian Hacking. Je peux dire rétrospectivement que j’ai eu de la chance, car ce grand bonhomme fait autorité pour caractériser ce qui est commun aux différents groupes de penseurs réunis sous l’étiquette de « positivisme ». Je renverrai par conséquent en première intention au chapitre III de Concevoir et expérimenter, précisément intitulé « Le positivisme » (au singulier). Et je regrette, aussi, que ce livre soit aujourd’hui introuvable ailleurs qu’en bibliothèque, car c’est à la fois un exercice de vulgarisation éblouissant, et un livre profondément juste dans son approche des philosophes des sciences.

 

Fil directeur

    Au départ, je comptais organiser mon exposé en trois temps, et j’avais bâti mes notes sur ce canevas.

  1. 1. Le positivisme, histoire d'un gros mot — Je voulais d’abord insister sur le fait que la doctrine exposée dans le Cours de philosophie positive d’Auguste Comte (1830-1842) avait connu une postérité spectaculaire, mais que très vite les éléments centraux du corpus comtien s’étaient dilués, voire métamorphosés, aussi bien chez ses continuateurs immédiats (Émile Littré, Louis Lafitte) que chez ses interlocuteurs les plus éminents (comme John Stuart Mill). Et ne parlons pas des acceptions du positivisme au XXe siècle, qu’elles soient valorisantes (notamment le « positivisme logique » hérité du cercle de Vienne) ou péjoratives (ce qui est devenu la règle)... Je voulais aussi dissiper l’idée qu’Auguste Comte aurait été un phénomène unique dans la philosophie des sciences de son temps : le précédent de Bernard Bolzano (1781-1848) et l’influence ultérieure d’Ernst Mach (1838-1916) sont là pour nous montrer que Comte n’a pas été le seul à insister sur la valeur cruciale de la vérification, l’importance de l’histoire des sciences et à rejeter hors de la science toute espèce de « métaphysique » (entendue comme énoncé en généralité non étayé par des preuves). Cette partie essentiellement historique visait à démontrer qu’il est très difficile, surtout aujourd’hui, de déterminer une signification tout à la fois précise et historiographiquement correcte du positivisme.
  2. 2. Qu'est-ce qu'être positiviste ? — Je voulais ensuite (et de manière quelque peu paradoxale) tenter de dégager tout de même un noyau dur du positivisme, grosso modo les points de blocage avec d’autres corpus doctrinaux relativement voisins. Il s’agissait tout particulièrement de préciser ce qui pourrait être significatif par rapport aux débats actuels dans les sciences humaines (les plus « complexes » et les plus éminentes pour Comte), et en géographie en particulier.
  3. 3. Positivisme et géographie — Je voulais enfin discuter de la pertinence du label positiviste quand il est appliqué en géographie, par le passé ou aujourd’hui. Je voulais entre autres évoquer ce qui me semble une incompatibilité profonde entre les valeurs des postvidaliens et un positivisme, fût-il light. À ce titre, je comptais évoquer la critique des thèses des élèves de Vidal par François Simiand dans L’Année sociologique (1909) comme révélatrice des points de blocage entre l’école française et les « positivistes » de leur temps. Par la suite, je souhaitais discuter du qualificatif « positiviste » accolé à la géographie « théorique et quantitative », qu’elle soit américaine ou française. En effet, s’il y a un air de famille entre les conceptions des théoriciens-quantitativistes et le positivisme (dans sa version historique ou dans celle héritée de Rudolph Carnap), il y a en revanche des différences fondamentales, qu’on ne peut dissimuler sauf à critiquer à la truelle un supposé scientisme (en fait) de l’analyse spatiale.

Voilà ce que je comptais faire. Concrètement, l’exposé historiographique a pris beaucoup plus de temps que prévu, et j’ai été amené à développer un « noyau dur » plus tôt que prévu.

Je n’ai pas le temps de tout reprendre ici, mais je souhaite renseigner quelques points précis.

 

Remarques

Quant on réfléchit à la position du positivisme dans l’histoire des doctrines épistémologiques, on néglige souvent de signaler en quoi il s’inscrit dans une tradition qui remonte, au moins, au chancelier Francis Bacon (1560-1626), et dans quelle mesure il rompt avec elle. La principale continuité, qui résistera jusqu’à The Structure of Scientific Revolutions (1962) de Thomas Kuhn, consiste à placer au centre de la science le couple faits empiriques / théories, et à examiner les modalités d’articulation entre les uns et les autres. L’empirisme baconien est souvent considéré comme inductiviste : au départ est l’observation des phénomènes, purifiée des idolae (représentations préconçues), qui dégage la « forme exacte de la chose » et débouche sur l’établissement rigoureux de relations de causalité. « En outre, il a fondé la recherche scientifique sur l'idée que la nature est régie par des lois, lois qui existent antérieurement à et indépendamment des fictions que l'esprit peut inventer » (M. Le Doeuff). Bacon fut aussi l’un des premiers à penser la division du travail scientifique et l’idée de progrès.
    Le cadre se retrouve deux siècles et demi plus tard chez Comte, mais avec des différences majeures, pour partie héritées de David Hume : « Hume est ainsi le premier a avoir parlé du critère de vérifiabilité permettant de distinguer le non-sens (la métaphysique) du discours sensé (la science principalement). » (Hacking, 1989, p. 86). Après Newton et Hume, Comte rejette également (dans l’esprit de son temps) la notion de cause, jugée trop métaphysique, et lui préfère l’idée de « lois naturelles invariables », qu’il considérait comme des productions purement anthropologiques, la recherche de causes en soi étant une idée métaphysique. Par ailleurs, Comte rejetait l’inductivisme baconien, qui lui semblait chimérique. Il faut dire que la position du père du positivisme dans le débat entre vérification déductive (faisant suite à une induction) et (ce qu’on appellera plus tard) falsification est pour le moins ambiguë. Il estimait que l’on ne peut chercher à vérifier une loi par des régularités phénoménales si l’on ne dispose pas de préconceptions théoriques. Et les « lois naturelles invariables » ne sont pas ontologiquement naturelles : elles sont un effort de l'humanité qui ne vaut que par les faits qu'elles permettent d'articuler. Elles sont en ce sens « des fictions que l'esprit peut inventer », qui ne trouvent leur intérêt que ratifiées par les seules choses réelles : les phénomènes. De toutes façons, le positivisme rompt sur ce point avec la tradition empiriste, même si seuls les phénomènes observables permettent de donner une assise à la recherche de lois.

 

Ian Hacking a magistralement résumé ce qui fait consensus entre les différentes formes de positivisme, de sorte que je ne vois guère ce que je pourrais faire de mieux que de le citer :

Le positivisme peut se définir par quelques idées forces. (1) L’importance accordée à la vérification (ou à une variante comme la falsification) : une proposition n’a de sens que si l’on peut, d’une quelconque manière, établir sa vérité ou sa fausseté. (2) La priorité accordée à l’observation : ce que nous pouvons voir, toucher ou sentir fournit, sauf pour les mathématiques, la matière ou le fondement le plus appréciable de la connaissance. (3) L’opposition à la cause : dans la nature, on ne trouve pas de causalité dépassant ou surpassant la constance avec laquelle des événements d’un certain type sont suivis par des événements d’un autre type. (4) Le rôle mineur joué par l’explication : expliquer peut contribuer à organiser des phénomènes mais le pourquoi reste sans réponse. On peut seulement remarquer que le phénomène se produit régulièrement de telle ou telle manière. (5) Opposition aux entités théoriques : les positivistes ont tendance à être non réalistes parce qu’ils limitent la réalité à ce qui est observable mais aussi parce qu’ils s’opposent à la causalité et se méfient des explications. Leur rejet de la causalité les fait douter de l’existence des électrons simplement parce que ces derniers ont une action causale. Ils soutiennent qu’il s’agit là seulement de régularités constantes entre phénomènes. (6) L’opposition à la métaphysique est finalement le dénominateur commun entre les points (1) à (5) ci-dessus. Propositions invérifiables, entités inobservables, causes, explications profondes, tout cela, dit le positiviste, est objet de métaphysique et doit être abandonné. (Hacking, 1989, p. 82).

Par rapport à la vulgate qui en a été tirée, le positivisme comtien se distingue sur plusieurs points. Il n’est pas du tout un réalisme « naïf », qui considérerait que les faits et choses dans le monde nous sont « données » de manière brute. Plus encore, le positivisme adopte une position fondamentalement critique et historiciste à propos des théories scientifiques humaines — même si ces dernières sont pensées comme l’expression d’un progrès continu. Par ailleurs, Auguste Comte était loin de penser que la science était le seul horizon de l’action humaine (à la différence de ce qu’on appellera plus tard scientisme), même si elle constitue en quelque sorte le préalable à la constitution d’une société positive (pour laquelle elle aurait valeur d’exemple). Enfin, par la place accordée à l’histoire des sciences, le positivisme interdit une naturalisation radicale des visées de l’activité scientifique, toujours ressaisie dans son épaisseur « sociologique ».

Deux aspects du positivisme sont également peu connus, qui revêtiraient un écho particulier dans le contexte de ce début du XXIe siècle.
Le premier est le rejet absolu d’une connaissance de soi, ou par soi, en rupture complète par rapport à Descartes. Le scientifique comtien ne se connaît pas lui-même et ne saurait établir de savoir subjectif. L’une des conditions essentielles de la vérification est l’objectivation des phénomènes, c’est-à-dire leur mise à distance. Par conséquent, les effets d’amalgame entre « esprit cartésien » et « positivisme » sont problématiques à la base. La posture comtienne déboucherait plutôt sur l’éviction des régimes cognitifs fondés sur une perspective subjective. Nombre ont pourtant éclos bien au-delà de la mort de Comte : la psychologie (comme connaissance fondée sur l’intersubjectivité), la phénoménologie, etc.
    Le second est un rejet de la mathématisation, corollaire chez Auguste Comte de sa croyance en la spécificité méthodologique de chaque type de science. En effet, contrairement aux positivistes logiques du XXe siècle ou aux poppériens, il n’a jamais considéré la science comme une, bien au contraire, attribuant à chaque science historiquement constituée des procédures de vérification spécifiques. Il était en outre violemment hostile aux probabilités et notamment à leur importation en médecine et dans les sciences humaines, ce qui l’a conduit à rejeter l’économie naissante. À la différence de son contemporain Cournot, du fait notamment de son affiliation à l’école mathématique de Lagrange et de son adhésion aux idées de Bichat, il a évacué la possibilité de fonder une économie mathématisée à base probabiliste. Il y va en outre (mais ce serait à explorer davantage) d’une conception binaire des lois scientifiques, qui ne peuvent être que vraies ou fausses, vérifiées ou infirmées, ce qui fait leur valeur positive. Il n'y a pas de place pour le « peut-être » dans les sciences, qui résistsent ou qui cassent. En cela, Comte annonce davantage Popper que les positivistes logiques !

Ce qui rend tout examen du legs positiviste épineux est la cascade de réinterprétations de la pensée de Comte qui fait écran entre ce dernier et les entreprises ultérieures — et ce dès la correspondance avec John Stuart Mill, dont certains exégètes contemporains (Juliette Grange, Annie Petit) ont pu dire qu’elle était un monument d’incommunicabilité. Or c’est précisément par le filtre de J. S. Mill que de très nombreux penseurs et philosophes ultérieurs ont eu « accès » au positivisme. Or, sur au moins trois aspects, il y a une rupture majeure : la méthode scientifique universelle que Mill dégage, fondée sur ce qu’on appelle le « modèle inductif des variations concomitantes » (dont Émile Durkheim, entre autres s’est inspiré), est dans son principe comme dans son inspiration, incompatible avec les idées de Comte ; ensuite, la valeur du point de vue individuel dans la doctrine du philosophe anglais — et ses répercussions pour fonder une psychologie scientifique — se heurtent frontalement à l’objectivisme anti-individualiste de son inspirateur français ; enfin, l’idée de causalité est réintroduite dans l'ensemble du « positivisme hétérodoxe » à partir des écrits de Mill.
    En somme, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, il y a eu séparation entre un positivisme dérivé, largement transformé, et hautement diffusé, et un positivisme puriste — qui est resté confiné dans des « églises » confidentielles (Comte était très attaché à l’idée d’une communion positiviste, substitutive aux religions traditionnelles). Il y a sans doute là une difficulté majeure pour toute historiographie qui voudrait dégager quelque chose comme une essence du positivisme.

Dans la tradition française de philosophie des sciences, A. Comte a exercé une influence majeure, notamment au travers du postulat que la science a pour activité d’énoncer des lois (visée nomothétique) et de les soumettre à des vérifications, mais aussi par l’importance donnée à l’historicisation et à la particularisation des disciplines. Dans ce sens, des épistémologues aussi importants que Gaston Bachelard, Georges Canguilhem et Jean Piaget sont pour partie comtiens. En revanche, per exemple, la conception discontinuiste que l’on trouve chez Bachelard (autour du thème de la « rupture épistémologique ») et l’importance du formalisme logico-mathématique chez Piaget, font que l’on ne peut plus véritablement parler de « positivisme » à propos de ces auteurs.

 

Positivisme et géographie classique

Ce que je vais aborder ici est l’aspect le moins renseigné du sujet. Les recherches empiriques sur l’influence de positivismes divers en géographie sont quasi inexistantes. En revanche, depuis au moins deux décennies (sinon davantage), le terme a surtout valeur péjorative. Je ferais l’hypothèse que c’est massivement un gros mot dans les sciences humaines depuis les années 1970, même si l’usage dévaluant est attesté depuis beaucoup plus longtemps (sans doute depuis l’invention du terme, ou presque). Déjà pour Wilhelm Dilthey, le positivismus était l’ennemi, même si J. Grange (2003) a pu montrer que le philosophe des « sciences de l’esprit » (geistenwissenschaften) n’avait connu le comtisme que dans le miroir déformant de J.S. Mill. (Je ne fais pas innocemment référence à Dilthey, mais dans la mesure où il est souvent identifié comme le fondateur du schème des deux formes de rationalité scientifique pensées comme irréductibles, sciences de la nature vs sciences qu’on appelle aujourd’hui « sociales »).
Ce qui suit a donc en l’état une valeur conjecturale. Ce sont des hypothèses qu’il serait nécessaire (dans un esprit rigoureusement positif) de mettre à l’épreuve…

Quant s’est accentué le processus de légitimation universitaire de la géographie en France (1890-1910), le grand « moment » positiviste (les années 1880), avec toutes ses ambiguïtés, était déjà dissipé. Il n’empêche que rétrospectivement il y a quasiment synchronie. L’idée qu’une science se légitime par sa capacité à dégager des lois dans un certain ordre de phénomènes, et qu’elle doit pour ce faire développer une méthode spécifique, est tout à fait positiviste. Dans un texte-vitrine comme « La géographie humaine, ses relations avec la géographie de la vie » (1903), Paul Vidal de la Blache se soumet à un ensemble de schèmes du positivisme post-comtien. Comme la plupart de ses contemporains, il a réintégré la notion de causalité dans la sphère du scientifiquement légitime. Il insiste aussi sur les procédures de classification des phénomènes, et met en avant un comparatisme méthodologique assez proche de celui de Durkheim. En revanche, il fait montre d’un holisme cognitif plus proche de Comte que des positivistes de son époque : « Ce n'est pas de telle société ou de tels groupes de sociétés, mais d'une image d'ensemble de l'humanité qu'il faut s'inspirer dans l'appréciation des cas multiples et divers que rencontre notre étude. » L’insistance mise sur la complexité des « faits » rappelle la hiérarchisation comtienne des sciences par complexification croissante, même si l’inspiration théorique est en fait multiple :

La géographie humaine mérite donc ce nom, parce que c'est la physionomie terrestre modifiée par l'homme qu'elle étudie ; elle est en cela géographie. Elle n'envisage les faits humains que dans leur rapport avec cette surface où se déroule le drame multiple de la concurrence des êtres vivants. Il y a donc des faits sociaux et politiques qui ne rentrent pas dans sa compétence, ou qui ne s'y rattachent que si indirectement, qu'il n'y a pas lieu pour elle de s'en occuper. Malgré cette restriction, elle garde avec cet ordre de faits de nombreux points de contact. Mais cette branche de la géographie procède de la même origine que la géographie botanique et zoologique. C'est d'elles qu'elle tire sa perspective. La méthode est analogue ; bien plus délicate seulement à manier, comme dans toute science où l'intelligence et la volonté humaines sont en jeu.

 

La géographie classique partage aussi avec le positivisme une répugnance à aborder « l’homme » et « l’humain » autrement que sous un angle collectif et objectivé. C’est ce que rappelle Albert Demangeon dans « Une définition de la géographie humaine », un texte tardif (1942) : « Renonçons à considérer les hommes en tant qu'individus » (p. 28). À tort ou à raison, cette invite a été longtemps considérée comme l’explicitation d’une règle majeure de la géographie postvidalienne. Sous réserve d’inventaire, cette restriction peut être considérée comme pertinente pour décrire une dimension (parmi d’autres) du paradigme classique. Pour autant, il est difficile de considérer celui-ci comme exclusivement influencé par des préceptes positivistes. Bien au contraire…
    Je ne développerai pas ce point ici, mais ce que j’ai examiné ailleurs comme un réalisme de la géographie classique s’oppose sur de nombreux points à une inspiration positiviste. La prévalence de la « restitution » exhaustive sur la recherche de généralités (sans même parler de lois) est un élément-clé. À ce titre, dans une conception positiviste, la géographie postvidalienne serait plutôt de la compilation d’informations qu’une science. Par ailleurs, la prédilection de Vidal et de nombre de ses élèves pour les causes relatives (sous-déterminées ?) ou circulaires, allait complètement à l’encontre du déterminisme inscrit dans le post-positivisme de leur époque. Il serait à ce titre utile de replonger dans la magnifique recension par François Simiand de cinq thèses d’élèves de Vidal (1909, déjà évoquée), superbe cas d’incommunicabilité entre un sociologue durkheimien « positiviste » et des travaux qui échappent (à plusieurs titres) aux canons de la scientificité de leur temps. La réticence assez systématique des postvidaliens (et de leurs héritiers) à l’encontre des conceptions préalables et des généralités à priori s’inscrit aussi dans un cadre assez peu positiviste.

 

Dans ce panorama à grands traits, il faudrait faire un sort à ces deux hétérodoxes du classicisme que sont Jean Brunhes et Camille Vallaux. Par leur propension (très relative) à la généralisation préalable et leur goût pour les « classifications positives », ils constituent certainement la frange la plus perméable au « positivisme » de l’école française de géographie. L’extrait qui suit des Sciences géographiques (1925) de Camille Vallaux est éloquent :

La Géographie ne se contente pas de décrire, elle explique. Il serait plus exact de dire qu'elle croit avoir conquis, depuis un siècle, le droit à l'explication ; de toutes ses conquêtes, c'est assurément la plus brillante. Décrire des montagnes, des rivières et des côtes, aligner des chiffres de populations, de villes et d'États, sonder les profondeurs des mers, voilà sans doute des travaux intéressants. Mais si ces travaux et les autres recherches géographiques ne nous menaient pas à l'explication scientifique, ils auraient juste autant de valeur, au point de vue de la connaissance, qu'une collection de faits divers empruntée aux journaux. La Géographie a conquis son droit de cité scientifique depuis qu'elle explique ou veut expliquer les choses : De quel ordre sont les explications tentées par elle ?
La Géographie prend tous les accidents de la surface terrestre qu'il est possible de représenter sur des cartes, et elle tâche de découvrir entre ces masses et ces lignes des liens rationnels. À ce titre, elle s'appelle la Géographie physique et fait partie des sciences naturelles.
La Géographie prend aussi les masses et les groupes humains en rapport avec les nécessités physiques où ils vivent, leur expansion sur le globe et les modifications de diverse nature qu'ils font subir à la surface terrestre. À ce titre, elle s'appelle la Géographie humaine et fait partie des sciences sociales. (Vallaux, 1925, p. 4)

 

Faute de temps pour commenter cet extrait, je laisserai à la sagacité du lecteur le soin d’extraire ce qu’il y a de positiviste dans ce passage… Dans ma thèse, j’ai également mis l’accent sur une autre dimension que l’on pourrait qualifier de positiviste chez C. Vallaux, à savoir sa conviction que « l'écran des représentations symboliques et schématisées » s’interpose entre le savant et le monde. Sous l’influence des hommes de science de son temps, il allait jusqu’à affirmer que « les procédés [descriptifs] ne varient pas en fonction de l'infinie complexité des choses, mais en raison des besoins particuliers et de la structure de notre entendement, d'après des règles pour lesquelles, sans doute, il n'y a guère d'autre critérium que celui de la commodité, franchement reconnu par Henri Poincaré pour des sciences beaucoup mieux outillées et plus sûres de leur objet que la nôtre. » (Vallaux, 1925, p. 176). Cette posture sceptique sur la conformité au monde des procédures cognitives et la logique fondamentalement anthropologique de « l’entendement » est un thème par excellence comtien, qui ne diminue en rien le réalisme par ailleurs affiché.
Je ferais volontiers l’hypothèse que l’appétence de Brunhes et Vallaux pour les « généralisations » a beaucoup contribué à leur discrédit auprès de leurs contemporains (ils ont été régulièrement éreintés dans les revues ou la correspondance d’auteurs comme Albert Demangeon, Jules Sion ou Lucien Febvre).

 

Positivisme et géographie théorique et quantitative

En revanche, et inversement, c’est le manque d’appétit des classiques pour la recherche de « lois » qui a été épinglé dans un premier temps aux États-Unis (Schaefer, 1953 ; Harvey, 1969), puis en France (à partir de 1972). L’émergence d’une critique de l’exceptionnalisme, adossée à une posture nomothétique (il faut rechercher des lois en géographie) a été lu à posteriori comme un « néo-positivisme » (parmi d’autres) — notamment par les contempteurs précoces de la géographie théorique et quantitative. Pourtant, les sources d’inspiration épistémologique de l’analyse spatiale sont parfois très éloignées de la tradition positiviste. Ainsi que l’ont perçu précocement des auteurs comme Pierre George ou Jean Labasse, la quantitative geography américaine devait beaucoup au pragmatisme, courant philosophique qui a des aspects anti-réalistes, mais pas du tout similaires au positivisme. L’idée d’une recherche finalisée par des objectifs (fussent-ils cognitifs) est complètement anti-comtienne, pour le coup, et très peu conforme aux canons de l’épistémologie européenne (avant les années 1970 au moins). Par la suite, c’est surtout la référence à Karl Popper qui s’est imposée, lequel ne peut apparaître positiviste qu’à des personnes ignorant tout de l’histoire de la philosophie anglo-saxonne (cf. Hacking, 1989, sur le sujet).

Pour ce qui est de la France, les références épistémologiques des géographes en révolution des années 1970 étaient Gaston Bachelard, Jean Piaget et Louis Althusser, autant d’auteurs que l’on peut difficilement qualifier directement de « positivistes » (cf. supra). Au reste, l’attitude de nombreux « nouveaux géographes », par la référence au rôle médiateur du langage ou par l’insistance sur « l’inaccessibilité du réel », évoquent plutôt le nominalisme — qui est un anti-réalisme beaucoup plus radical que celui des positivistes, notamment parce qu'il jette le doute sur l'autonomie des phénomènes. Sur ce sujet assez délicat, je renvoie à ce que j’ai pu écrire ici et là, notamment dans « La géographie comme science » (2006) et dans Le Plain-pied du monde (2003 et à paraître). L’exigence nomologique est commune à un grand nombre de doctrines épistémologiques. J’aurais même tendance à considérer qu’il s’agit du dénominateur de presque tous les discours qui attachent de la valeur à la science, à l’exception (partielle) de la tradition héritée de Wilhelm Dilthey, Heinrich Rickert et Max Weber.
    S’il est un aspect sur lequel l’analyse spatiale peut sembler « positiviste », c’est dans un certain style d’objectivation, qui a semblé exclure durablement la prise en compte des individus et de leurs représentations singulières. Longtemps, les modèles canoniques de la locational analysis (von Thünen, Christaller, Alonso, écologie urbaine factorielle) ont accrédité l’idée d’une interprétation mésoscopique, objectivée et forcément collective de la production de l’espace par les sociétés. Pourtant, la généralisation récente des systèmes multi-agents est peut-être la preuve qu’il n’y a pas d’incompatibilité irréductible entre le souci de l’individuel, l’intérêt pour les représentations subjectives et l’analyse spatiale. Celle-ci n’est sans doute pas « consubstantiellement » objectiviste — pas davantage que positiviste… En revanche, rabattre toute connaissance de l’homme en société sur une « connaissance de la connaissance » n’est pas non plus sans risques en termes de possibilités cognitives. Il serait à mon avis mutilant de s’interdire toute investigation sur des objets qui n’ont pas fait l’objet de représentations collectives préalables.
    Par ailleurs, le traitement du « social spatialisé » par la modélisation accrédite pour certains une conception de l’espace comme un ordre de phénomènes autonome, opération typique du « positivisme à la Durkheim » (« traiter les faits spatiaux comme des choses », indépendamment de leur signification sociale, pourrait-on pasticher !). Il convient de noter que les controverses sur le sujet ont été violentes parmi les géographes théoriciens-quantitativistes, et ce dès les années 1970 (dans un cadre largement marxiste). « Fétichiser l’espace » n’était déjà pas bien porté alors, et un auteur comme Franck Auriac, pourtant ostensiblement (ou rétrospectivement) « positiviste », a consacré des pages lumineuses à la question. J’ai déjà écrit sur le sujet dans mon blog intitulé « Du spatialisme et du pluralisme ».
    Peut-être certains géographes particuliers (Henri Reymond ? Georges Nicolas ? Roger Brunet ?) se reconnaîtraient-ils davantage dans le sobriquet de « positiviste » que d’autres ? Mais il y aurait toujours un ou plusieurs critères les éloignant drastiquement des « positivismes » officiels, de sorte que l’exercice aurait vite un caractère scholastique…

 

Conclusion et envoi

En définitive, entre l’élaboration comtienne et un épistémologue du début du XXIe siècle, ce sont presque deux siècles de reformulations, déplacements, dilutions, subversions, etc., qui s’interposent. Comme doctrine singulière, le positivisme est une dépouille dont il nous reste des héritages épars. S’il en reste des traces, c’est par la médiation de doctrines qui l’ont partiellement incorporé tout en le subvertissant, comme le constructivisme piagétien, le falsificationnisme, l’« empirisme constructif » de Bas van Fraassen, etc. Toutes n’ont pas eu le même retentissement en géographie. Si on considérait cette dernière comme un domaine d’épreuve de la rémanence des thèses positivistes, nul doute que l’expérience serait particulièrement parlante, en termes d’éparpillement, de contresens, de flou… Mais la géographie n’est sans doute pas la science institutionnelle la plus commode pour parler de positivisme ! En revanche, on y use et abuse de l’étiquette comme d’une insulte, en dépit du bon sens, souvent.
    Je clos cet envoi avec le sentiment d’avoir expédié en 7 pages word et un jour et demi de rédaction un sujet qui mériterait un traitement bien plus long et bien moins contingent. Il s’appuie toutefois sur des semaines de lecture et quelques années d’expérience. Je ferai sans doute des remaniements à l’avenir, et suis ouvert à toutes les objections et critiques.
    Sur le positivisme, je demeure foncièrement convaincu que l’excès d’indignité et les lazzis actuels mésestiment les vertus d’une doctrine honorable. Après tout, dans notre monde « virtuel » où la com’ et le symbole se sont substitués à l’exigence de vérification scrupuleuse, rien de plus has been que de réclamer des preuves, et pourtant… Appliquer les préceptes de Comte aux baratins et aux effets de manche afin de les dégonfler comme des baudruches, quoi de plus nécessaire, si l’on veut redonner un peu de tangibilité à notre monde ?

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Positivisme et géographie : une bibliographie

Le commentaire accompagnant cette bibliographie est intitulé "notes de cours". J'ai consacré une journée à l'écrire, en dépit des autres tâches qui m'incombent. Comme tout ceci procède d'un cours récent, je ne voulais pas laisser trop traîner l'exercice.

 

 

Positivisme et géographie

 

Une bibliographie de travail

1°) Éléments d’initiation

Besse, J.-M., « Généralités épistémologiques », dans M.-C. Robic, dir., Géographie. Déterminisme, possibilisme, approche systémique, Vanves, Cours CNED, 2001, fascicule I, p. 1-21 (1ère partie) et 1-22 (2e partie).

Grange, J., Comte (1798-1857) : Sciences et philosophie, Ellipses, « Philosophie », 2006.

Hacking, I., Concevoir et expérimenter. Thèmes introductifs à la philosophie des sciences expérimentales [trad. B. Ducrest], Christian Bourgois, « Épistémè essais », 1989, spéc. ch. III, p. 81-106.

Ulises Moulines, C., La philosophie des sciences fin xixe / début xxie siècle. L’invention d’une discipline, Éditions ENS rue d’Ulm, 2006.

Vatin, F., « Comte et Cournot. Une mise en regard biographique et épistémologique », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 8, p. 9-40.

Wagner, P., dir., Les philosophes et la science, Gallimard, folio essais inédit, 2002.

 

2°) Approfondissements historiques et épistémologiques

Bourdeau, M., Braunstein, J.-F. & Petit, A., Auguste Comte aujourd’hui, Kimé, « Philosophie-épistémologie », 2003.

Braunstein, J.-F., « La philosophie des sciences d’Auguste Comte », dans P. Wagner, dir., Les philosophes et la science, Gallimard, folio essais inédit, 2002, p. 787-822.

Collectif, « La Réception du positivisme (1843-1928 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 8, 2003.

Comte, A., Philosophie des sciences (anthologie préparée et présentée par Juliette Grange), Gallimard, « Tel », 1997.

Durkheim, É., Les règles de la méthode sociologique, Félix Alcan, 1895 ; Rééd. Flammarion, « Champs », 1988.

Garreta, G., « Ernst Mach : l’épistémologie comme histoire naturelle de la science », dans P. Wagner, dir., Les philosophes et la science, Gallimard, folio essais inédit, 2002, p.624-658.

Grange, J., La Philosophie d’Auguste Comte, PUF, 1996.

Grange, J., « Expliquer et comprendre de Comte à Dilthey », dans N. Zaccaï-Reyners, dir., Explication-compréhension. Regards sur les sources et l’actualité d’une controverse épistémologique, éditions de l’université de Bruxelles, « Philosophie et société », 2003, p. 13-34.

Jacob, P., L’Empirisme logique, ses antécédents, ses critiques, Minuit, « Propositions », 1980.

Jacob, P., De Vienne à Cambridge. L’héritage du positivisme logique de 1950 à nos jours précédé de Comment peut-on ne pas être empiriste ?, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 1980.

Langlois, C.-V. & Seignobos, C., Introduction aux méthodes de recherche historique, Librairie Hachette, 1898 ; rééd. : Paris, éds Kimé, 1992.

Lepenies, W., « Les métamorphoses d’Auguste Comte. Science et littérature aux origines du positivisme », dans Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, éds de la M.S.H., 1990, p. 17-44.

Petit, A., Heurs et malheurs du positivisme comtien, thèse d’état, université de Paris I, 1993.

Petit, A., dir., Auguste Comte. Trajectoires positivistes. 1798-1998, L’Harmattan, « Épistémologie et philosophie des sciences », 2003 ;

Petit, A., « Contributions positivistes à l’enseignement des sciences », dans H. Gispert, N. Hulet et M.-C. Robic, dir., Science et enseignement. L’exemple de la grande réforme des programmes du lycée au début du xxe siècle, Vuibert, INRP, 2007, p. 81-102.

Van Fraassen, B., The Scientific Image, Oxford University Press, 1980.

3°) Textes « positivistes » en géographie

Auriac, F., « Analyse spatiale et matérialisme : introspection », Géocarrefour, n° spécial « Les références des géographes », F. Durand-Dastès, dir., LXXVIII, 2003, n° 1, p. 7-11.

Brunhes, J., La Géographie humaine, t. I : « les faits essentiels, groupés et classés » ; t. II : « Monographies », Paris, Félix Alcan, 1910, 2e rééd. : 1925.

Chamussy, H., Charre, J., Durand, M.-G., & Le Berre, M., « Espace, que de brouillons commet-on en ton nom ! », Brouillons Dupont, n° 1, 1977, p. 15-30.

Demangeon, A., « Une définition de la géographie humaine », Problèmes de géographie humaine, Paris, A. Colin, 1942, p. 25-34.

Dauphiné, A., « Mathématiques et concepts en géographie », dans Groupe Dupont, Géopoint 78, Concepts et construits dans la géographie contemporaine, p. 7-24.

Gallois, L., « Conclusion II » dans Régions naturelles et noms de pays. Étude sur la région parisienne, Paris, A. Colin, 1908, p. 216-235.

Gottmann, J., « De la méthode d'analyse en géographie humaine », Annales de géographie, LVI, n° 301, janv.-mars 1947, p. 1-12.

Groupe Dupont, Géopoint 76, Théories et géographie, Avignon, 1976.

Harvey, D., Explanation in Geography, London, Arnold, 1969.

Labasse, J., « Quantitatif et qualitatif : réflexions d’un géographe », Norsk Geografisk Tidsskrift. Utgitt av det Norske Geografiske Selskab, Oslo, bind 23, 1969, Hefte 4, p. 185-192.

Pumain, D., Saint-Julien, T. & Vigouroux, M., « Jouer de l’ordinateur sur un air urbain », Annales de géographie, vol. XCII, n° 511, p. 331-346.

Reymond, H., « Une problématique théorique pour la géographie : plaidoyer pour une chorotaxie expérimentale », dans H. Isnard, J.-B. Racine & H. Reymond, Problématiques de la géographie, Paris, P.U.F., 1981, p. 163-249.

Schaefer, R., « Exceptionalism in Geography : a methodological examination », Annals of the Association of American Geographers, 1953, n° 43.

Simiand, F., « Compte-rendu de Demangeon, Blanchard, Vallaux, Vacher et Sion », L’Année sociologique, vol. XI, 1906-1909, p. 723-732.

    Vallaux, C., Les sciences géographiques, Paris, Alcan, 1925.

4°) Textes « antipositivistes » en géographie

Berque, A., Médiance, de milieux en paysages, Montpellier, Gip Reclus, coll. « Géographiques », 1990.

Claval, P., « Du point de vue fonctionnaliste au point de vue culturel », L’Espace géographique, XV, 1986, n° 2, p. 90-96.

Chamussy, H., « Les géographes au risque de la complexité », Géocarrefour, n° spécial « Les références des géographes », F. Durand-Dastès, dir., LXXVIII, 2003, n° 1, p. 61-70.

Dardel E., L'homme et la terre, 1951, Réédition : Bibliothèque Nationale, CTHS, 1990.

Debarbieux, B., « L’exploration des mondes intérieurs », dans R. Knafou, dir., L’état de la géographie, autoscopie d’une science, Belin, « Mappemonde », 1997, chap. X, p. 371-384.

Ferrier, J.-P., « Le territoire de la vie quotidienne et le référentiel habitant », dans Groupe Dupont, Géopoint 82, Les territoires de la vie quotidienne, Avignon, 1982, p. 71-199.

Ferrier, J.-P., Raffestin, C & Racine J.-B., « Vers un paradigme critique : matériaux pour un projet géographique », L’Espace géographique, VII, 1978, n° 4, p. 291-297.

Ferrier, J.-P., Antée I. La géographie, ça sert d’abord à parler du territoire ou le métier du géographe, Aix en Provence, Édisud, 1983.

Ferrier, J.-P., « Habiter / Penser la Terre : géographie et idée de l’avenir (Nouveau Moyen Âge et sortie de "crise" », Méditerranée, 1986, n° 3, p. 3-10.

Frémont, A., La Région, espace vécu, PUF, 1976 ; rééd. Flammarion, « Champs », 1999.

Groupe Dupont, Géopoint 82, Les territoires de la vie quotidienne. Recherche de niveaux signifiants dans l’analyse géographique, Avignon, 1982.

Harley, J.-B., « Déconstruire la carte », dans Le pouvoir des cartes. Brian Harley et la cartographie [trad. P. de Lavergne], A.S. Bailly et P. Gould éds, Anthropos, « Géographie », 1995, p. 61-85.

Lussault, M., « Reconstruire le bureau (pour en finir avec le spatialisme) », dans Chivallon, C., Ragouet, P. & Samers, M., Discours scientifiques et contextes culturels : géographies britanniques et françaises à l’épreuve postmoderne, Bordeaux, M. S. H. d’Aquitaine, 2000, p. 225-251.

Racine J.-B. & Bailly, A. S., « La géographie et l’espace géographique : à la recherche d’une épistémologie de la géographie », L’Espace géographique, VIII, 1979, n° 4, p. 283-291.

Racine, J.-B. & Ptéroudis, É., « Argumentation et géographie humaine », Revue européenne des sciences sociales, XXXV, 1997, n° 107, p. 87-108.

Raffestin, C., « Pourquoi n’avons-nous pas lu Éric Dardel ? », Cahiers de géographie du Québec, XXI, n° 84, décembre 1987, p. 471-481.

Raffestin, C., « Théories du réel et géographicité », EspacesTemps, n° 40-41, 1989, p. 26-31.

Raffestin, C., « Géographie et écologie humaine », dans A. Bailly, R. Ferras & D. Pumain, dir., Encyclopédie de géographie, économica, 1995, chap. II, p. 23-36.

5°) Réflexions sur positivisme et géographie

Auriac, F., & Brunet, R., dir., Espaces, jeux et enjeux, Fayard-Fondation Diderot, 1986.

Besse, J.-M., « Sociologues et géographes au début du xxe siècle : un mauvais débat », Cahiers de philosophie, Lille III, 1982.

Chamussy, H., « Le groupe Dupont ou les enfants du paradigme », dans R. Knafou, dir., L’état de la géographie, autoscopie d’une science, Belin, « Mappemonde », 1997, chap. X, p. 134-144.

Collectif, « Les références des géographes », F. Durand-Dastès, coord., Géocarrefour, LXXVIII, 2003, n° 1, p. 3-77.

Orain, O., « La géographie comme science. Quand « faire école » cède le pas au pluralisme » dans M.-C. Robic, dir., Couvrir le monde. Un grand xxe siècle de géographie française, Ministère des affaires étrangères, Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF), 2006, p. 81-115.

Pumain, D. & Robic, M.-C., « Le rôle des mathématiques dans une « révolution » théorique et quantitative : la géographie française depuis les années 1970 », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 6, avril 2002, p. 123-144.

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C'est fait (?)

Ce soir, j'ai envoyé à Claude Blanckaert un fichier de 2Mo intitulé Le Plain-pied du monde, soit 404 pages au gabarit de sa collection "Histoire des sciences humaines". Je n'en peux plus. J'y ai travaillé tout le printemps, quand d'autres taches ne m'accaparaient pas.
Sinon, le texte de l'appel à communications pour le colloque "Mai-68, creuset pour les sciences de l'homme?" est prêt et "validé" par le CA de la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH). Le comité scientifique se met en place lentement. J'attends des réponses. Dès que possible, nous le mettons en ligne. A la rentrée, nous nous occuperons des financements.
Ce blog sera sans doute en veille entre le 3 et le 25 juillet. Je serai supposément "en vacances", sauf du 12 au 17, période à laquelle je participe à une école d'été à l'ENS-LSH à Lyon. En revanche, la période allant de la fin juillet à la mi-août sera un bon moment pour publier ici de nouvelles choses et améliorer ce qui est déjà en ligne.

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Le présentisme dans son contexte

Ainsi que je l'ai annoncé ici et ailleurs, la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH) a tenu jeudi 31 mai et vendredi 1er juin un colloque pour les 20 ans de sa création. Je n'en ferai pas un compte-rendu, car je n'ai vraiment pas le temps nécessaire pour me livrer à ce genre d'exercice. En revanche, j'ai été rasséréné de voir évoquer deux sujets qui me semblent particulièrement importants : Christian Topalov est revenu sur le problème du présentisme et divers intervenants (Daniel Becquemont, Jacqueline Carroy, Bertrand Müller) ont, selon des voies diverses, repris la quetion du régime épistémologique des sciences de l'homme.
Rares sont les géographes qui réfléchissent au statut de leur discipline hors des topiques construites dans les années 1970 (induction vs falsification, approche nomothétique vs idiographique, etc.). Rares sont les références aux différentes traditions qui envisagent un statut épistémologique particulier pour les sciences de l'homme : celle héritée de W. Dilthey, H. Rickert et M. Weber, revivifiée par P. Ricoeur, les réflexions de J.-C. Passeron sur l'irréductibilité historique des sociétés humaines et l'approche clinique, les propositions de I. Hacking concernant les effets de feedback des sciences de l'homme sur les personnes et les groupes étudiés. En quelque sorte, l'épistémologie anglosaxonne unitaire, telle qu'elle s'est imposée depuis les années 1930, demeure l'horizon indépassable. Présentement, ce n'est pas ce sujet que je souhaite développer, mais celui du présentisme (comme symptôme).
Je prends date pour revenir sur les épistémologies non standard. Le sujet est suffisamment complexe pour que je ne veuille pas l'expédier en quelques lignes.
Je veux donc essayer de dire quelques mots sur ce que les historiens des sciences appellent le "présentisme" et qu'ils sont à peu près les seuls à nommer et figurer ainsi. Il y a plusieurs pages sur la question dans les deux versions du Plain-pied : la thèse et le livre. Ce que j'essaierai de dire ici sera différemment formulé et plus général.
Toute lecture (au sens large) que nous entreprenons est une expérience ici et maintenant, ancrée dans notre présent d'individu. Mais nous ne sommes pas des sujets immunisés à toute influence. Nous sommes tous insérés dans diverses cultures et marqués par une inscription sociale. Ceci posé, il y a forcément un écart entre tout lecteur et tout auteur : temporel, social, culturel, "mondain" (au sens de N. Goodman). Le texte est un objet transactionnel à travers lequel les intentions signifiantes de celui qui l'a écrit rencontrent plus ou moins le regard du lecteur, qui accommode ce qu'il trouve. Trois disciplines universitaires ont plus ou moins pour projet d'éduquer notre regard pour qu'il colle à l'intention originelle de l'auteur : l'histoire, la philosophie et les Lettres. Je dis bien : plus ou moins. Les philosophes ont un rapport assez ambigu à ce qu'on pourrait appeler la littéralité. J'y reviendrai. Les littéraires s'affranchissent souvent de celle-ci, dans la mesure où ce sont les moyens du message plus que sa dénotation qui les intéressent. L'interprétation, en tant qu'elle vise un sens irréductible à la "tyrannie de l'auteur" (M. Couturier), considère la compréhension simple comme un degré élémentaire de la lecture. En revanche, les erreurs manifestes sont impardonnables : le contresens est la faute la plus lourdement sanctionnée par les disciplines du texte, et le faux-sens vient juste après.
L'histoire a une position assez particulière. Elle n'est pas simplement travail sur du texte, car elle utilise également diverses archives non textuelles et produit des formes d'objectivation qui n'ont pas ou peu à voir avec une herméneutique : inventaires, séries statistiques, cartographie, etc. En revanche, elle est la discipline qui prescrit le plus rigoureusement une conscience de l'écart cognitif entre une archive et celui qui l'aborde. En l'occurrence, le fossé temporel est la synecdoque des diverses sortes de distance qui peuvent séparer notre ici et maintenant d'une situation historique donnée. Il n'est pas étonnant que le présentisme soit d'abord et avant tout un concept élaboré par une sensibilité historienne. C'est un -isme du genre disqualifiant qui dénonce la projection de notre monde dans le passé en faisant comme si l'on pouvait de la sorte comprendre les actions et les raisonnements d'individus (ou de groupes) plus ou moins éloignés de nous. L'anachronisme est la forme naïve du présentisme, celle qu'on stigmatise chez l'élève ou dans la culture populaire, prompte à s'emparer du passé sans la moindre précaution. D'un certain point de vue, la mise à l'index du présentisme est une façon pour les historiens de maintenir leur position hégémonique dans tout ce qui a trait à leur domaine de compétence. Hors de l'université, cette critique est pourtant assez peu entendue par tous ceux qui trouvent dans la référence à des temps anciens un intérêt économique (agents touristiques, producteurs "de qualité", sites de visite), récréatif (usagers des festivals "médiévaux" par exemple), socio-politique (acteurs du "patrimoine" et de la "mémoire"), etc. En effet, la référence au passé a très fréquemment une fonction légitimante, même si c'est loin d'être sa seule efficacité dans le présent et même si cela peut aussi être a contrario un argument de disqualification.
Pour contrer le présentisme, les historiens se revendiquent d'une posture de compréhension, qui a été travaillée aussi bien dans sa dimension intersubjective par Wilhelm Dilthey que dans sa codification sociale par Max Weber. Je vais comprendre tel auteur du passé parce que mon érudition concernant son époque, ma connaissance du contexte, etc., vont me permettre de décentrer mon point de vue et de le redéployer au service d'une perspective qui n'est pas la mienne. Il est assez facile de critiquer ce que ce projet a de chimérique, sauf à considérer qu'il s'agit d'une visée et d'une visée seulement, le point de vue de l'autre étant l'asymptote de notre effort.
Dans le domaine de l'histoire des sciences, et notamment des sciences de l'homme, le présentisme est une épine dans le pied des spécialistes. Face à ce groupe assez peu nombreux et peu audible, innombrables sont les mobilisations du passé et des grands auteurs qui se soucient peu d'une scrupuleuse littéralité ou fidélité. Il y a déjà dix ans, les membre de la SFHSH avaient reconnu que l'historicisme était inaudible et que les lectures réactualisant les corpus étaient sans doute davantage qu'un mal nécessaire : qu'elles avaient leur intérêt propre, plus heuristique qu'herméneutique. De toutes manières, quelle que soit la discipline, il est très difficile d'exister institutionnellement comme historien de celle-ci. Il est encore plus ardu d'obtenir un recrutement à ce titre. Par conséquent, l'historien des sciences humaines sait d'avance ou découvre rapidement qu'il devra faire avec une double marginalité, numérique (il est minoritaire) et statutaire (il est à la marge). En outre, il ne peut guère se prévaloir d'un écart de compétence important à l'égard de ses collègues "présentistes", là où par exemple le médiéviste peut facilement relever les clichés de la réappropriation vernaculaire d'un moyen-âge de mythologie.
Je voudrais aussi élargir le problème à d'autres formes de distance "mondaine" que celles qui sont historiquement significatives. A mes yeux, le présentisme est l'une des modalités de ce que l'on pourrait appeler plus largement "focalisation interne" et qui réunirait ethnocentrisme, égocentrisme et toute lecture de l'autre qui plaque sur celui-ci des schèmes propres à un "sujet" connaissant. On est là dans une problématique très sensible. D'un côté, force est de constater qu'un processus de connaissance est toujours situé, partiellement déterminé et forcément contraint. De l'autre, on peut refuser de considérer cette contrainte comme un absolu qui nous empêcherait d'accéder à l'autre indépendamment de nous-même. Entre l'universalisme métaphysique et le postmodernisme stérile, comment trouver un moyen terme qui nous épargne à la fois les naïvetés réalistes et les ornières rédhibitoires d'un relativisme généralisé ? La question est trop lourde et trop large par rapport au propos présent. Je l'énonce uniquement pour manifester qu'elle encadre mon propos.
La focalisation interne est sans doute une condition paradoxale de l'objectivation des connaissances. En effet, la mise à distance du regard, en d'autres termes un point de vue critique, rend la présomption de vérité d'une assertion pour le moins problématique. Ne pas adhérer à ce que l'on dit est une expérience limite (ironiser, prêcher le faux, simuler), en particulier en ce qui concerne les discours savants. Quand ceux-ci portent sur d'autres discours, le problème est dédoublé, puisqu'il concerne à la fois la source et le commentaire. Autant la critique du discours rapporté est la plupart du temps supposée légitime, sinon nécessaire, autant le discours critique s'immunise facilement quand il s'agit de sa propre justification.
J'aurais tendance à regrouper sous le vocable épistémologie l'ensemble des examens que l'on peut appliquer à une pratique savante. Cela équivaudrait à ce que les anglosaxons appellent science studies, englobant philosophie, sociologie, histoire et poétique des sciences, sans préjuger d'une norme unique de scientificité. Dans ce contexte, le présentisme serait une modalité particulière de ce que j'ai appelé ailleurs une épistémologie opératoire, c'est-à-dire un ensemble d'analyses constituant un moment dont la finalité échappe à l'épistémologie comme activité. Elle a très souvent pour elle-même cette paradoxale immunité à la réflexion critique que je soulignais précédemment. Faire l'état de l'art d'une question pour défendre son point de vue, relire un auteur ancien pour en tirer appui, examiner les présupposés d'un discours que l'on veut démonter, etc., sont autant de façons de pratiquer une épistémologie opératoire. Grosso modo, il s'agit d'une séquence dans la construction d'une légitimité. Dans son très beau livre L'Arbre et la Source, Michel Charles utilise l'expression "méthode des autorités" pour désigner l'ensemble des dispositifs intertextuels qui s'adossent à un corpus légitime pour en tirer des effets de justification. Quand Patrick Pharo dans sa Sociologie de l'esprit ou Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans De la justification consacrent un chapitre à une relecture de Durkheim, malgré la distance considérable qui semble les séparer, nous sommes en plein dans un processus de ce type. Une partie considérable de la philosophie relève de ce type d'opération. On pourrait en dire autant d'une large part de l'historiographie.
En tant que telle, l'épistémologie opératoire ne me semble pas dénonçable. Dans la mesure où sa visée est d'innover en mobilisant pour partie des précédents, lui reprocher une quelconque forme d'illégitimité me semble ridicule et pour tout dire assez vain. La seule chose qui importe est l'oeuvre de médiation qui réactualise un corpus et contribue à le maintenir vivant. On a souvent dit que la lecture qu'Yves Grafmeyer et Isaac Joseph avaient faite de L'école de Chicago était une machine de guerre contre la sociologie marxiste, et notamment Manuel Castells. Quand on la relit, c'est indéniable. Il n'empêche que leur préface et la sélection qu'opère leur anthologie contribuèrent à reconfigurer un cadre de pensée pour la sociologie et la géographie urbaines. En somme, l'épistémologie opératoire trouve son intérêt dans son pouvoir de rebond.
Par contraste, l'épistémologie disciplinaire refuse cette échappée. Sa vocation n'est pas le dépassement de l'activité critique mais sa clôture, c'est-à-dire une acceptabilité rationnelle maximale des opérations effectuées sur une archive ou une pratique scientifiques. Dans le domaine de l'histoire des sciences, par exemple, le présentisme est inacceptable, en tant qu'il projette des schèmes actuels au lieu de reconstruire les catégories propres à un raisonnement ou à une activité historiquement datés. De même, elle récusera ces lectures philosophiques qui ne sont ni plus ni moins qu'une phagocytose de la pensée d'un auteur par un autre (Heidegger fut un maître en la matière). On peut supposer que la neutralité axiologique, le "principe de charité" putnamo-davidsonien et l'exigence de contextualisation constituent les pierres de touche d'une telle façon de pratiquer l'épistémologie. Cela ne veut pas dire que l'on s'interdit tout jugement, pour peu qu'il porte sur la cohérence interne ou la robustesse d'un propos ou d'un programme.
La question que les épistémologues "de circonstances" posent toujours aux épistémologues disciplinaires est quelque chose comme : "à quoi servez-vous ?" Ils seront prompts à pointer chez l'historien d'une discipline la propension à établir des "généalogies" suspectes de légitimisme. Travailler sur Frédéric le Play, Paul Vidal de la Blache ou Auguste Comte, c'est prendre le risque d'être étiqueté au mieux comme un étroit spécialiste de détails microscopiques, au pire comme le tenant d'un discours ringard que l'on chercherait subrepticement à restaurer. Pourtant, il s'agit d'une critique ethnocentrique de la part de ceux qui la formulent, en ce sens qu'ils prêtent aux autres une motivation qui est davantage la leur. Pour autant que je puisse en juger, la relation de l'épistémologue disciplinaire à ses objets est rarement légitimante, dans la mesure où c'est la manière de travailler qui le justifie et non le corpus ou les pratiques auxquels elle s'applique. Il est difficile d'opérer un travail doublement critique sur un auteur ou des textes, et de les porter au pinacle. L'adulation ou la détestation franches sont des postures non réflexives, des attitudes combattantes. L'épistémologie de combat est forcément instrumentale.
La question de l'utilité d'un historien des sciences ou d'un épistémologue disciplinaire reste posée. Il me semble qu'une réponse forte est fournie pas les effets de doxa qu'une épistémologie opératoire génère. Dans nos domaines, il existe une circulation rapide entre cette dernière et les manuels qui présentent le champ aux étudiants. Parce qu'elle a un style essayiste prononcé et un abord tranché, elle percole rapidement dans la littérature pédagogique, quand ce ne sont pas les mêmes auteurs qui rédigent pamphlets, théories et manuels. Raymond Boudon a eu une stratégie assez exemplaire de ce point de vue, visant à impatroniser sa conception des sciences et de la sociologie via un discours épistémologique à portée vulgarisante. La quasi totalité des manuels historico-épistémologiques en géographie défendent une vision unitaire et conservatrice de la discipline, avec éventuellement un regard favorable sur les mouvances "humanistiques" anti-spatialistes. Si les épistémologues disciplinaires ont une utilité, c'est bien quand ils interrogent la construction d'une doxa et, le cas échéant, la remettent en cause. L'effort de Laurent Mucchielli pour démystifier la réhabilitation soi-disant "objective" de Gabriel Tarde par les boudoniens allait bien dans ce sens.
Je n'aurai pas l'ingénuité de prétendre qu'un épistémologue disciplinaire n'a pas d'opinions et échappe à toute inscription dans les controverses de son époque. Néanmoins, j'ai tendance à penser qu'il ne peut se laisser enfermer dans des logiques partisanes et que son indépendance d'esprit est ce qui lui permet de trouver une place, voire de devenir une ressource.

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Misère du possibilisme

Ceci n'est qu'une esquisse. Si c'était plus que cela, ce serait un article, proposé à telle ou telle revue. Je ne fais qu'amorcer la mise noir sur blanc d'une opinion qui mûrit depuis plusieurs années maintenant.

Qu'est-ce que le possibilisme ? Un mot qu'on trouve dans un nombre incalculable d'articles et d'ouvrages de géographie. Il est supposé décrire la position de l'école française de géographie sur une question centrale : la pensée des relations homme/nature. Version résumée : « la nature propose, l'homme dispose ». En cela, il y aurait rupture avec leurs contemporains allemands, tout particulièrement Friedrich Ratzel, qui auraient été « déterministes », c'est-à-dire convaincus de l'influence directe de la nature sur l'homme. La géographie française réintroduirait le libre-arbitre de l'homme, ramenant les « conditions naturelles » à un statut nécessaire mais insuffisant.

Ma proposition consiste à dire : le « possibilisme » est un descripteur a posteriori de l'attitude des vidaliens, au pouvoir explicatif faible, et ce d'autant plus qu'il n'y a pas eu de posture stable, y compris chez nombre de représentants fameux de cette « école ». Ce faisant, le rabâchage de la vulgate du possibilisme a pour effet d'impatroniser une représentation simpliste et pour partie erronée de ce que pensaient les « classiques ». Il y aurait un intérêt certain à déconstruire tout cela, ne serait-ce que par respect pour des défunts qui n'en peuvent plus mais. C'est aussi un exemple typique de manipulation de grandes catégories génériques, «la nature», «l'homme», qui nous donne un sentiment d'ivresse philosophique, quand bien même le baratin en généralité serait justement à éviter.

Georges Bertrand, dans son fameux texte « Pour une histoire écologique de la France rurale » (1975), avait déjà exprimé tout le mal qu'il faudrait penser du possibilisme comme doctrine épistémologique.

À la fin du xixe siècle, le problème du possibilisme a été placé au centre du débat géographique... et il semble y être resté pour beaucoup d'historiens. Or, l'humanisme vidalien intervenant au nom de la « liberté » humaine ne peut se comprendre, sinon se justifier, que dans l'environnement scientifique et politique du moment. Il s'agissait de réagir contre l'écologie allemande naissante, encore simpliste sur le plan scientifique et surtout chargée de sous-entendus ethniques et politiques (où l'on devine certaines des bases « scientifiques » du racisme nazi). Si Vidal de La Blache a combattu le déterminisme écologique de Haeckel, il n'a jamais jeté les bases d'une théorie contradictoire. Il a simplement, à l'aide d'exemples précis, montré que les grandes civilisations, passées ou actuelles, se développent indépendamment des milieux naturels où elles éclosent mais en utilisent les éléments naturels. A notre connaissance, il n'a jamais évoqué l'attitude « possibiliste » en tant que telle. Le schéma possibiliste a été vulgarisé par L. Febvre, écho sonore amplifiant - mais aussi déformant - de la pensée vidalienne. On ne soulignera jamais assez l'impact de L. Febvre sur le mouvement historique français, en particulier dans ses rapports avec l'école géographique française. Il a débloqué une situation et permis d'insérer, à bon compte, le facteur géographique dans l'analyse historique. Certes, pendant un demi-siècle, le « possibilisme » (ou du moins l'attitude qui y correspond) semble avoir fait ses preuves dans la mesure où il constitue l'une des pierres angulaires de l'interprétation historique et aussi géographique. Dans les grandes thèses de géographie régionale de la première partie du xxe siècle, l'analyse des rapports entre les sociétés humaines et les conditions naturelles est conduite avec beaucoup de logique à l'intérieur de ce système de pensée qui permet toutes les nuances. [50]

Ce sont justement ces nuances qui marquent les limites scientifiques du possibilisme. Il s'agit en effet de l'application « littéraire » d'un principe philosophique vague, sorte d'attitude d'esprit dont l'humanisme a priori sert en quelque sorte de caution morale. De la prise de position non formalisée de Vidal de La Blache contre une théorie débile et dangereuse, les historiens sont passés à une sorte de position de principe peu réfléchie et lourdement frappée d'apriorisme que l'on peut considérer, avec un certain recul, comme une fuite élégante devant les responsabilités. Le possibilisme tel qu'on le pratique n'est plus pour l'historien ou le géographe qu'une façon d'éluder le problème des relations entre les sociétés humaines et les milieux dits naturels. Les inconvénients sont d'une exceptionnelle gravité :

• tout d'abord, le possibilisme n'est pas autre chose que la forme « scientifique » du laxisme. Par exemple, on affirmera, d'un côté, que la « polyculture aquitaine est une garantie contre les incertitudes du climat », de l'autre, que les cultures fruitières de la vallée du Rhône n'ont pu se développer que grâce à la mise en place du réseau de chemins de fer. Ces affirmations contradictoires dans leur principe ne sont pas fausses, mais elles ne sont pas exactes non plus : elles sont indifférentes, car elles posent chaque problème écologique à un niveau différent, ce qui permet de retenir l'hypothèse que l'on souhaite, consciemment ou non. La prise en compte du facteur écologique, par son manque de rigueur, est devenue comme facultative et marginale: on la confie au géographe qui n'est souvent pas mieux armé pour trancher le débat ;

• surtout, l'erreur fondamentale a été de confondre les niveaux de résolution et d'appliquer directement un principe quasi métaphysique à l'analyse d'un cas historique, borné par définition dans le temps et dans l'espace : le « possibilisme » ne se discute pas de la même manière à l'échelle de l'espèce humaine et à l'échelle d'une communauté villageoise du xie siècle ! Ce qui démontre bien que le « possibilisme » n'a jamais été considéré par personne comme une théorie scientifique. Il n'en est pas de même du déterminisme naturel. [51]


Plus récemment, Marie-Claire Robic, à l'occasion d'un cours du CNED (2001) intitulé « À propos de « possibilisme » et de « déterminisme » : modalités et variantes de l’explication géographique classique », a montré (si je la lis correctement) que ce que l'on appelle actuellement « possibilisme » recouvre en fait une très grande variété de régimes causaux chez les classiques. On pourrait rajouter que le "possibilism" est une invention américaine des années 1930, reprenant la polémique déclenchée par Lucien Febvre dans La terre et l'évolution humaine (1922) dans un tout autre contexte. Celui-ci avait écrit (p. 33) : «Ne nous demandons pas si, dans le bloc des idées géographiques, il n’y a pas, réellement, de fissures et si l’on peut suivre à la fois, avec la même sécurité paisible, les "déterministes" à la Ratzel et ce que l’on pourrait appeler, peut-être, les "possibilistes" à la Vidal.» Le néologisme, qui n'existait qu'en une occurrence, sous forme d'adjectif, chez l'historien français, devient un substantif chez les Américains et un descripteur de posture. La topique déterminisme/possibilisme trouve un sens nouveau chez des auteurs américains des années 1930 (Carl Sauer, Robert Burnett Hall, Harry Estil Moore). Elle fait retour sous cette forme en France après-guerre, et trouve une cristallisation systématique dans l'Essai sur l'évolution de la géographie humaine (1963) de Paul Claval. De là date certainement la vulgate, sous sa forme française. Elle n'a fait dès lors que prendre de la surface (sociale), lors même que Vidal et consorts étaient morts et enterrés, et parfois depuis longtemps. On pourra toujours me rétorquer que c'est notre droit le plus strict de coller aux défunts des étiquettes. Je suis entièrement d'accord. Le hic, c'est que précisément ça ne marche pas, ni pour Vidal, ni pour d'autres vidaliens notoires. Les opérateurs descriptifs qui correspondent au label possibiliste sont un contresens par rapport à ce que pensaient la plupart des vidaliens. C'est ce que je voudrais essayer de montrer.

L'article « La géographie humaine. Ses rapports avec la géographie de la vie », publié par Vidal de la Blache dans la Revue de synthèse en 1903 me servira de premier appui pour étayer mon argumentaire. Il s'agit d'un article doctrinal très important, publié dans l'une des principales revues savantes de l'époque, où se croisaient historiens et philosophes. Il s'agissait de donner substance à un syntagme encore rare, «géographie humaine», et d'accréditer l'idée d'un fécond domaine de recherche. Deux « paragraphes » (au sens classique) sont particulièrement importants: le II, qui explique ce que doit être la géographie humaine et les précédents méthodologiques sur lesquels elle peut s'appuyer ; le V, juste avant la conclusion et intitulé «oecologie», qui positionne la géographie humaine parmi les sciences et opère une discussion sur «l'étude des influences que le milieu ambiant exerce sur l'homme au physique et au moral».

A vrai dire, les deux passages mettent en discussion ce thème. Dans le II, Vidal se sert des acquis des géographies botanique et zoologique pour dessiner ce que serait une géographie humaine : étude des « faits généraux de répartition » qui recherche des « causes » susceptibles d'expliquer l'inégal peuplement de la terre. Et l'auteur d'affirmer : « Les conditions qui ont présidé à la répartition de l'espèce humaine, à la composition des principaux groupes, à leur adaptation aux différents milieux, sont analogues à celles que révèlent les flores et les faunes. » A ce stade de son argumentaire, Vidal est indéniablement dans une posture naturaliste, c'est-à-dire qui pose la légitimité d'expliquer des phénomènes humains par des causalités « naturelles ». Pour le coup, on pourrait dire qu'il est parfaitement « déterministe » ou plus exactement environnementaliste, comme on dirait maintenant. Au reste, il développe par la suite une thèse qui articule le niveau de développement des sociétés avec la richesse floristique et faunistique de leur environnement:

Dans l'effort rétrospectif qui s'impose ainsi, comme il s'impose à l'étude géographique des animaux et des plantes, c'est toujours à des faits biologiques que l'attention est ramenée. Si l'activité humaine a pu renouveler en partie la physionomie de la terre, c'est grâce à la composition déjà très variée du monde vivant, qu'avait engendrée une immense évolution antérieure. C'est de la variété éparse autour d'elle que s'est fortifiée l'intelligence humaine. Un patrimoine lentement accumulé lui a fourni la matière et servi de stimulant. Partout, en effet, où il reste possible de suivre sur place la marche de civilisations indigènes, on voit un rapport entre les conditions locales de la vie et le degré de développement que ces sociétés ont atteint.

Peu importe ici que cette thèse soit complètement réfutable et réfutée. Ce qui importe est ailleurs, en ce sens qu'elle nous montre deux choses essentielles : Vidal était environnementaliste en gros et, à la différence de ses épigones, ce ne sont pas le climat ou le relief qu'il retenait comme facteurs décisifs, mais ce que l'on pourrait appeler le « capital biologique » d'un milieu. On est loin des stéréotypes. Peu après, afin de bien se faire comprendre, il en rajoute une louche:

L'œuvre géographique de l'homme est essentiellement biologique dans ses procédés comme dans ses résultats. De vieilles habitudes de langage nous font souvent considérer la nature et l'homme comme deux termes opposés, deux adversaires en duel. L'homme cependant, n'est pas « comme un empire dans un empire » ; il fait partie de la création vivante, il en est le collaborateur le plus actif. Il n'agit sur la nature qu'en elle et par elle. C'est en entrant dans la lice de la concurrence des êtres, en prenant parti, qu'il assure ses desseins.

L'hypothèse du « possibilisme » implique de penser les catégories « nature » et « homme » comme deux ensembles distincts. Or c'est précisement ce que Vidal récuse ici ! On notera la touche de darwinisme stéréotypé et la métaphore anthropomorphique (ou plutôt sociomorphique) qui peuvent nous sembler un peu étranges aujourd'hui. Il n'empêche : le cadre de pensée vidalien est ici foncièrement environnementaliste, même si l'auteur apporte quelques correctifs par la suite, par des exemple qui confortent la phrase célèbre : «Son intervention (celle de l'homme) consiste à ouvrir la porte à de nouvelles combinaisons de la nature vivante.» Mais après avoir évoqué ces transformations humaines, qui ne diffèrent des transformations végétales ou animales que par leur ampleur et leur intensité, il en revient au fait que « cette œuvre terrestre de l'homme rencontre ses limites » en de nombreux secteurs peu hospitaliers.

La partie V reprend la réflexion au même point, mais pour lui donner une dimension nouvelle, d'autant que Vidal s'est montré prudent à plusieurs reprises, invoquant la « délicatesse » de ce sujet. S'il semble confirmer ce qu'il avait dit auparavant, le recentrage de la question «oecologique» sur un « milieu » donné génère un curieux système de concession:

Que l'homme n'échappe point à l'influence du milieu local, que lui-même dans sa constitution physique et morale, que les œuvres qui sortent de ses mains contractent une empreinte particulière en conformité avec le sol, le climat, les êtres vivants qui l'entourent : rien de plus généralement et de plus anciennement admis. Telle contrée, tels hommes, entend-on dire.

Mais c'est pour nuancer très rapidement : « Il est en vérité très difficile de démêler dans nos grandes sociétés civilisées l'influence du milieu local. » Il moque la « façon trop simple » les « généralisations hâtives », les « comparaisons boiteuses » de l'opinion commune et des Anciens. Face à l'opinion reçue, le savant perce l'armure et se pose en défenseur de la modération argumentaire. Dans un contexte géographique particulier, il en vient même à poser que « aux causes locales s'ajoutent ici une foule d'influences apportées du dehors, qui n'ont pas cessé depuis des siècles d'enrichir le patrimoine des générations, d'y introduire avec de nouveaux besoins le germe d'initiatives nouvelles ». Bref, si en généralité Vidal de la Blache tenait un discours environnementaliste, sur une situation géographique donnée, il va tenir un tout autre discours. « Parmi les correctifs à opposer aux influences locales, il faut tenir grand compte du commerce et de l'esprit d'imitation qu'il suscite. » In situ, le déterminisme environnemental est à corriger, à commencer par la circulation humaine, qui en quelque sorte déjoue les conditions locales. On remarquera que notre auteur fait jouer deux ressorts explicatifs : un économicisme de bon aloi et un sociologisme à mon avis inspiré des thèses de Gabriel Tarde, très à la mode en ces années-là (à travers l'invocation de « l'esprit d'imitation ».)

En définitive, ce qui émerge ici et qui va être développé par la suite, ce n'est pas un discours sur l'aménagement des conditions naturelles, mais une correction qui en quelque sorte déjoue le déterminisme dans les sociétés humaines, ou, si l'on veut bien me passer le néologisme, un indéterminisme, dès lors qu'on examine des milieux humains particuliers, qualifiés peu après par Vidal de « genres de vie ». Par voie de conséquence, la géographie humaine de Vidal n'est en aucun cas « possibiliste » mais déterministe en généralité et indéterministe dans l'étude des cas particuliers. Ceux-ci ne sauraient fournir la trame d'un discours sur les influences de la nature sur l'homme, puisqu'ils ne sont que des modulations dans lesquelles les sociétés déjouent les contraintes environnementales par leur mobilité.

On voit apparaître un autre élément susceptible d'ébrécher la vulgate sur Vidal : ici, on va du général au particulier, et non en sens inverse. Il n'y a rien d'inductiviste dans ce texte. D'ailleurs, le début de la conclusion le confirme : « C'est dans cette alliance intime avec la cartographie, la statistique et l'ethnographie, dans cette vue plus compréhensive de l'ensemble des rapports des peuples, dans cette conception plus géographique de l'humanité, que puisent leurs sources les progrès récents de la science qui nous occupe » (c'est moi qui souligne). Dans d'autres textes, on pourrait trouver des conceptions différentes, voire contraires (Vidal de la Blache n'était pas un « méthodologue » rigide). Il n'empêche que cela nécessite de mettre à jour notre représentation de l'épistémologie vidalienne, fût-elle considérée défaillante.

 

Cette petite manipulation sur un texte avait pour vocation de montrer que le descriptif «possibiliste» ne correspondait pas à la pensée du présumé fondateur de l'école de géographie. Je voudrais ensuite montrer que chez quatre disciples du même, on trouve quatre façons différentes d'aborder la question des régimes de causalité nature/humanité : environnementaliste stricte chez de Martonne, multi-déterministe chez Jules Sion, proto-systémique chez Maximilien Sorre et « febvrienne » (« possibiliste » ?) chez Albert Demangeon.

à reprendre un jour dans une publication ou à refaire entièrement...

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